La Croix a choisi de donner, chaque semaine, la parole à un chrétien d’Orient, afin qu’il témoigne de son quotidien dans une région en proie à l’instabilité, à la violence interconfessionnelle.

Un chrétien d’Alep dans le centre st Elias au Nord de la ville, Décembre 2014.

ZEIN AL-RIFAI/AFP

Un chrétien d’Alep dans le centre st Elias au Nord de la ville, Décembre 2014.

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Nabil Antaki, médecin, vit avec sa femme à Alep dans les quartiers contrôlés par l’armée syrienne. Il tente d’aider les plus démunis dans le cadre de l’association caritative des Maristes bleus.

« À Alep, la vie quotidienne est rythmée par la recherche de la satisfaction des besoins essentiels. Quand l’eau est complètement coupée (comme ce fut le cas pendant soixante-dix jours il y a un an, ou récemment durant douze jours consécutifs), en trouver devient la principale occupation des gens.

Il faut alors mettre la main sur un de ces petits camions-citernes qui se ravitaillent aux puits artésiens des jardins publics et le payer pour remplir le réservoir de 500 ou 1 000 litres que les familles ont installé sur leurs toits. Et quand l’eau revient, elle n’est fournie qu’une fois par semaine. L’occupation des Alépins est de remplir le réservoir, des bouteilles, des bidons et aussi arroser les plantes, faire la lessive…

L’électricité n’est fournie que deux heures par jour. Nous restons souvent plusieurs jours sans. Depuis quelques mois, des générateurs privés ont été installés par des commerçants dans tous les quartiers et les gens achètent du courant électrique selon leur budget : 1 ampère allume quelques ampoules, 3 ou 4 ampères font fonctionner le réfrigérateur et la télé. Heureusement le printemps est arrivé, nous n’avons plus besoin de nous chauffer. Il y a quelques semaines, trouver du fioul relevait du parcours du combattant.

La vie quotidienne à Alep est dangereuse. Les snipers font des ravages parmi les piétons innocents. Dans nos quartiers, nous sommes soumis depuis trois ans à un bombardement quotidien des groupes rebelles armés. Les mortiers, bombes et fusées tombent sur des quartiers habités. Tous les jours, nous déplorons des morts ou des blessés, et des immeubles détruits.

Depuis un mois, ce sont les quartiers à majorité chrétienne qui sont visés, occasionnant beaucoup de victimes, des dizaines de blessés graves et des quartiers fantômes, leurs habitants fuyant les zones bombardées. Trois cathédrales (maronite, grecque catholique et arménienne catholique) ont été gravement endommagées. La célèbre cathédrale des Quarante-Martyrs des Arméniens orthodoxes a été complètement détruite.

La vie quotidienne à Alep est devenue très chère. Seconde ville de Syrie, capitale économique (avant les événements), c’est une ville sinistrée. Son industrie a été entièrement détruite ou pillée. Les secteurs des services, de l’agriculture et du tourisme sont évidemment inexistants. Le coût de la vie a grimpé de façon astronomique. Le taux de chômage est effrayant et quand quelqu’un trouve un petit job, il est payé trois fois rien. 80 % des familles sont des déplacées internes qui ne vivent plus chez elles. 80 % des familles survivent grâce aux paniers alimentaires mensuels fournis par des organisations internationales ou par des ONG locales.

Alep se dépeuple, surtout de ses chrétiens. Quatre années de guerre ont eu raison de la détermination de beaucoup de familles parties pour démarrer une nouvelle vie ailleurs. Depuis la prise par Daech, il y a moins de deux mois, des villes d’Idleb et de Jisr Al-Choughour (non loin d’Alep), leurs habitants chrétiens, comme ceux de Raqqa et de Mossoul auparavant, ont été obligés d’abandonner leurs maisons et de se réfugier à Alep ou Lattaquié.

Par crainte de subir le même sort, les chrétiens d’Alep s’exilent massivement. Combien en reste-il ? Probablement moins de 50 000. Ils vivent dans la peur et l’angoisse de l’avenir proche d’autant plus que les rumeurs d’un éventuel assaut circulent largement. “Tiens, vous êtes encore là ? Vous n’avez pas encore quitté la ville alors qu’il est encore possible de le faire ?” C’est la question lancinante entendue tous les jours, plusieurs fois par jour. Mais Alep vit malgré tout… »

Recueilli par Agnès Rotivel | 25 mai 2015

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