… et gêner l’aide humanitaire, révèle un rapport de l’ONU

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Des évaluations internes aux Nations Unies, obtenues par The Intercept révèlent que les sanctions américaines et européennes punissent le syrien moyen et paralysent l’aide humanitaire venant au secours de la plus grande urgence humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les sanctions et la guerre ont déstabilisé tous les secteurs de l’économie syrienne, transformant un pays autrefois autonome en un pays dépendant de l’aide extérieure. Mais l’aide est difficile à obtenir, avec les sanctions bloquant l’accès aux équipements de sécurité, aux médicaments, aux dispositifs médicaux, à la nourriture, au carburant, aux pompes à eau, aux pièces de rechange pour les centrales électriques, et plus encore.

Dans une évaluation interne de 40 pages chargée d’analyser l’impact humanitaire des sanctions, l’ONU décrit les mesures occidentales comme «un régime de sanctions le plus complexe et de grande envergure jamais imposé à un pays». Détaillant un système complexe de restrictions financières et d’octroi de licences «imprévisible et fastidieux», le rapport constate que les sanctions américaines sont particulièrement difficiles «concernant la fourniture de l’aide humanitaire».

Les sanctions américaines contre les banques syriennes ont rendu les transferts de fonds vers ce pays presque impossibles. Même si une transaction est légale, les banques hésitent à traiter des fonds liés à la Syrie, à cause du risque d’encourir des pénalités. Cela a poussé à la création d’un réseau non officiel et non réglementé d’échanges d’argent, qui manque de transparence et qui rend plus facile pour les groupes extrémistes comme EI et al-Qaïda de détourner des fonds non détectés. La difficulté à transférer de l’argent empêche également les groupes d’aide humanitaire de payer leur personnel et les fournisseurs locaux, ce qui a «retardé ou empêché la livraison de l’aide au développement à la fois au gouvernement et aux zones assiégées», selon le rapport.

Les restrictions commerciales contre la Syrie sont encore plus alambiquées. Les articles qui contiennent 10 % ou plus de contenu américain, y compris les dispositifs médicaux, sont interdits d’exportation vers la Syrie. Les groupes d’aide qui souhaitent contourner cette règle doivent demander un permis spécial, mais la bureaucratie tourne au cauchemar, nécessitant souvent des avocats qui coûtent beaucoup plus cher que les articles exportés.

La Syrie a d’abord été soumise à des sanctions en 1979, après que les États-Unis aient désigné le gouvernement syrien comme sponsor du terrorisme d’États. Plus de sanctions ont été ajoutées dans les années suivantes, mais aucune n’a été aussi loin que les restrictions imposées en 2011 en réponse à la répression meurtrière du gouvernement syrien contre les manifestants.

En 2013, les sanctions ont été assouplies, mais seulement dans les zones de l’opposition. Vers la même époque, la CIA a commencé à expédier directement des armes aux insurgés armés, au coût colossal de près d’1 milliard de dollars par an, alimentant efficacement le conflit en carburant, tandis que les sanctions américaines bloquaient l’aide d’urgence aux civils pris sous le feu croisé.

Un courriel interne à l’ONU, obtenu par The Intercept, accuse aussi les sanctions américaines et européennes de contribuer aux pénuries alimentaires et à la baisse de qualité des soins de santé. Ce courriel d’un important responsable de l’ONU, datant du mois d’août, a averti que les sanctions avaient contribué au doublement des prix du carburant en 18 mois et à une baisse de 40% de la production de blé depuis 2010, augmentant le prix de la farine de blé de 300 % et celui du riz de 650 %. Le courriel continue en citant les sanctions comme lefacteur principal dans l’érosion du système de santé syrien. Les usines de production de médicaments qui n’ont pas été complètement détruites par les combats ont été contraintes de fermer en raison des restrictions liées aux sanctions sur les matières premières et les devises étrangères, est-il-écrit dans le courriel.

Comme l’a confié un travailleur humanitaire de Damas à The Intercept, il y a des voitures, des autobus, des systèmes d’eau et des centrales électriques qui ont sérieusement besoin de réparations dans tout le pays, mais il faut des mois pour se procurer des pièces de rechange et il n’y a pas le temps d’attendre. Ainsi, les groupes d’aide optent pour les options chinoises à bas prix ou de grands fournisseurs qui ont la licence appropriée, mais les grands fournisseurs peuvent facturer autant qu’ils le veulent. Si le prix est inabordable, les systèmes se décomposent et de plus en plus de personnes meurent à cause de l’eau sale, des maladies évitables, et d’une qualité de vie réduite.

De telles conditions seraient dévastatrices pour n’importe quel pays. Dans la Syrie déchirée par la guerre, où environ 13 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire, les sanctions aggravent le chaos.

Dans un communiqué envoyé par courriel à The Intercept, le Département d’État a nié que les sanctions touchent les civils.

«Les sanctions contre [le président syrien Bachar al-Assad], ses bailleurs de fonds et le régime privent ces acteurs des ressources qui pourraient être utilisées pour faire avancer la campagne sanglante qu’Assad continue de mener contre son propre peuple», indique le communiqué, qui reprend les mêmes arguments que pour les sanctions contre l’Irak en 1990. Les États-Unis ont continué à rationaliser les sanctions contre l’Irak, même après qu’un rapport a été publié par l’UNICEF en 1999, rapport qui montrait un doublement du taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans après que les sanctions aient été imposées à la suite de la guerre du Golfe, et la mort de 500 000 enfants.

«Le véritable responsable de la situation humanitaire catastrophique n’est qu’Assad, qui a empêché à plusieurs reprises l’accès à l’aide et aux travailleurs humanitaires, continue la déclaration étasunienne. Il a la capacité de soulager cette souffrance à tout moment, s’il respecte son engagement à fournir un accès complet et durable à la livraison de l’aide humanitaire dans les zones déterminées par l’ONU.»

Pendant ce temps, dans les villes contrôlées par État islamique, les États-Unis ont utilisé la même tactique qu’ils condamnent. Par exemple, les forces terrestres soutenues par les États-Unis ont assiégé Manbij, une ville dans le nord de la Syrie, non loin d’Alep, qui abrite des dizaines de milliers de civils. Les frappes aériennes américaines ont pilonné la ville au cours de l’été, tuant jusqu’à 125 civils en une seule attaque. Les États-Unis ont reproduit cette stratégie pour chasser EI de Kobane, de Ramadi et de Fallujah, laissant derrière des quartiers rasés. À Falloujah, les résidents ont dû manger de la soupe d’herbes et 140 personnes seraient mortes de manque de nourriture et de médicaments pendant le siège.

Mises à part les préoccupations humanitaires, les sanctions n’ont pas atteint leurs objectifs. Cinq ans de guerre civile dévastatrice et de sanctions économiques strictes ont fait chuter plus de 80 % des Syriens dans la pauvreté, contre 28 % en 2010. Ferdinand Arslanian, chercheur au Centre d’études syriennes à l’Université de St. Andrews, dit que la réduction du niveau de vie et la dépendance à l’aide renforcent le régime.

«L’aide est maintenant une partie essentielle de l’économie syrienne et les sanctions donnent aux amis du régime en Syrie la possibilité de monopoliser l’accès aux biens. Il rend tout le monde dépendant du gouvernement. Ce fut le cas en Irak, avec le système nourriture-contre-pétrole», comme l’explique Arslanian.

«Les sanctions ont un effet terrible sur les gens et le régime et Washington le sait bien, depuis l’Irak, affirme Joshua Landis, directeur du Centre d’études sur le Moyen-Orient à l’Université de l’Oklahoma. Mais il y a une pression à Washington pour faire quelque chose et les sanctions donnent l’impression que vous faites quelque chose», a-t-il ajouté.

Malgré l’échec des sanctions, les partisans de l’opposition menacent de mesuresencore plus dures qui permettraient d’étendre les sanctions à toute personne qui fait des affaires avec le gouvernement syrien. Ceci, bien sûr, se traduirait par des sanctions contre la Russie.

 «L’opposition aime les sanctions, dit Landis. C’étaient eux qui les préconisaient au début, parce qu’ils voulaient mettre la pression maximum sur le régime. Mais il est très clair que le régime ne va pas tomber, que les sanctions ne fonctionnent pas. Elles ne font qu’appauvrir une population qui a déjà subi de terribles baisses de PIB par habitant», ajoute-t-il.


Par Rania Khalek – Le 28 septembre 2016 – The Intercept

Article original publié dans The Intercept

Traduit par Wayan pour le Saker Francophone

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