Il ne fait aucun doute que la plupart des Kurdes irakiens répondront « oui » au référendum et commenceront à concrétiser le rêve de 30 millions de Kurdes vivant en Irak, en Turquie, en Syrie et en Arménie, dont le point de départ est de créer un État indépendant au Kurdistan irakien. Malgré la déclaration du dirigeant kurde irakien Massoud Barzani selon laquelle le référendum n’est que l’amorce de négociations avec le gouvernement central à Bagdad (et non un « divorce » de l’État irakien), il espère (et sait fort probablement) que l’indépendance sera tôt ou tard reconnue comme un fait accompli par la communauté internationale. Chose certaine, ce référendum (si on donne suite au résultat) pourrait mener à une redéfinition de la carte du Moyen-Orient, à commencer par l’Irak et la Syrie, où les Kurdes de ces pays assurent le contrôle de suffisamment de ressources énergétiques pour garantir la viabilité de leur « État ». Pendant la guerre en Syrie, des dirigeants de partout dans le monde ont prédit que le Moyen-Orient ne serait jamais plus comme avant 2011, probablement en faisant référence à l’occupation, par le groupe armé « État islamique » (Daech), d’une grande partie de la Syrie et de l’Irak. Aujourd’hui, leur prédiction risque de s’avérer par l’entremise des Kurdes, malgré l’échec du « projet » de Daech, qui était de diviser la Syrie et l’Irak.

La volonté des Kurdes d’établir un État indépendant donne en fait plus de pouvoir à la Turquie, qui détient la clé du succès d’un futur État kurde et de la partition du Moyen-Orient. En effet, dans les mois et les années à venir en Irak, Ankara va jouer un rôle crucial dans le remodelage de la Mésopotamie et du Levant. L’exportation de la principale source de revenus pétroliers du Kurdistan passe par la Turquie, ce qui place Erbil à la merci d’Ankara. Par conséquent, si la Turquie juge que l’indépendance constitue une menace à sa sécurité nationale, elle n’hésitera pas à envoyer ses soldats au Kurdistan, pendant que Bagdad restera insensible sans vraiment réagir. En outre, les reportages montrant des Kurdes iraniens à Kirkouk offrent à Téhéran un prétexte en or pour s’en occuper en Irak si Erbil prend de nouvelles mesures en vue de l’indépendance.

Ces derniers jours, une délégation kurde en provenance d’Erbil s’est rendue à Bagdad pour négocier un report du référendum avec le gouvernement central. Elle a présenté une série de conditions (considérées comme inacceptables par Bagdad), en insistant sur l’existence à venir d’un État kurde indépendant. Le premier ministre irakien Haidar Abadi est resté inflexible et a proféré des menaces contre Erbil. Abadi a annoncé un embargo aérien sur Erbil et a demandé aux pays voisins de le suivre sur cette voie. Téhéran et Ankara ont répondu de façon positive, mais n’ont pas fermé leurs frontières avec le Kurdistan. Selon Nawzad Adham, le directeur général du Kurdistan au ministère du Commerce et de l’Industrie locale, les échanges commerciaux entre le Kurdistan d’une part, et la Turquie et l’Iran d’autre part, dépassent 10 milliards de dollars par an. La Turquie et l’Iran répondent à 95 % des besoins agricoles du Kurdistan, qui dépend aussi de la Turquie pour ses exportations de pétrole.

Le Kurdistan a échappé en grande partie à la destruction causée par la première guerre du Golfe en 1991, par l’occupation de l’Irak en 2003 et par la guerre contre Daech de 2014 jusqu’à aujourd’hui. Les Kurdes sont répartis sur 40 000 km2, ils exercent un contrôle sur plus de 20 % du pétrole irakien(l’Irak pompe 4.35 million barils par jour (b/j) et Kurdistan 900.000 b/j), leurs réserves énergétiques sont estimées à 45 milliards barils de pétrole et à 150 mille milliards de centimètres cubes de gaz, et ils exportent 600 000 barils par jour par l’intermédiaire de la Turquie. Le pétrole est une source de litige entre Bagdad et Erbil. En octobre 2011, les Kurdes ont signé un contrat d’exploration avec le géant pétrolier américain Exxon Mobil (dont l’actuel secrétaire d’État Rex Tillerson était le PDG) pour six blocs d’exploration, et ce, sans l’accord du gouvernement central, provoquant ainsi le premier affrontement officiel avec le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Depuis, le Kurdistan refuse de se soumettre à tout contrôle fiscal, par le ministère des Finances de l’Irak, des recettes liées au pétrole (et aux télécommunications) empochées par Erbil, ce qui a amené Bagdad à s’abstenir de lui verser 17 % des recettes pétrolières totales de l’Irak, puisque 25 % de ces recettes finissent apparemment par se retrouver dans les poches des dirigeants kurdes.

Bien des responsables occidentaux considéraient les Kurdes comme les seuls partenaires sérieux des USA contre Daech. Cependant, c’est le même Barzani qui a louangé l’occupation de Mossoul par Daech en juin 2014, parce qu’elle ouvrait la voie à une partition de l’Irak. De plus, les forces armées irakiennes (y compris les Unités de mobilisation populaire) ont perdu plus de 10 000 hommes et récupéré la majeure partie du territoire sous le contrôle de Daech, alors que les Kurdes d’Erbil se sont limités à défendre le Kurdistan, ont perdu environ 1 300 hommes et ont repris Sinjar quelques heures seulement après avoir autorisé Daech à quitter la ville irakienne pour la Syrie.

Barzani compte sur une reconnaissance internationale pour assurer la protection de son « nouvel État » dans l’avenir, malgré la position négative exprimée verbalement par de nombreux pays, dont les USA et le R.-U., ainsi que par l’ONU. Le dirigeant kurde n’est pas suicidaire et n’aurait jamais insisté pour franchir une étape aussi controversée sans bénéficier d’un soutien politique international, malgré ce qui a été dit publiquement. Les Kurdes en Irak croient que le référendum constitue une occasion historique à saisir, tandis que Bagdad le perçoit comme une erreur grave que les Kurdes vont finir par regretter. En fait, Abadi prend des mesures progressives contre Barzani. Ces mesures devraient être de plus en plus sévères et mettre en péril l’avenir des Kurdes qui possèdent des commerces et des résidences dans de nombreuses régions de l’Irak, ainsi que du million et demi de Kurdes employés dans les divers ministères et institutions officielles. Cela pourrait même mener à une confrontation militaire dans les principales zones contestées, notamment à Kirkouk, une ville au nord riche en pétrole (les gisements pétroliers sont à l’extérieur de la ville et sous le contrôle des Peshmergas kurdes).

En Syrie, la « fédération » kurde en devenir (les Kurdes de Syrie devraient commencer par vouloir une fédération avant de chercher à obtenir un État, comme en Irak) va pousser Damas et Ankara à collaborer, ce qui obligera Damas à fermer les yeux sur la présence des forces armées turques au nord de la Syrie, et à mettre en veilleuse pendant un certain temps sa revendication des territoires qu’elles occupent. Une fédération kurde riche en Syrie et un « État » kurde en Irak vont à coup sûr constituer une sérieuse menace pour la Turquie, où les Kurdes sont les plus nombreux (plus de 16 millions). Le président turc Recep Tayyib Erdogan est placé en position privilégiée, mais doit aussi abattre ses cartes habilement pour éviter d’avoir à subir des conséquences sur son propre territoire. Maintenant que les Kurdes d’Irak ont exprimé leur volonté d’avoir un État, ceux dans le reste de la région devraient sous peu suivre leurs pas.

Les Kurdes syriens représentent environ 8 % de la population, mais contrôlent aujourd’hui 25 % du territoire et 40 % des ressources pétrolières et gazières (à moins de perdre le contrôle de la province de Deir Ezzor, dans le nord-est du pays, riche en pétrole et en gaz naturel). Les Kurdes ont déjà commencé à organiser des élections communales et se préparent en vue d’élections de conseils municipaux dans les prochains mois. L’élection d’une assemblée législative se tiendra l’an prochain dans le nord-est de la Syrie.

En 2018, Daech ne contrôlera plus aucun territoire en Syrie et en Irak. Cependant, il est tout aussi certain qu’une nouvelle période de chaos attend le Moyen-Orient, qui remettra en question toutes les frontières et affectera la stabilité de la région.

Elijah J. Magnier |  

Article original:

Traduction : Daniel G.

Imprimer