Par Abdus Sattar Ghazali | Avril 2, 2005

« Empire’s embedded intellectuals », les « intellectuels embarqués de l’Empire », cette expression a été créée par le professeur Hatem Bazian de l’Université de Californie à Berkeley afin de décrire des personnes engagées dans la promotion et la rationalisation de projets, ainsi que de programmes du pouvoir mis en oeuvre tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger, aux dépens de la majorité du peuple américain et des autres peuples.

Au cours d’une conférence prononcée récemment à l’Université de Berkeley, sous le titre « Les intellectuels embarqués de l’Empire », le Dr. Bazian, professeur à la Faculté des Etudes Ethnologiques et du Proche-Orient, a expliqué que ces intellectuels « embarqués » sont employés, tout en bénéficiant de bourses universitaires, au service d’objectifs nationaux, et parfois extra-nationaux, en subvertissant bien souvent les méthodes reconnues de la recherche et de l’investigation scientifiques, tout en assénant des propositions et des hypothèses tirées de données idéologiques pré-construites. En cela, les questions objets de leurs recherches sont formulées idéologiquement et les « preuves » qu’ils invoquent pour étayer leurs démonstrations sont biaisées, afin de fabriquer en tant que de besoin les « pépites » si fébrilement recherchées.

Le Dr Bazian a indiqué avoir créé l’expression « intellectuels embarqués de l’Empire », en donnant au terme «empire » la définition spécifique d’un pouvoir suprême, ou absolu, détenu par un individu ou une configuration d’individus et d’organisations. « En ce sens, je définis l’empire comme une configuration mettant en relation les élites gouvernementales et les élites entrepreneuriales, en me basant sur le fait que les néoconservateurs se sont mis à vanter l’Empire américain immédiatement après la victoire (américaine) en Afghanistan. Il ne s’agit pas là d’une terminologie de gauche. En effet, c’est la droite qui, la première, a évoqué la notion d’Empire américain, ainsi que les critères pour y être admis. Par conséquent, nous sommes amenés à inventer une nouvelle _expression : « les intellectuels embarqués de l’Empire » ».

Il a fait observer que cette _expression découlait du concept des « journalistes embarqués » [embedded journalists] utilisé pour la première fois durant la guerre en Afghanistan, puis généralisé durant la campagne contre l’Irak. Dans la campagne d’Irak, l’armée contrôlait l’accès des médias au champ de bataille et c’est elle qui nourrissait à la petite cuillère les médias soi-disant « indépendants », auquelles elle donnait les informations qu’elle voulait donner à voir au public américain.

La couverture de cette guerre tenait plus du show médiatique distrayant que d’une couverture honnête et directe de ce qui était en train de se passer. La question étant la suivante : les journalistes doivent-ils réfléchir et agir comme des gens représentatifs de leur nation [c’est-à-dire couvrir les informations en ayant à l’esprit les objectifs ou les intérêts nationaux des élites au pouvoir], ou bien doivent-ils être des observateurs recherchant la vérité et témoignant de l’histoire en train de se dérouler ?

On dit souvent que la vérité est la première victime d’une guerre. Certes, mais dans quel camp ? Ce n’est pas aux yeux des Irakiens, qu’on cherche à cacher la vérité, parce que, eux, les Irakiens, ils sont en train de vivre l’expérience de la vérité en temps réel, en même temps qu’elle se déploie. Non. En réalité, c’est uniquement pour le peuple américain que la vérité est la première victime de la guerre, parce que ce sont eux, les Américains, qui ont été tenus à l’écart de l’information véridique au sujet de cette guerre.

D’après le quotidien Boston Globe, les informations factuelles fournies par des journalistes, dans les premiers jours de la guerre, provenaient en réalité dans leur écrasante majorité des briefings de l’état-major et de reporters « embarqués » au sein des unités de l’armée. Ces briefings n’étaient en aucun cas une source d’informations fiables ; les reporters diposaient de très peu de moyens leur permettant de vérifier ce que les officiers et les responsables gouvernementaux leur racontaient, et l’histoire suggère que nous devons nous attendre à ce que les responsables officiels omettent des informations cruciales et éludent les faits gênants. Pendant la guerre au Vietnam, les porte-parole du Pentagone insistaient, lors de leurs briefings, sur le fait qu’ils « apercevaient la petite lumière, au bout du tunnel.. » En se pliant au petit jeu imaginé par le Pentagone, les journalistes troquent leur indépendance contre la possibilité qui leur est offerte d’accéder aux troupes et à un fauteuil de première, sur le champ de bataille.

Les intellectuels embarqués : qui sont-ils ?

Elaborant sur sa nouvelle terminologie, le Dr Bazian a expliqué que les intellectuels embarqués de l’Empire sont des individus et des groupes constitués dans un certain nombre d’universités, tant publiques que privées, ainsi que dans des « réservoirs à idées » [think tanks] hautement élitistes, qui échappent totalement au contrôle de l’opinion publique.

Les intellectuels embarqués sont liés par les liens du mariage à la promotion et à la rationalisation de projets et de programmes du pouvoir, en interne et à l’international, des programmes menés à bien aux dépens de la majorité du peuple américain et des populations du monde. Ils contribuent à l’Empire en mobilisant leur plume pour exalter les vertus du pouvoir, ses objectifs et sa mission, tout en restant très vigilants, en même temps, face aux critiques, aux intellectuels, aux simples citoyens et aux élus.

« Les intellectuels embarqués de l’Empire se sont assigné le rôle de défenseurs patriotes de l’Amérique. L’amour pour leur pays est la seule manifestation, affirment-ils, de leur engagement en faveur du pouvoir, tout en déniant le même type d’intention chez leurs contempteurs. De leur point de vue, toutes les énergies intellectuelles du pays devraient être consacrées au maintien et à l’expansion d’une vision [dans une très large mesure militaire] de l’Empire américain contemporain, la seule superpuissance survivante, qui doit agir, de leur point de vue, de manière préemptive, à l’échelle planétaire, contre tous les ennemis possibles à venir. Ce qui inclut ceux qui combattent nos alliés, au tout premier rang desquels se trouve Israël », a dit le Dr Bazian.

A propos du modus operandi des intellectuels embarqués, le Dr Bazian a indiqué qu’ils bénéficient de bourses universitaires, avec des objectifs de recherche nationaux, ou parfois extra-nationaux, et qu’ils subvertissent bien souvent les méthodes reconnues de la recherche scientifique, tout en affirmant des propositions et des hypothèses découlant d’un corpus idéologique préconstruit. « En cela, les questions de la recherche sont formulées idéologiquement, et les « preuves » invoquées pour la recherche sont biaisées afin d’en faire les « pépites » si fébrilement recherchées. Je maintiens que l’approche des intellectuels embarqués, en matière de recherche, consiste à booster les idées préconstruites de l’Empire, ou à trouver des réponses à des défis pressants sur le terrain, plutôt qu’à s’engager dans la recherche au vrai sens du terme, au service de la vérité. »

Les intellectuels embarqués

A titre d’illustration, il a mentionné trois de ces intellectuels embarqués : John Yoo, professeur de droit à Berkeley ; le Professeur Alan Dershowitz, d’Harvard et le Professeur Bernard Lewis, de Princeton.

Le Professeur John Yoo, de l’Université de Californie (Berkeley), qu’il a qualifié de « professeur de torture », en a appelé à la mise au placard de l’ensemble du droit international, dans l’actuelle guerre contre le terrorisme.

Il convient sans doute de rappeler que le Professeur John Yoo, à l’époque où il travaillait pour le cabinet du conseil juridique au ministère de la Justice, a été l’auteur, en janvier 2002, d’un mémoire infâmant, dans lequel il recommandait que les suspects de terrorisme ne soient pas couverts par l’Acte sur les crimes de guerre ni par les Conventions de Genève. Les arguments du Professeur Yoo fournissent une couverture légale aux tortures auxquelles on a recours contre des détenus, et concluent par l’affirmation que les militaires américains ne sauraient être accusés de crimes de guerre. Il a joué également un rôle central dans la rédaction du Patriot Act, toujours en vigueur aux Etats-Unis.

Le Dr Bazian a demandé : qu’est-ce qui est le plus dangereux pour les fondements de notre société : critiquer Abou Ghraïb, ou écrire des mémoires juridiques qui violent les lois les plus sacrées de cette Nation : le code de conduite militaire et les quatre Conventions de Genève, qui constituent le droit du territoire ?

Le Professeur Alan Dershowitz, d’Harvard, a appelé à créer des tribunaux jugeant les cas de torture et, cela, dans le pays où le Professeur John Yoo et le Procureur général Alberto Gonzalez peuvent demander des saufs-conduits en matière de torture à un juge. Au cours d’une interview diffusée par la chaîne CNN le 4 mars 2003, le Dr. Dershowitz a argué du fait que la torture pourrait être justifiée, si elle recevait l’aval du président américain ou celui de la Cour Suprême des Etats-Unis.

Il a poursuivi, indiquant qu’un autre intellectuel embarqué typique était le Professeur Bernard Lewis, de Princeton, crédité de la plupart des réflexions qui président à la perception du Moyen-Orient qu’ont les néoconservateurs actuels, à savoir que la force serait le seul langage que les Arabes et les musulmans comprendraient..

Il a ensuite reposé la question de savoir ce qui menaçait le plus notre société : est-ce la critique des politiques gouvernementales par des universitaires, ou bien est-ce le fait que nous renoncions à tous nos principes fondateurs ? Ils avancent l’argument que cette guerre serait différente. Mais nos lois, qui nous ont été bien utiles, depuis plus de deux siècles ­ elles ont même traversé une guerre civile, deux guerres mondiales et près de cent engagements armés ­ peuvent s’avérer encore très bénéfiques pour nous, aujourd’hui.

Les « boîtes à idées » [think tanks]

Evoquant les finalités et le rôle des « boîtes à idées » [think tanks], le Dr Bazian confie que ce terme est souvent problématique, parce que des idées, ces boîtes en développent, en réalité, très peu : « Prenez par exemple le Washington Institute for Near East Policy, l’American Enterprise Institute, le Project for New American Century, Heritage Foundation, le Middle East Media Institute de Washington, le Center for Religious Freedom, Freedom House, Jehad Watch, Campus Watch, parmi de nombreux autres : vous avez là près de cinquante « boîtes à idées » où la production de pensée est indigente, étant donné que ces organismes sont entièrement voués à la promotion de l’Empire.. »

S’adressant aux membres de l’American Enterprise Institute de Washington DC, le 23 février 2003, le Président Bush a proclamé qu’ils étaient « parmi les cerveaux les plus brillants » et que « son gouvernement en avait employé une vingtaine à son service ». Bien. Si c’était effectivement les meilleurs cerveaux qui déterminaient notre politique en Irak, comment se fait-il donc que nous soyons dans un tel merdier ? Le Dr. Bazian s’est posé cette question rhétorique, après quoi il a ajouté que les meilleurs cerveaux ne sont pas ceux qui produisent la meilleure politique. Nous en avions fait l’expérience au Vietnam, et nous répétons la même erreur, aujourd’hui, en Irak..

Il a rappelé que le Sénateur William Fulbright a écrit, en 1966 : « Le pouvoir a le chic de saper le jugement en mettant des idées de grandeur dans les esprits de gens par ailleurs sensés et de nations généralement raisonnables. » Au cas où vous ne le sauriez pas, vous l’apprendrez : en 1964, le Sénateur Fulbright avait dirigé un débat sénatorial en faveur de la résolution sur le Golfe du Tonkin, mais il est devenu un des plus farouches opposants à la guerre [au Vietnam, NDT] après avoir découvert qu’il s’agissait d’une machination totale, exactement du même tonneau que ce qui se passe aujourd’hui, avec la guerre en Irak et les « armes de destruction massive » fantomatiques.

Les décideurs politiques

Le Dr. Bazian a expliqué qu’à son avis, au niveau politique, le choix d’un jeu de réponses ou d’approches, afin de faire face aux nouveaux ennemis du moment, résulte de l’action de forces particulières, de groupes d’individus et d’organisations qui agissent au nom d’un agenda élaboré visant à assurer la maintenance ou la promotion de leurs intérêts particuliers. De plus, il y a souvent tentative de cacher des intérêts particuliers derrière la recommandation de politiques particulières, se caractérisant par un propos hautement moral.

Au niveau sociétal, les leaders des groupes décisionnaires en matière politique doivent enrôler le soutien de la population à un projet motivé uniquement par l’intérêt personnel et la cupidité. Ce programme collectif de rationalisation est appliqué afin de faire en sorte que des propos hautement moraux soient tenus, de manière à rassurer les foules. Ce ne sont pas les Irakiens, qui ont besoin d’être pacifiés, c’est l’opinion publique américaine qui doit l’être, si l’on veut qu’elle continue à soutenir l’effort de guerre..

Aujourd’hui, a-t-il ajouté, les options politiques sont défendues par un groupe, à l’exclusion de tous les autres, et notamment de ceux qui proviennent d’autres sphères de la bureaucratie et qui y préconisent le ré-examen des options politiques retenues. A ce sujet, voir les polémiques sur la guerre en Irak et l’interdiction faite à certains services de la CIA et du département d’Etat de poursuivre une quelconque option politique alternative, au moment où l’on préparait l’invasion.

« Un panel d’individus et de groupes a réussi à promouvoir un ensemble particulier d’idées, dont ils ont fait la politique effective de la seule superpuissance », a déclaré le Dr. Bazian, qui a poursuivi : « Tout d’abord, ma propre préoccupation, quand je souligne ceci, est centrée sur la prédominance d’individus, de groupes et d’associations qui sont en train d’exaspérer, de manière effective, les souffrances des Palestiniens. Ensuite, la vision centrale d’Israël est encore renforcée, de surcroît, par une composante ­ millénariste ­ de la droite chrétienne évangélique, qui considère la période actuelle comme un tremplin vers un scenario de fin des temps. Enfin, troisièmement, une cohorte de grandes firmes, qui représentent le complexe militaro-industriel et les gros intérêts pétroliers sont en train, de la même manière, de se joindre à la farandole. Ces forces ont réussi à s’emparer des centres de décision politique aux Etats-Unis, et elles aspirent à servir leurs intérêts étroits et à promouvoir leur propre agenda, aux dépens de l’immense majorité des habitants de la Planète. »

Le néo-orientalisme

Il a ensuite indiqué qu’une des aires d’intérêt, pour les forces mentionnées plus haut, a trait aux universités et au monde académique, d’une manière générale, étant donné qu’il s’agit-là de milieux susceptibles de générer une certaine critique de ces idées, ainsi que d’introduire éventuellement une alternative à l’éventail de politiques que ces idées contrôlent.

Les universités et, de manière plus générale, les institutions éducatives représentent traditionnellement un défi pour toute structure, groupe ou individu autoritaire. Cela ne date pas d’hier : on le constate à travers l’histoire, depuis l’époque de l’Empire romain. Les structures des empires sont vaincues, avant toute chose, au niveau des idées, avant leur effondrement matériel, dès lors que le pouvoir ne prend pas en considération son propre déclin, et que même, il finit par voir dans les idées préconisant des alternatives une sorte de rébellion contre son autorité, qu’il faut écraser et éliminer, coûte que coûte.

Nous sommes dès lors confrontés à un programme de pacification visant le monde académique, avec l’intention de réduire au silence toute idée de déclin et d’alternatives possibles aux roulements de tambour de l’Empire.

D’après les néoconservateurs et les avocats de la cabale israélo-centrée, les programmes universitaires financés par le gouvernement fédéral, dans le domaine des études orientalistes, présenteraient un « parti-pris » extrémiste contre la politique étrangère américaine, auquel il faut mettre fin en mettant les financements au titre du Chapitre VI [de la loi de finances américaine, NDT] au service de l’Empire.

Tandis que se déploie la marche vers l’empire, ainsi que la prise pour cible des musulmans, des Arabes, des Asiatiques, des Africains et de quiconque exprime une solidarité avec eux, une campagne se développe, visant les milieux académiques, ourdie par les forces susnommées ­ une campagne dont l’objectif est de réintroduire un paradigme tombé en désuétude, qui n’est autre chose qu’une nouvelle version, à peine revue et corrigée, de l’Orientalisme..

L’agenda consiste à reconquérir le terrain perdu par le soi-disant « paradigme post-colonial », selon les termes mêmes de Stanley Curtis, critiquant Edward Saïd, dont le plus grave péché est d’avoir dit, dans son argumentation, qu’il « est immoral, pour un universitaire, de mettre sa connaissance d’une langue et d’une culture étrangères au service de l’Empire ou du pouvoir américains. »

Le Dr. Bazian a fait observer que ce que déplorent les néoconservateurs et leurs partisans, c’est le déclin de leur influence dans les études universitaires consacrées à la région du Moyen-Orient, et l’émergence d’une nouvelle génération de spécialistes qui refusent d’épouser le projet de l’empire, quand bien même on voudrait les y contraindre.

Ainsi, Curtis déplore encore et toujours la perte d’influence, dans les milieux académiques, de l’historien de Princeton, auteur de best-sellers, Bernard Lewis, ainsi que du professeur d’Harvard Samuel Huntington et du professeur Fuad Ajami de l’Université John Hopkins. D’après Lewis, leurs compétences se résument au fait que, tous, ils soutiennent la politique étrangère américaine. Ainsi, le critère pour devenir un intellectuel respecté, en Amérique, c’est le fait de soutenir la politique étrangère états-unienne. Ce que Lewis et d’autres dans son genre déplorent, c’est leur perte d’influence dans les études spécialisées consacrées au Moyen-Orient. Mais ce n’est pas nécessairement dans les facultés les plus traditionnelles que les champs d’étude restent, en gros, plus résistants au nouveau paradigme. Toutefois, cela pourrait changer, dans les dix années à venir, quand la vieille garde atteindra l’âge de la retraite.

Le Dr. Hatem Bazian a poursuivi, en expliquant que, le programme des journalistes embarqués, durant la campagne militaire en Irak ayant remporté un succès signalé, un nouveau projet était fin prêt, en vue de créer une nouvelle version d’intellectuels embarqués, prêts à servir les projets de l’Empire. Pour alimenter la réflexion sur le cadre général, une audition a été organisée au Congrès, le 17 septembre 2003, afin de formuler une nouvelle politique, sur le thème : « Comment financer les centres d’études moyen-orientales ? » Dans l’allocution inaugurale de ces auditions, le congressiste Pete Hoekstra, secrétaire de la sous-commission, a exposé ses intentions, en ces termes :

« Les études internationales, au niveau supérieur, devraient être développées, en coordination entre les importants programmes d’études existants en politique étrangère et en langues étrangères, afin de mieux satisfaire aux besoins nationaux et internationaux de l’Amérique, en matière de sécurité. »

Le projet de loi, d’ores et déjà adopté par la Chambre des Représentants, précise par ailleurs que les programmes dépendant du Titre VI de l’Acte sur l’Enseignement supérieur doivent soutenir de manière coordonnée les autres programmes fédéraux dans les domaines des études des langues, de la géographie du Moyen-Orient et des relations internationales, ce qui signifie que si vous étudiez une langue, comme par exemple l’arabe, le persan, l’ourdou, le pashtou ou toute autre langue, le financement de vos études doit être lié à l’un au moins des services de sécurité nationale.

Le Dr. Bazian a fait observer que, depuis près de deux décennies, Stanley Curtis affirme que l’université américaine a été fort occupée à saper la sécurité de l’Amérique, bien loin de la renforcer. Ainsi, une fois encore, le rôle de l’université consisterait à renforcer la sécurité de l’Amérique, selon la définition, d’ailleurs, qu’en donne l’élite elle-même. Martin Kramer se lamente, lui aussi, demandant où sont les profs dotés d’un sens puissant de l’intérêt national, qui aient une grande connaissance du terrain, de bons réseaux, la volonté de recruter leurs étudiants et un réel désir de servir leur pays, en ces temps de guerre. Il n’existerait personne qui réponde à ce profil, dans le corps enseignant des études orientales. Kramer demande que l’on développe le phénomène des intellectuels embarqués. Ainsi, des professeurs qui enseignent dans les divers domaines des études orientales ne devraient plus noter leurs étudiants en fonction de leurs connaissances et de leurs compétences acquises, mais bien selon qu’il s’agit ou non de d’agents zélés [des services de renseignement]..

Nous voyons ainsi qu’une nouvelle mission est confiée à tous les professeurs des universités d’études orientales et de tous les domaines connexes : celle de devenir des intellectuels embarqués, servant dûment les aspiration de l’Empire, ce qui n’est pas sans évoquer ce que les universitaires britanniques ou français faisaient, il y a de cela quelques générations, a indiqué le Dr. Bazian.

Il a poursuivi, disant que « le modèle, pour le rôle joué par un Martin Kramer, du Washington Institute for Near East Policy n’est autre qu’un certain.. T. E. Lawrence [« Laurence d’Arabie », NDT] que David Hogarth [d’après Kramer..], conservateur du Musée Ashmoléen, aurait recruté parce qu’il avait su deviner son potentiel, après quoi, il aurait favorisé son entrée au service de l’Empire britannique. » Hogarth réapparaît, plus tard, en tant que lieutenant dans la Royal Navy, et aussi en tant que personnage clé des services britanniques du renseignement au Moyen-Orient, durant la Première guerre mondiale.

Tout à sa nostalgie pour un tel signalé service, Kramer rappelle que c’est Hogarth qui a arrangé la bourse d’étude de T. E. Lawrence, qui lui a permis de voyager au Moyen-Orient et que c’est Hogarth, toujours lui, qui l’a employé, avant la Première guerre mondiale, sur son chantier archéologique dans le Nord de la Syrie, et que c’est encore grâce à Hogarth que Lawrence a dirigé le service de renseignement connu sous le nom de Bureau Arabe, au Caire, en 1916. Lawrence agissait au nom d’Hogarth en Arabie, ce qui signifie qu’il était censé être engagé dans les travaux d’un chantier de fouilles archéologiques, et payé à ce titre par l’Université d’Oxford, tout en travaillant, en réalité, pour le Bureau Arabe du Caire.

Mais Kramer ne se contente pas d’attribuer un rôle historique aux études moyen-orientales : son attention se porte sur un héros moderne au service de l’Empire, qui n’est nul autre que Nadat Safran, d’Harvard, un professeur réputé d’études moyen-orientales, à qui on attribue généralement l’obtention par Abi Zaïd de sa maîtrise dans le domaine des études orientales.

Le Professeur Nadat Safran travaille pour la Rand Corporation. La CIA finance son projet saoudien, ainsi que ses conférences consacrées à l’islamisme.

La Rand Corporation

Le Dr. Bazian a expliqué que la Rand Corporation est une institution à but non-lucratif, fondée il y a cinquante ans, aux fins « d’améliorer les politiques et les processus de décision grâce à la recherche et à l’analyse ». Ses recommandations se font l’écho des services recherchés par les pouvoirs et, dans la dernière période, elle a tourné son attention vers les moyens permettant de susciter « un courant de réforme dans le monde musulman. »

Parmi ses chercheurs préoccupés par la question musulmane, on trouve Cheryl Bernard, laquelle prône une guerre civile entre les diverses composantes de la communauté musulmane. Cette Cheryl espère que le résultat final de cette guerre civile sera tel que ceux qui partagent sa vision du monde finiront par s’imposer, grâce à notre aide.

Cheryl Bernard suggère cela dans une recommandation de recherches, où elle met en lumière diverses composantes de la communauté musulmane mondiale, en mettant en exergue le groupe qu’il nous faut soutenir, et ceux qu’il nous faut combattre. Tout en plaçant les divers groupes les uns face aux autres, dans l’espoir que, comme elle l’a prévu, les modérés l’emporteront, grâce à notre propre soutien. La seule chose qui fasse d’eux des « modernistes », c’est le fait qu’ils adhèrent à notre propre vision du monde..

Signalons que la Rand Corporation a publié deux rapports sur l’Islam et les musulmans, l’année dernière. Un premier rapport est sorti, en mars 2004, intitulé : « Civil Democratic Islam : Partners, Resources and Strategies » [Un Islam civil démocratique : Partenariats, Ressources et Stratégies], écrit par Cheryl Bernard, sociologue et romancière. La Rand a publié un autre rapport de 600 pages, en décembre 2004, intitulé « US Strategy in the Muslim World after 9/11 » [Stratégie des Etats-Unis dans le monde musulman, après le 11 septembre (2001)].

Pour le Dr. Bazian, les idées de Cheryl Bernard sont le reflet au miroir de celles provenant des « intellectuels omniscients » tout prêts à servir l’Empire, comme le Professeur Bernard Lewis, qui a prodigué force conseils, en tant qu’intellectuel embarqué du Pentagone, justifiant les politiques [gouvernementales] à l’aide de ses recherches. Pour Bernard Lewis, les Arabes ne comprennent qu’une seule chose : le langage de la force. Et ces intellectuels sont censés se moquer éperdument de l’opinion publique arabe, qui ne saurait avoir qu’un comportement irrationnel, absolument pas basé sur une quelconque réaction à notre politique [impérialiste].. Ceci, parce que toute mise en rapport avec des politiques signifierait que les gens sont susceptibles de réagir à ces politiques.

« De même, Fuad Ajami ­ un Libanais, un Arabe autochtone ! ­ confirme des concepts et des paradigmes déjà construits », a poursuivi le Dr. Bazian. Les difficultés de ces chercheurs arabes et leurs écrits mettent en évidence les échecs inhérents aux Arabes et aux musulmans à embrasser la modernité et des institutions démocratiques, non que la modernité et des institutions démocratiques n’aient été notre principale aspiration depuis cinquante ans. Néanmoins, c’est nous [nous, les Américains], qui avons soutenu la plupart des régimes dictatoriaux. Non seulement au Moyen-Orient, mais en Afrique, en Amérique centrale et en Amérique latine.

Le Dr Bazian s’est ensuite demandé comment il se faisait que nous ne disions pas que les difficultés du christianisme, en Amérique latine, étaient liées à l’absence d’institutions démocratiques, mais que nous nous contentions de limiter les causes de ce problème, d’après Bernard Lewis et Fuad Ajami, à l’idée pathologique qu’il doit y avoir quelque chose de fondamentalement erroné, chez les musulmans et dans l’Islam ?

« Si on examine les succès remportés par le paradigme des néoconservateurs ces trois dernières années, et sa contribution à la préparation de l’opinion publique en vue de l’invasion de l’Irak, je pense que nous devons parler de leurs « boîtes à idées », de leurs fondations intellectuelles, de leurs articles de doctrine, rédigés par des spécialistes du domaine », a-t-il dit. « Et si vous regardez, maintenant, les individualités qui ont assuré la promotion du Projet d’Empire, vous avez les Daniel Pipes, Kramer, Bernard Lewis. Dans l’arène politique, vous avez Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Dick Cheney, Stanley Kurts, Fuad Ajami, etc. Ils appartiennent, tous, au groupe des néoconservateurs ».

Le Dr. Bazian a affirmé que la vision que les néoconservateurs ont du Moyen-Orient, et l’évolution de leur paradigme, ont été formulés sous la forme d’une initiative politique, avant toute chose en faveur du leadership israélien, qui a été importée et intégrée, par la suite, dans le processus politique américain. En cela, les critères du paradigme néoconservateur, pour les intellectuels, étaient maintenus à l’intérieur de l’objectif prédéfini.

La droite chrétienne évangélique

Pour le Dr. Bazian, le succès initial des néocons est attribuable, pour partie, aux nombreux « think tanks » qui prolifèrent à Washington et, pour le reste, ce succès est sans doute dû à ce que nous allons examiner maintenant : la mouvance de la droite chrétienne évangélique.

La coalition de la droite chrétienne évangélique épouse un agenda messianique au Proche-Orient. C’est encore plus vrai pour le mariage conclu entre la droite chrétienne évangélique et les forces centrées sur Israël, aux Etats-Unis et ailleurs. Comme souvent, la politique crée d’étranges couples d’amants.. Mais personne, à l’époque de Moïse et du Christ, n’aurait pu croire un tel mariage possible, même s’il s’agissait d’un mariage forcé..

Le Dr. Bazian a fait remarquer que si la coalition de la droite chrétienne évangélique est puissante dans beaucoup de cercles politiques et sociaux, elle manque fondamentalement de la formulation intellectuelle indispensable pour pouvoir former l’opinion publique sans égard pour les cloisonnements partidaires et générationnels, très prégnants quand il est question du Moyen-Orient. L’argument théologique sous-jacent à la philosophie de la droite chrétienne évangélique, c’est l’imminence du retour du Messie. Mais cela ne peut se traduire en recommandations politiques. Toutefois, une fois associée à l’approche israélo-centrée, la rationalisation de cette vision du monde peut être actualisée.

Cela ne devrait pas suprendre beaucoup de monde de savoir qu’il existe un conflit latent entre la droite chrétienne évangélique et les individus israélo-centristes, autour du problème posé par le retour du Messie, qui entraînerait une conversion massive de juifs au christianisme, les réfractaires étant massacrés, d’après cette vision messianique des choses.

Néanmoins, la Realpolitik incite beaucoup de néoconservateurs pro-israéliens à conclure cette alliance avec les évangéliques, qui les soutiennent, sans être gênés par leurs principes fondateurs théologiques (ni séculiers, d’ailleurs). Le soutien à l’existence d’Israël est une précondition, aux yeux de la droite chrétienne évangélique, du retour du Messie, et cela est une bonne nouvelle pour les pro-israéliens, qui ne vont pas chercher plus loin..

De plus, même si beaucoup de pro-israéliens n’adhèrent pas à cette position théologique, la droite chrétienne évangélique étant prête à apporter à Israël un soutien inconditionnel, ils sont prêts à accepter ce soutien et à l’utiliser contre leurs ennemis du moment.

Sur les campus universitaires, la droite chrétienne évangélique est très active, et travaille main dans la main avec les partisans israélo-centrés ainsi qu’avec certaines personnes qui tentent d’empêcher tout débat et toute évolution possible du paradigme existant, a conclu le Dr. Bazian.

L’utilisation du paradigme féminin

Au cours du débat qui a suivi son intervention, le Dr. Bazian a évoqué la question de l’utilisation du paradigme féminin à l’encontre des musulmans.

L’utilisation du statut de la femme [dans les pays musulmans] vise à attaquer le monde musulman et à promouvoir l’agenda politique des Etats-Unis. Je dirai que la guerre contre l’Afghanistan a été popularisée au moyen de la burqa [voile des femmes musulmanes afghanes, NDT]. C’est la propagande à base de burqa qui a permis de vendre cette guerre. Il y a même eu un temps où une assistante parlementaire du Congrès américain a téléphoné à diverses associations musulmanes de Washington, pour leur demander si elles ne pourraient pas lui prêter une burqa, qu’elle aurait revêtue lors d’une conférence de presse, afin d’illustrer l’oppression des femmes en Afghanistan ! Aujourd’hui, on n’entend plus parler de la burqa, bien que les femmes afghanes la portent toujours ! Et pourtant, la burqua a été le principal moyen utilisé afin de susciter de l’intérêt dans l’opinion publique !

L’oppression des femmes, dans les mondes arabe et musulman, est indéniable. Partout où des hommes et des femmes vivent ensemble, il y a nécessairement un certain niveau d’oppression. Cela, non pas à cause de l’Islam, mais tout simplement en raison de la simple coexistence d’hommes et de femmes. Telle est la structure normative. Mais quand nous l’utilisons à propos du Moyen-Orient et du monde arabe, nous pensons que nous avons affaire à une forme ou une autre de pathologie, et nous nous efforçons de suivre certaines pistes afin d’expliquer que ce doit être l’Islam qui est la cause de cette oppression.

Personnellement, je répondrai ceci :

Toutes les trois minutes, une femme se fait violer, ici, aux Etats-Unis. Est-ce parce que nous avons un grand nombre de musulmans, dans notre pays ? Si telle n’est pas l’explication, qu’on ait l’amabilité de dire quelle est-elle ? L’explication, c’est que la société comporte certaines particularités qui génèrent tous ces types de comportements déviants, dont la prostitution et les autres formes d’oppression.

Cela existe aussi dans le monde musulman, comme partout ailleurs. Mais ici, nous l’utilisons en guise de moyen permettant de défendre un certain agenda politique, car cela nous fait apparaître comme totalement bons et purs : nous serions au pinacle de la civilisation ­ n’est-ce pas ? ­ et les autres, tous les autres, seraient des barbares qui auraient bien besoin d’être civilisés. Ainsi, le fardeau de l’homme blanc est reformulé dans une nouvelle terminologie, sans prendre conscience qu’en réalité, c’est l’homme blanc qui a été un fardeau, pour le reste du monde, tout au long des siècles écoulés !

Aussi place-t-on la question des femmes au premier plan. Comment s’y prennent-ils pour en faire une question de relations publiques ? Il s’agit tout simplement d’une dialectique du maître et de l’esclave, portée au niveau global.

Ne prenez pas cela pour une offense envers la société musulmane ou la société arabe. Nous avons des problèmes qui ne diffèrent en rien de ceux des autres régions du monde. Si vous vivez dans une maison de verre, ne jetez pas de pierres sur celle de votre voisin !.. N’allez pas montrer aux autres comment il faut traiter les femmes, alors que les femmes, dans ce pays, continuent à ne recevoir que la portion congrue..

Si vous êtes violée, il y a de fortes probabilités que votre violeur n’ira pas en prison, car le système juridique trouvera toujours un moyen de le sortir d’entre les pattes du processus légal.

Aussi, une fois encore : ce processus consistant à chapitrer et à civiliser les barbares est un paradigme qui existait déjà au seizième siècle. Seule différence : aujourd’hui, il est articulé au moyen d’une dynamique beaucoup plus sophistiquée, du style Madison Avenue, et nous devons en être conscients.

Par Abdus Sattar Ghazali | Avril 2, 2005

Article original: http://amperspective.com/html/empire_s_embedded-i_.html

Traduit par Marcel Charbonnier

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