Sommet à Addis Abeba le 30 et 31 janvier 2017. Crédit photoDR


L’Union africaine a entériné, le 31 janvier dernier, l’adhésion du Maroc qui n’a émis aucune condition pour rejoindre ses rangs. Quel est l’intérêt stratégique de cette adhésion pour le Maroc et pour les membres de l’UA ? Jacob Mundy, enseignant à l’université Colgate de New York et spécialiste du dossier du Sahara occidental, donne des éléments de réponse.


L’Union africaine (UA) vient d’accepter l’adhésion du Maroc. A votre avis, pourquoi le roi Mohammed VI a tenu à adhérer à l’organisation panafricaine ?

Je pense que le régime marocain a réalisé l’échec de sa stratégie de boycott. Cela n’a tout simplement pas fonctionné. Le Maroc s’était dit que la RASD finirait par être chassée de l’UA une fois que suffisamment d’États africains auraient «suspendu» leur reconnaissance. Cela ne s’est pas produit. Légalement, c’est d’ailleurs impossible. L’UA n’a aucun mécanisme pour éjecter un membre.

Politiquement, cela aurait aussi détruit l’UA, comme l’ont clairement indiqué des pays comme l’Algérie, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Certains soutiennent que le Maroc va maintenant traiter directement avec la RASD, plutôt que de passer par l’Algérie, ou l’envoyé spécial de l’ONU. C’est un vœu pieux. Comme pour Israël et l’État palestinien aux Nations unies, le Maroc continuera à refuser de reconnaître la RASD et saisira toutes les occasions pour demander son expulsion de l’UA.

Le Maroc a toujours conditionné son adhésion à l’UA à l’exclusion de la RASD. Pourquoi a-t-il renoncé à cette condition ?

Dès lors que le régime marocain s’est engagé à rejoindre l’UA, il appartient à l’Union de tester sa sincérité. L’intention du Maroc était-elle de rejoindre l’UA ou l’expulsion des Sahraouis ? Encore une fois, je pense que le Maroc croyait naïvement qu’il avait suffisamment de soutien de son côté pour expulser la RASD. Ce soutien est particulièrement fort dans le bloc des États alignés sur les intérêts français. Mais Rabat n’a pas suffisamment mesuré les conséquences juridiques et politiques d’une expulsion de la RASD.

Au-delà, je pense que le Maroc aurait plutôt préféré la destruction de l’UA à un Sahara occidental indépendant, tout comme d’ailleurs Hassan II avait presque détruit l’OUA en 1983-1984 pour empêcher la RASD d’en faire partie. Le Maroc était donc confronté à un dilemme : accepter l’adhésion à l’UA sans l’expulsion de la RASD ou admettre que l’intérêt du Maroc pour l’UA était simplement d’expulser la RASD. La seule façon pour Mohammed VI de sauver la face était de rejoindre l’UA.

Le service juridique de l’UA a émis des réserves concernant la demande d’adhésion du Maroc. Était-il sage pour les membres de l’UA d’ignorer ces réserves ?

Les questions juridiques semblent avoir été subordonnées à la politique et peut-être même à l’économie, étant donné que Mohammed VI a acheté de l’influence en Afrique ces dernières années à travers des projets d’investissement et de développement. Les aspects soulevés par ces questions juridiques sont très importants. L’UA a admis un nouvel État membre qui occupe et colonise un autre État membre. C’est-à-dire que le Maroc viole les principes fondamentaux sur lesquels l’UA a été fondée.

Et n’oublions pas que Rabat et la presse marocaine ont attaqué l’OUA et l’UA pendant des années, refusant de coopérer ou de reconnaître l’envoyé de l’OUA/UA au sein de la Minurso (le plan de règlement de 1991 pour le Sahara occidental était un plan conjoint ONU-OUA). Encore une fois, je pense que certaines voix au sein de l’UA sont naïves si elles pensent que cela mènera à plus de dialogue entre le régime marocain et la RASD. En ignorant ces questions juridiques (et en admettant un nouvel Etat dont la stratégie est la confrontation et non la coopération et la réconciliation), l’UA pourrait avoir semé les germes de sa propre destruction.

L’ANC vient de publier un communiqué de presse dans lequel il regrette l’admission du Maroc à l’UA. Comment voyez-vous la coexistence au sein de l’UA entre les opposants à l’adhésion du Maroc et les pays proches du Maroc… Et éventuellement entre le Maroc et la RASD ?

Je crois que les tensions entre les Etats non alignés et le bloc pro-français ne feront qu’augmenter dans les années à venir. Le Maroc a misé sur la poursuite des turbulences que traversent sur le plan interne des pays-clés comme l’Algérie, l’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Nigeria pour faire progresser ses intérêts au sein de l’UA.

En effet, le discours de Mohammed VI devant l’UA était une attaque ouverte contre les idées portées par le non-alignement et le tiers-mondisme. Il est donc clair que le Maroc est venu à l’UA comme, primo, un champion du capitalisme financier néolibéral et, secundo, chercher l’expulsion de la RASD à tout prix.

De nombreux observateurs soutiennent que le Maroc cherchera à paralyser ou à diviser l’UA pour torpiller la question du Sahara occidental. Pensez-vous que ce sera le cas ?

Je pense qu’ils ont raison. Le Maroc profitera de l’UA parce que c’est une institution plus faible et certains membres sont facilement corruptibles. Le Maroc a récemment subi une lourde défaite devant la Cour de justice de l’Union européenne qui a déclaré qu’il n’avait pas le droit d’exploiter économiquement le Sahara occidental parce qu’il ne s’agit pas d’un territoire marocain.

Le Maroc est également largement considéré comme le parti obstructionniste du processus de paix de l’ONU, ayant surréagi en expulsant le personnel de la Minurso après la reconnaissance par Ban Ki-moon de l’«occupation» du Sahara occidental.

Tout comme personne ne croit que Netanyahu est sérieux au sujet d’une solution à deux États en Palestine, personne ne croit également que Mohammed VI est davantage sérieux concernant sa proposition d’«autonomie». Ainsi, le Maroc est en train de perdre du terrain dans l’UE et aux Nations unies, mais il fait des progrès en Afrique.

Comment voyez-vous l’avenir de l’UA et la question du Sahara occidental dans cette nouvelle situation ?

Il y aura plus de conflits et d’acrimonie au sein de l’UA maintenant que le Maroc est en mesure d’utiliser l’institution dans son effort destiné à enterrer les droits des Sahraouis. Le véritable test de l’UA est de savoir si ses États membres obligeront le Maroc à traiter la RASD comme son égale quand ils seront assis ensemble dans la même pièce.

Plutôt que de voir s’instaurer un dialogue, je pense que l’UA commencera à ressembler à l’OUA entre 1979 et 1984, lorsque le Maroc et ses alliés ont souvent interrompu les réunions, mené des émeutes et empêché des sommets d’avoir lieu. Le Maroc a presque détruit l’OUA concernant la question du Sahara occidental, mais les dirigeants africains ont choisi l’unité continentale sur les intérêts d’un seul État. Il y a une expression qui correspond à cette situation : «Trompez-moi une fois, honte à vous. Trompez-moi deux fois, honte à moi.»

Zine Cherfaoui | 07/02/2017

Source: El Watan

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