Selon nos enquêtes en Cisjordanie et à Gaza l’argent n’arrive pas là où il y a la plus grande misère, notamment les camps où s’entassent les réfugiés depuis la création de l’Etat d’Israël ; il va dans des mauvaises poches, celles d’ONG à Ramallah et à Gaza dont les dirigeants ont leur propre agenda politique ou personnel. En outre, les apprentis sorciers du mouvement de solidarité « pro-palestinien » font des collectes d’argent partout dans le monde ; ensuite ils vont en Palestine le distribuer sans avoir la moindre idée de la probité des récipiendaires – que cette manne continue fini par corrompre – et de l’usage qui va en être fait. Nous avons publié des interviews fort éclairantes sur le sujet. ASI


La société civile et les organisations non gouvernementales (ONG) dans la bande de Gaza et en Cisjordanie ont échoué au cours de la dernière décennie à influencer la rue palestinienne et à mettre fin à la division ou à renverser les deux partis au pouvoir à l’origine de la division, à savoir le Fatah et le Hamas, bien qu’ils soient partie prenante dans la détérioration des conditions de vie et des violations de plus en plus nombreuses des droits de l’homme.Cela soulève des questions sur le rôle que ces institutions doivent jouer, les limites de leur intervention et de leur poursuite de la démocratie et du changement, dans la mesure où elles reçoivent un financement étranger. Selon les estimations gouvernementales officielles publiées par le Palestine Economy Portal en janvier 2016, ces fonds se sont élevés à 800 millions de dollars au cours des neuf premiers mois de 2015.

Amjad Shawa, directeur du réseau des ONG palestiniennes dans la bande de Gaza, estime que ces questions et exigences nuisent au rôle joué par les ONG. « Nous ne pouvons pas leur demander de faire ce qui est au-delà de leurs capacités sous un État ou une autorité faible et au milieu de l’occupation israélienne », a-t-il déclaré à Al-Monitor. Il a souligné que ces institutions ne formeraient jamais un substitut à l’État, car une société civile forte implique un État fort et vice versa.

« Au milieu d’une situation à Gaza qui se détériore et du siège qui se poursuit, les besoins de la population augmentent en raison de la pauvreté, du chômage et de l’insécurité alimentaire. En plus de la démocratie, des droits de l’homme, de l’agriculture et des projets hydrauliques, on demande maintenant aux organisations de la société civile d’apporter des secours. C’est pourquoi le montant mentionné est faible au milieu de la crise qui s’accentue », a expliqué Shawa.

Atef Abu Saif, auteur de l’ouvrage Civil Society and the State, a déclaré que malgré les efforts considérables fournis par les ONG, la négligence continue de résulter de deux raisons principales. La première est le programme de financement international, qui n’est pas déterminé par des partenaires locaux mais par des experts étrangers et qui n’est ensuite pas fondé sur des politiques de développement local. La seconde, selon Abu Saif, est liée à la nature élitiste de la société civile palestinienne, qui rend les ONG distantes des besoins du peuple.

« Une simple comparaison entre les millions versés à des institutions géantes à Ramallah et Gaza et le peu d’argent reçu par des institutions qui travaillent dans des camps, des villages et des quartiers marginalisés est pour le moins révélatrice dans ce contexte », a-t-il ajouté.

Dans un article publié le 16 août par l’expert économique Omar Shaban, directeur de PalThink for Strategic Studies, ce dernier a écrit : « La société civile palestinienne n’est pas restée silencieuse ou neutre face aux répercussions de cette maudite division. Elle a continuellement proposé des idées et déployé des efforts pour mettre fin à la division, bien que ces efforts aient parfois été sous-estimés et aient été victimes de la scission, du blocus et de la marginalisation. »

« L’absence d’un fonds national dédié au soutien pour les efforts et les initiatives des organisations de la société civile invite certaines d’entre elles à s’appuyer sur des subventions internationales – dont certaines ont leur propre programme qui ne va pas nécessairement de pair avec les objectifs de développement palestiniens », a expliqué Shaban dans le même article.

La plupart des ONG, y compris des organisations féministes et de défense des droits de l’homme, reçoivent des fonds en provenance de partis étrangers en raison de l’absence d’un fonds national dédié soutenu par des partis gouvernementaux ou palestiniens. Dans son article, Shaban a fait allusion à l’exemple allemand : « Les ONG doivent recevoir un financement national plus important pour réduire leur dépendance vis-à-vis du financement international. L’expérience allemande est un excellent exemple dans ce contexte, puisque le ministère allemand des Affaires étrangères alloue des budgets à tous les organismes de développement des partis politiques pour soutenir leur travail à l’intérieur et à l’extérieur des frontières. »

Shaban a suggéré de créer un fonds national qui alloue des budgets financiers dans le but de soutenir professionnellement les efforts déployés par ces organisations.

Interrogé au sujet de l’incapacité de ces institutions à se débarrasser du système politique de la Cisjordanie et de la bande de Gaza – dont le mandat électoral a pris fin en janvier 2010 – et quant à savoir si cette incapacité était due à la faiblesse des ONG ou à leur complicité avec les autorités, Shawa a indiqué que « la société civile n’[était] pas complice avec un des partis qui entretiennent la division [palestinienne] et les a vivement critiqués par le biais des outils de la société civile – à savoir la démocratie, des chiffres, des événements, des ateliers et des manifestations, et même une médiation entre les deux partis ».

Il a souligné que ces institutions jouaient un rôle réformateur majeur dans les secteurs de la santé et de l’électricité à un moment où les deux autorités de Cisjordanie et de Gaza refusent de communiquer entre elles, en particulier à la lumière de l’absence de rôle du Conseil législatif palestinien.

Shawa a révélé qu’« il y [avait] une négligence dans le contrôle de la performance des deux partis au pouvoir en Cisjordanie et à Gaza, dans la mesure où ce sont simplement eux qui surveillent ces institutions ».

Abu Saif estime que l’idée de se débarrasser du régime du Hamas ne fait probablement pas partie des priorités des institutions civiles. « Cela soulève une question importante : pourquoi les organisations de la société civile n’ont-elles pas élaboré des stratégies contre les politiques répressives ? N’est-il pas de leur devoir de protéger les droits et d’affronter l’autorité dirigeante lorsqu’elle empiète sur l’espace individuel ? La société civile semble être solidaire du pouvoir dirigeant. Elle peut le critiquer, mais elle ne l’affronte sûrement pas », a-t-il expliqué à Al-Monitor.

Interrogé au sujet du rôle de ces institutions sur le terrain, Abu Saif a répondu que celui-ci pouvait être réduit au fait de continuer d’exister, comme elles sont dans l’incapacité de développer une véritable approche de leur rôle. « Le rôle idéal et approprié est de protéger l’espace entre l’État et l’individu et d’empêcher tout empiétement à cet égard, mais cela ne se produit pas. »

Shaban a exprimé une opinion différente : « Au contraire, ces organisations jouent un rôle important dans la protection des droits de l’homme, la reconstruction et la révélation de faits de corruption. »

« Certaines d’entre elles ont peut-être été achetées par le régime et certaines d’entre elles ont peut-être été contraintes de rester silencieuses et neutres compte tenu de leur besoin de financement, a-t-il ajouté. De plus, la société civile a perdu beaucoup de ses figures et une grande partie de sa cohésion et de sa responsabilité collective, mais la situation en Cisjordanie et dans la bande de Gaza est désastreuse et il y a de gros problèmes à affronter. La division a largement nui à la capacité de la société civile à influencer. »

Shaban a souligné qu’il ne serait pas équitable d’ignorer le rôle joué par ces institutions, sachant qu’elles ont mis en place de nombreuses lois pour protéger les femmes et réhabiliter les jeunes et condamné l’arrestation de détenus politiques, la suppression de libertés et le gel du processus démocratique.

Des organisations de défense des droits de l’homme dans la bande de Gaza, telles que le Centre palestinien pour les droits de l’homme et le Centre al-Mezan pour les droits de l’homme, rendent compte périodiquement des violations liées à la liberté d’opinion et d’expression, des arrestations politiques, des meurtres de femmes sur fond de prétendus « crimes d’honneur » ou des dispersions de rassemblements pacifiques par les services de sécurité en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. En outre, la Coalition pour l’intégrité et la responsabilité surveille la transparence du travail effectué par le gouvernement, les ministères et les ONG.

Ayman Ayesh, directeur général des Affaires publiques et des ONG au ministère de l’Intérieur du Hamas, a refusé d’employer le terme de « complicité » pour décrire la relation que l’institution entretient avec les ONG. « La relation a évolué au cours des dernières années grâce à un dialogue et à un débat menés avec sérieux, passant de la répulsion et de la collision à la compréhension et au partenariat – et cela représente un niveau très acceptable. »

« Cela ne signifie pas que nous sommes sur la même longueur d’onde, mais nous avons développé des canaux de communication avec eux afin de surmonter tous les obstacles qui se sont présentés dans le contexte de l’espace partagé avec nous », a-t-il ajouté.

Les révolutions du printemps arabe qui ont eu lieu ces dernières années ont été causées en partie par des composantes de la société civile, notamment des défenseurs des droits de l’homme, des activistes, des institutions et des partis. Cela suscite beaucoup d’espoir dans le cœur des citoyens palestiniens, qui souhaitent que ces institutions mettent un jour fin à la pauvreté, au coût élevé de la vie, aux arrestations politiques et au report du droit d’élire ses dirigeants.

Asma al-Ghoul | 21 octobre 2016 – Al-Monitor

Asma al-Ghoul est journaliste et écrivain, du camp de réfugiés de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Source: Chronique de Palestine

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