Par Zohra Credy | 5 novembre 2017

L’Iran s’est imposé en tant que puissance régionale sous la monarchie du Shah. Les dirigeants iraniens sont de grands patriotes et de fervents nationalistes. Les intérêts stratégiques de leur pays priment sur toute autre considération. Sur ce plan, l’avènement du régime islamiste en 1979 n’a rien changé. En effet, malgré le blocus imposé par les grandes puissances et les tensions diplomatiques, l’Iran de la révolution islamique s’est donné les moyens pour rester présent en tant qu’acteur politique  sur la scène régionale et même internationale. L’accord sur le nucléaire avec les grandes puissances a permis le retour de l’Iran sur la scène diplomatique par la grande porte.

Succès politique certes, diplomatie intelligente et mature certes, mais qu’en est-il des libertés fondamentales dans ce pays depuis la révolution islamique ?

Nous allons essayer de répondre à cette question en nous intéressant à trois volets : le statut de la femme, le droit syndical et la liberté d’opinion.

I-Statut et droit de la femme

Les premières victimes de la révolution furent les femmes, même s’il faut reconnaître qu’elles étaient déjà sous le joug d’un régime traditionnel oppressif et sexiste sous le Shah. La modernité apparente de la dynastie Pahlavi et l’image renvoyée par la première dame d’Iran, l’impératrice Farah ne reflétait nullement  le vécu et encore moins le statut  des femmes iraniennes.

Cependant, le régime islamiste obéissant à une vision religieuse va imposer un ordre moral beaucoup plus sévère, plus humiliant et plus infériorisant à travers la promulgation d’un certain nombre de lois :

  • L’obligation du port du voile

A peine un mois après son retour en Iran, Khomeiny décrète dès mars 1979, que le port du voile  est obligatoire. Mais, devant la résistance des femmes qui se mobilisent dans toutes les grandes villes et qui réussissent à créer des organisations féministes proches de la gauche, Khomeiny reconsidère sa déclaration en précisant que le port du voile est conseillé et non imposé, il s’agit,  dit-il d’un « devoir islamique et non d’un ordre émanant du pouvoir  politique ».Toutefois, ce recul tactique ne dura pas longtemps, avec la mainmise du clergé sur  les rouages de l’Etat, le port du voile revient sur la scène politique. Ainsi, en juillet 1980, le port du voile devient obligatoire pour toutes les femmes fonctionnaires de l’Etat pendant les heures de travail.

Dès avril 1983, cette  obligation sera étendue à toutes les femmes dans les lieux publics. Ce durcissement concernera toutes les femmes quelque soient leur religion ou leur nationalité. Plus contraignante, cette mesure est  accompagnée  d’une disposition pénale, toute contrevenante se verra infliger une sanction pénale allant de 1 mois à un an de prison.

Contrairement à 1979, les femmes n’ont pas opposé un mouvement de résistance à cette loi Comment peut-on l’expliquer ? Plusieurs facteurs interfèrent :

  • L’émancipation de la femme en Iran n’a pas été le produit d’une évolution sociale. Elle été décrétée par Reza Shah en 1935 qui avait interdit le port du tchador. La police avait reçu l’ordre d’arrêter les femmes voilées et de déchirer leur tchador dans la rue. Cette émancipation imposée par l’Etat sous forme de pratiques violentes a laissé un impact négatif !
  • La question de la femme n’était pas une priorité même pour les partis de gauche, de ce fait les organisations féministes qui se sont constituées dans le sillage des partis politiques se sont effritées par manque de soutien.
  • Les femmes modernes restent minoritaires, la participation de la femme à la vie sociale est faible. Seulement 8% des femmes  étaient actives en 1979.
  • L’occidentalisation reste pour la majorité des femmes comme un signe de dégradation « morale » et une menace pour leurs valeurs traditionnelles et l’identité nationale
  • Une vision religieuse sexiste !

La  femme est  à l’origine de tous les maux: elle attise les passions, elle est source de péché, elle  propage du désordre dans les esprits, elle corrompt l’homme et le détourne du droit chemin. Les cheveux des femmes, selon certains théologiens, « émettent des radiations excitantes qui risquent de perturber les âmes sensibles ». On est en droit de se demander qui est le sexe fort ? Est-ce l’homme qui se laisse tenter ? Passons !

  • La femme est la gardienne des valeurs conservatrices qui protègent l’unité familiale
  • La femme doit obéissance et dévotion à son mari
  • La femme n’a aucun statut légal en dehors du foyer, elle n’est respectée que pour son rôle d’épouse et de mère.

Cette vision sexiste  des islamistes va se traduire par une régression du statut de la femme  et l’abrogation de  la loi de protection de la famille de 1967

  • La polygamie

La  loi de 1967 promulguée sous le Shah limitait la polygamie à 2 épouses  sous réserve que la première épouse donne son accord au mari. A l’avènement de la Révolution, même cette loi hypocrite qui ne protège en rien le droit à la dignité de la femme compte tenu des conditions sociales qui ne lui  laissent  aucun choix, le régime islamiste rétablit la polygamie en autorisant les quatre épouses.

  • L’âge du mariage

Il passe de 16 ans à 9 ans selon la recommandation de Khomeiny  je cite « Il est hautement recommandé de se hâter de marier sa fille pubère. Un des bonheurs de l’homme consiste à ce que sa fille n’ait pas ses premières règles dans la maison paternelle, mais dans celle de son mari ». On peut  mesurer  l’impact d’une telle loi sur l’éducation et l’instruction des filles dans une société où 80% des femmes ne savaient ni lire ni écrire.

  • Le divorce

En rupture avec la tradition, la loi de protection de la famille a accordé la possibilité à la femme iranienne de demander le divorce. Certes sous certaines conditions. Or dès son arrivée au pouvoir Khomeiny décide d’enlever ce droit limité aux femmes. La  femme ne peut en aucun cas demander le divorce.

  • Tutelle et garde des enfants

Les nouvelles lois islamiques n’autorisent pas la femme à  garder ses enfants en cas de divorce. Seul le nourrisson peut rester avec sa mère le temps de l’allaitement. C’est le mari qui a la charge de la garde, en cas de décès du père, la garde est confiée aux grands parents paternels. Cette loi est un recul par rapport à la  loi de 1967 qui permettait à la femme d’avoir la garde du garçon jusqu’à 2 ans et la fille jusqu’à 7 ans à l’instar d’autres écoles juridiques musulmanes. Le droit de tutelle  revient uniquement au père. La mère n’a aucune autorité juridique sur ses enfants.

  • L’héritage

Partage inégal selon la loi islamique. La part du fils est le double de celle de la fille. La femme hérite le 1/8 des biens de son mari en cas de décès, par contre le mari hérite du 1/4 des biens de sa femme en cas de décès. Notons que cette loi était déjà en vigueur avant la victoire de la Révolution islamique.

  • La discrimination au travail

Le discours officiel encourage le recrutement des hommes et conseille aux femmes de travailler à mi-temps (déclaration de Khomeiny). La femme reste mineure et ne peut travailler contre le gré de son mari. Des dispositions ont été prises pour exclure la femme du marché du travail : Suspension de toutes les femmes  ayant enfreint la législation concernant la tenue islamique mais aussi suspension de toutes les femmes qui occupent des postes réservés aux hommes selon la loi islamique comme les fonctions de la magistrature réservées aux hommes. Les islamistes ont décidé l’éviction des femmes de l’audio-visuel.

II- Autre cible du régime islamiste : le mouvement syndical

Une des préoccupations du régime islamiste est de démanteler toute tentative d’organisation ouvrière indépendante. Et ceci s’est fait en dépit du rôle joué par la classe ouvrière durant les années 1978 et 1979 et qui a bloqué la machine impériale et favorisé l’avènement du régime islamiste. Le chiisme étant la religion des déshérités, il n’y a donc pas de justificatif selon les autorités à la  contestation,  du fait que le régime islamique ne peut appliquer que des règles justes.

Cette rhétorique islamiste n’est pas en réalité en rupture totale avec la pratique du régime précédent. Déjà, sous BAZARGAN, premier Ministre libéral,  les ouvriers ont été écartés de la gestion des entreprises sous prétexte de faire régner le calme et l’ordre nécessaires au redémarrage de la machine économique.

Toutefois, avec le régime islamiste on va assister à un durcissement. Des lois plus sévères  sont adoptées, dès mai 1979 pour interdire le droit de grève. Pour Khomeiny je cite « Ceux qui incitent les ouvriers à continuer à faire la grève sont coupables de trahison plus que les assassins de l’ancien régime » Autrement dit,  ils sont plus criminels que la SAVAK.

En août 1979, on assiste à plus de durcissement la grève devient passible de prison, les peines peuvent aller de 2 à 15 ans. Désormais les activités syndicales et politiques au sein des entreprises relèvent des tribunaux islamiques. Le texte de loi ne laisse aucune équivoque « Toute personne qui, d’une façon ou d’une autre, perturbe l’activité à l’intérieur des ateliers ou des usines et incite les travailleurs à la grève ou à la fermeture de ces ateliers et usines, porte atteinte aux intérêts publics et à l’indépendance économique. Elle sera tenue pour contre-révolutionnaire (…) et sera passible de prison ».

Cette loi, va  donner lieu à une grande campagne de répression à l’encontre des leaders syndicaux et une véritable chasse à l’homme s’organise. Tous les éléments actifs ont été limogés et considérés comme agents de l’impérialisme par le Comité spécial d’épuration. Ce Comité a été  installé au préalable pour nettoyer les unités de production des agents de la SAVAK.

Le déclenchement de la guerre avec l’Irak, en septembre 1980, va avoir des répercussions catastrophiques sur la situation ouvrière. Les conditions de travail vont se dégrader  et les quelques avantages supprimés (allongement durée du travail, suppression des primes).

L’ordre islamique fut imposé au monde du travail, cet ordre s’inscrit dans une logique purement libérale qui fait référence à la libre initiative et aux lois naturelles du marché.

Considérant que l’égalité ne peut être que devant Dieu, le salarié ne bénéficie d’aucune couverture.

Le contrat de travail est établi entre le salarié et son patron. La loi du travail adopté en 1983 ne donne ni une garantie de retraite, ni une garantie au congé annuel. Ces droits font l’objet de discussion entre le salarié et le bon vouloir de son  patron. Le salaire minimum fixé en théorie par la loi de 1959, n’a pas été reconduit par la loi du travail de 1983 ainsi que la limitation des heures hebdomadaires de travail et la couverture sociale.

Ces lois n’ont pas suscité la contestation de la classe ouvrière  du fait de l’absence d’une organisation syndicale nationale, du contexte de la guerre contre l’Irak qui a permis au régime islamiste de faire passer beaucoup de pilules amères au nom du patriotisme et de l’effort de guerre, mais aussi grâce à la présence de milices armées pour assurer le contrôle idéologique et l’islamisation du monde du travail (prières et tenues obligatoires).

III- Les libertés d’opinion

Le régime islamiste va vite s’attaquer à ses alliés d’hier, tous les partis qui ont lutté avec les  islamistes  contre la monarchie du Shah. Les partis de gauche qui ont joué un rôle fondamental dans les mouvements insurrectionnels de 1978 et 1979 vont être laminés. Leurs locaux fermés et leurs dirigeants arrêtés, jetés et souvent liquidés physiquement. Le parti  communiste Toudeh subira une grande répression malgré le rôle qu’il a joué contre le régime monarchique et sa modération vis-à-vis du régime islamiste. Il faut rappeler que 20% des femmes mises  en prison et torturées par la SAVAK du Shah étaient membres du parti Toudeh. Les partis de gauche et l’opposition non islamiste sont accusés d’être les agents de l’impérialisme. Les journaux ont été interdits et leurs locaux fermés et saisis. Aucune liberté d’expression n’est tolérée.

Après 34 ans de pouvoir islamiste qu’en est-il de la situation des droits de l’homme aujourd’hui ?

Il est difficile de s’attendre à un changement quand les lois adoptées sont dictées et justifiées par une philosophie et une conception émanant du religieux donc du sacré.

A ce jour, le système juridique iranien ne protège nullement les libertés d’expression et d’associations. Plusieurs organisations internationales et iraniennes continuent à dénoncer les atteintes aux droits de l’Homme. Les arrestations arbitraires continuent ainsi que la torture pour l’extorsion des aveux. La Presse continue à être muselée et les velléités d’indépendances  brisées. Les journalistes critiques vis à vis du discours dominant sont intimidés, voire arrêtés.

Toutefois, la société iranienne s’organise et change, la parole est plus libre selon certains spécialistes de l’Iran. Les images qui nous parviennent de l’Iran montrent des signes de changement. La façon dont les femmes iraniennes portent le voile ainsi que leurs tenues vestimentaires plus modernes reflètent une certaine ouverture. Le régime semble moins strict et moins répressif. Mais, l’espoir de changement est surtout porté par les voix iraniennes qui s’expriment dans le cadre de mouvements et d’organisations de défense des Droits de l’Homme à l’instar du Centre de défense des Droits de l’homme en Iran, mais aussi du Comité de soutien aux Droits de l’Homme proche des Moujahidines, mouvement armé opposé au régime. Les attentes de changement démocratique  traversent aussi le milieu estudiantin qui s’est  organisé en un Comité de défense de la démocratie en Iran.

Aujourd’hui la planète Monde a l’allure d’un petit village comme dit Chaunu, les informations arrivent et s’imposent à tous, il devient donc difficile de pouvoir contrôler en permanence la conscience et la pensée des peuples et des citoyens  en Iran comme ailleurs.

Par ailleurs, force est de constater que les enjeux stratégiques et les rivalités de puissances au niveau régional suscitent une certaine crispation des pouvoirs politiques et entravent l’émancipation du peuple iranien comme celle de minorités. L’Iran est dans un dilemme !

Par Zohra Credy | 5 novembre 2017

Bibliographie

BRIERE Claire et BLANCHET Pierre : Iran : la révolution au nom de dieu, Seuil, 1979

DJALILI Mohammed-Reza : Religion et Révolution. L’islam chiite et l’Etat, Economica, Paris, 1981

HAGIGET Chapour : Iran, la révolution inachevée et l’ordre américain, Anthropos, 1980

HAGIGET Chapour : Iran, la Révolution islamique, complexe, 1985.

SHARIATI Ali : « Civilisation et modernisation », Peuples Méditerranéens, juillet-septembre 1981

VIEILLE Paul : « L’institution shiite, la religiosité populaire. Le Martyr et la révolution », Peuples Méditerranéens, juillet-septembre 1981.

AREFI Armine : Dentelles et tchador, Editions de l’Aube, 2009

KHOSOVAR Farhad : Anthropologie de la révolution iranienne : le rêve impossible, l’Harmattan, 1997.

ROUX Jean-Paul :« Histoire de l’Iran et des Iraniens, des origines à nos jours », Fayard, 2006

DJAVANN Chahdortt ; La Muette, Flammarion, 2008.

Source: http://arretsurinfo.ch/les-libertes-fondamentales-en-iran/

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