Les derniers développements en Arabie Saoudite ne sont que le prélude à une guerre imminente qui va remodeler la région et affecter le monde entier.

Par Abdel Bari Atwan | 8 novembre 2017

Nous ne devrions pas laisser de petits détails tels que la démission de Hariri ou la détention de princes [saoudiens] et d’anciens ministres détourner notre attention des développements réels qui se déroulent en secret. Nous ne devrions pas non plus laisser ces petits détails nous détourner de la phase plus dangereuse qui suivra la « purge » du prince Mohammad bin Salman sur le front saoudien interne. De telles «purges» sont les préliminaires aux scénarios d’une guerre qui peut être la plus dangereuse de l’histoire de la région. Et nous n’exagérons nullement.

Tout ce qui se succède actuellement fait partie d’un modèle bien étudié et soigneusement planifié. C’est le prélude à une guerre sectaire, menée sous des oripeaux de « nationalisme arabe ». Et sa principale cible est la montée en force iranienne et « chiite », l’objectif étant d’écraser ses forces au Yémen, au Liban et en Irak, avec un soutien américain, régional et israélien.

L’ancienne Arabie saoudite n’est plus, et le wahhabisme est dans ses derniers sursauts, s’il n’a pas déjà été enterré dans les livres poussiéreux et les livres d’Histoire comme un moment historique passager. Le quatrième État saoudien, revêtu d’une nouvelle tenue moderne et de nouvelles alliances, émerge sous nos yeux. Et quand, lors d’un appel téléphonique avec le ministre britannique des Affaires étrangères Boris Johnson, le prince héritier saoudien Mohammad bin Salman (l’homme du moment, qui veut être le fondateur de cet état) déclare que « l’approvisionnement des factions au Yémen avec des missiles représente une attaque militaire directe qui peut constituer un acte de guerre », et quand il est approuvé et soutenu par le Pentagone et l’ambassadeur américain auprès des Nations Unies Nikki Haley, cela signifie qu’une alliance prend forme dans la région sous la direction américaine.

Pour comprendre le sérieux ou la gravité d’une crise ou d’une action politique ou militaire significative dans une région du monde, nous devons observer la fluctuation des prix de l’énergie (pétrole et gaz) et des marchés boursiers et financiers. C’est le thermomètre le plus important et le plus précis, du moins dans le monde capitaliste occidental.

Mardi, le prix du pétrole avait atteint son plus haut niveau depuis deux ans. Les marchés boursiers du Golfe continuaient de baisser sensiblement et, mardi, ils avaient perdu environ 3% de leur valeur en Arabie Saoudite en particulier. Les ventes dépassaient les achats. Et tout cela au moment où nous sommes encore à terre et où les navires de guerre n’ont toujours pas pris le large.

L’anarchie avance à marche forcée dans la région. Les Houthis ont tiré un missile extrêmement précis qui a atteint le nord de Riyad et dont les éclats sont tombés sur l’aéroport international du roi Khaled. Ils ont également déclaré qu’ils allaient frapper à nouveau profondément en Arabie saoudite et dans tous les aéroports et ports maritimes saoudiens et émiratis. Et l’expérience des trois dernières années nous a appris que les Houthis n’ont rien à perdre après trois années de guerre destructrice.

La première phase que le prince Mohammad bin Salman a lancée – celle consistant à « purger » le front intérieur et à emprisonner onze princes et des dizaines de ministres et hommes d’affaires sous la bannière de la lutte contre la corruption – s’est déroulée sans heurts et sans obstacles.

L’homme est maintenant en plein contrôle de quatre secteurs majeurs de l’État – l’économie, les médias, la sécurité et l’armée, ainsi que les deux principales institutions religieuses (une officielle – le Conseil des hauts dignitaires religieux – et une non-officielle – les clercs éveillés). De plus, il a jeté tous ses adversaires, et tous ceux qui s’opposaient publiquement à son règne, derrière les barreaux. Pour commencer, il les a emprisonnés dans un hôtel luxueux, mais personne ne peut prédire où cela pourrait éventuellement mener. En fait, nous croyons qu’il est très probable que ces détentions ne soient que la première étape et que ce qui nous attend soit bien pire, car nous faisons face à un « bulldozer » qui nivelle tout sur son passage.

Dans quelques jours ou quelques semaines, il passera à ce que nous croyons être la deuxième phase et la plus dangereuse : celle des affrontements militaires, dont les principales caractéristiques peuvent être résumées comme suit :

– D’abord, le début d’un affrontement militaire saoudien/iranien dans le contexte du siège écrasant du Yémen. L’Arabie saoudite a scellé tous les accès terrestres, aériens et maritimes yéménites sous prétexte de fermer toutes les brèches et d’empêcher les missiles iraniens de parvenir aux Houthis.

– Deuxièmement, la formation d’une nouvelle coalition, semblable à celle de l’opération « Tempête du désert » formée par le général américain Schwarzkopf en 1990, qui visait à expulser les forces irakiennes du Koweït. Les candidats pour rejoindre cette coalition en plus de l’Arabie Saoudite sont : les Émirats Arabes Unis, la Jordanie, l’Égypte, le Soudan et le Maroc. (Le roi du Maroc visite actuellement Abu-Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis, avec des informations selon lesquelles il aurait cherché à discuter avec l’Arabie saoudite des récentes détentions, mais le message de Riyad était clair : pas d’intervention dans ce qui est passe en Arabie saoudite, comme nous l’avons appris de sources fiables).

– Troisièmement, le bombardement du Liban et la destruction de ses infrastructures sous prétexte de vouloir éradiquer le Hezbollah. Le parti libanais peut exercer des représailles en bombardant l’État d’occupation israélien avec des milliers de missiles, auquel cas la possibilité d’une intervention iranienne et syrienne pourrait être plus probable que jamais auparavant.

– Quatrièmement, l’invasion du Qatar par les forces conjointes égyptiennes, émiraties et saoudiennes, renversant son régime et se heurtant aux forces turques déployées là-bas, dont le nombre s’élève maintenant à plus de 30 000 soldats dotés d’équipements lourds. Le président Erdogan a apparemment perçu ce danger, et c’est la raison pour laquelle il a envoyé dimanche son ministre de la Défense Nurettin Canikli à Doha, voyage qui n’avait pas été programmé. Rien n’empêchera cette invasion sauf un changement soudain de la position qatari en réponse à la pression américaine.

– Cinquièmement, une contre-offensive américaine/israélienne en Syrie, reprenant les zones que les alliés des États-Unis y ont perdues, comme Alep, Homs et Deir az-Zour. Car les États-Unis n’avaleront pas facilement leur défaite devant la Russie et l’Iran. Mais toute intervention américaine/israélienne en Syrie est peu susceptible de se produire sans une collision avec la Russie. Dans ce cas, nous pouvons nous attendre à une guerre mondiale… Il faut noter que ce sont les États-Unis qui ont fait capoter la conférence de dialogue national syrien à Sotchi, à laquelle Moscou avait appelé, en demandant à l’opposition syrienne de la boycotter.

– Sixièmement, le déplacement des milices kurdes à Erbil et dans le nord de la Syrie, afin de les impliquer dans ces guerres aux côtés des États-Unis, dans une volonté de faire saigner l’Iran, la Turquie et l’Irak et les noyer dans des guerres intestines.

La feuille de route ci-dessus énumère ce que peuvent faire les États membres de la nouvelle alliance dénommée « États modérés » ou « camp de la modernité », ou « camp anti-terrorisme iranien » – nous ne savons pas lequel. Mais nous n’avons pas parlé d’autres possibilités, à savoir que cette alliance échouera à atteindre ses objectifs. Et nous n’avons pas examiné la forme que prendrait la région dans ce cas.

Le contre-scénario pourrait être celui d’une alliance irano-syrienne/turco-irakienne, avec laquelle la Russie sympathisera d’abord, même si nous ne savons pas si elle pourra en prendre la tête plus tard – puisque Moscou fait face aux développements actuels avec prudence, en gardant ses cartes derrière son dos.

Cette nouvelle alliance irano-syrienne/turco-irakienne possède de puissantes capacités en missiles et, selon les évaluations préliminaires, la plupart viseront l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis et Israël. Mais ces États disposent d’antimissiles Patriot efficaces fabriqués aux États-Unis qui peuvent leur fournir une protection partielle ou complète.

Nous avons interrogé un expert militaire à Londres et selon lui, si le Hezbollah tirait des milliers de missiles avancés sur Israël en une seule fois, et que le Hamas ferait de même depuis la bande de Gaza, cela pourrait paralyser le système Iron Dome d’Israël. Mais si le Hezbollah, qui est un partenaire junior de l’Iran, a à sa disposition 150 000 missiles, combien de missiles a le partenaire principal ? Et le système anti-missile Patriot peut-il gérer des dizaines de milliers de missiles tirés simultanément ? Et si des missiles syriens et iraniens rejoignaient leurs missiles sœurs de l’arsenal débordant du Hezbollah ?

L’expert que nous avons consulté a donné cet exemple : si six missiles Patriotont dû être tirés pour intercepter le missile Houthi Burkan H-2 qui visait l’aéroport King Khaled dans le nord de Riyadh, combien y a-t-il de Patriot dans les arsenaux saoudien et émirati ? Mais, a-t-il ajouté, les deux pays possèdent des forces aériennes puissantes composées de F-16 et de F-15 américains, ainsi que des Tornados britanniques et des Typhoons Eurofighter.

Les experts estiment que le succès de cette guerre à venir, attendue et même imminente, réside dans la destruction de l’Iran, le changement de régime au Qatar et l’éradication du Hezbollah. Son échec serait la destruction de l’Arabie saoudite, d’Israël et des Émirats arabes unis, et la partition de l’Arabie saoudite dans un certain nombre d’États.

Nous le répétons : nous ne sommes ni devins ni diseurs de bonne aventure, mais nous disons que c’est peut-être la dernière guerre, celle qui va transformer la région, ses États, ses frontières, et peut-être aussi ses peuples.

Les Arabes y survivront certainement puisque ces guerres ne pourront détruire 400 millions d’entre eux. Et les Iraniens y survivront également. Mais Israël survivra-t-il sous sa forme actuelle ?

La réponse suivra la guerre, à supposer que celle-ci éclate. Mais Dieu seul connaît la suite.

Abdel Bari Atwan | 8 novembre 2017 | Raï al-Yaoum

Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération.

Source: Chronique de Palestine

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