Ce billet consacré à l’un de mes plus anciens amis journalistes, Marcel Barang, m’enchante. C’est toute une époque, tout un monde révolu que Jean-Noel Orengo fait ici revivre. Le temps où, basée en Thaïlande, en Asie du Sud Est, une région du monde fascinante,  je me sentais chez moi. Le temps où l’armée américaine livrait au Vietnam une guerre atroce et où la Thaïlande servait de base arrière et de lieu de « rest and recreation » pour les GIs entre deux missions au Vietnam. C’était le temps où des nuées de journalistes et de cameramans, en route pour le Vietnam, faisaient escale à Bangkok…C’était un autre temps!
[Silvia Cattori]


barang

Marcel Barang, une histoire française en Thaïlande

Par Jean-Noel Orengo

C’est beau, souvent très loin l’ailleurs, mystérieux pour celles, ceux, humains et peut-être animaux, qui n’y vivent pas. Pour l’autochtone, c’est une autre affaire, un quotidien, une joie, une routine, un danger, l’ennui. L’exotisme d’un Paris, d’un New-York, et d’une Venise. Mais entre le natif et le touriste, il y a l’expat’, le migrant. Par exemple, prenons la Thaïlande, le Siam, le Pratét Thaï. Eux, ils disent farang pour nous, les Blancs. Et farang, vous le restez toute votre vie, même si vous êtes, au monde, le meilleur traducteur de leur poésie. C’est un pays qui possède plusieurs atouts très spéciaux. Deux dizaines de coups d’état depuis 1932, des plages, des îles, des paysages, une cuisine, une fierté, une boxe, des peuples assez splendides, un monde complexe d’esprits et de croyances vivaces, et en arrière-fond, l’Inde, ses déesses et ses dieux, ses castes, sa subtile terrible sociologie. Et une langue. Des tons, des durées dans la prononciation des tons, des nuances infinies dans l’accentuation, et des voyelles qui, à l’écrit, donnent l’impression de tourner autour des consonnes, dessus, devant, dessous.

En janvier 2001 paraissait aux Editions du Seuil un roman, traduit du thaïlandais, intitulé L’Ombre blanche. L’auteur : Saneh Sangsuk ; le traducteur : Marcel Barang. Voici l’incipit :

« Il est une voix qui résonne dans mon crâne, résonne venue du lointain horizon sous ma voûte crânienne, déferle par-dessus les champs craquelés jonchés de fragments de ruines à l’avant-plan de ma boîte crânienne. »

La musique continue comme ça sur presque cinq cents pages sans paragraphe, juste quatorze chapitres pour aérer, un sonnet. En 2001, cela fait vingt-trois ans que Barang vit à Bangkok. Mais son histoire commence bien avant. Il est né en 1945, un type du Sud-Ouest. Il étudie l’anglais, va jusqu’en maîtrise (un mémoire sur James Patrick Donleavy), et fait son service comme coopérant au Cambodge, entre 1967 et 1969. Il aura vécu 68 au meilleur endroit : prof de français à l’Université royale de Takeo-Kampot. Les Khmers rouges se battent à côté. Le soir, ils se mêlent aux populations, regardent la télé avec elles, font le marché, puis rejoignent les maquis. Des années plus tard, après la chute du Kampuchéa démocratique, en 1979, Barang retournera là-bas, pour constater que la fraternité rouge a fait démanteler pierre à pierre l’université, mais a laissé, intact, le monticule ancestral des esprits… Au début des années 1970, il fait ses classes de journaliste au bureau français de l’agence Reuters à Londres, et commence à faire des articles pour plusieurs journaux, dont Politique Hebdo. Il deviendra, plus tard, chef de bureau pour l’Asie-Pacifique de South (un magazine anglophone qui chutera, quand on apprendra que son bailleur, une banque pakistanaise, est la vitrine du blanchiment du trafic de drogue).

Mais c’est au Monde diplomatique qu’il donnera de grands reportages, sur Belfast, l’Iran du Shah, la Turquie et les Philippines, où il manque d’ailleurs de devenir fou, après ingestion d’une substance sensée l’aider à ne pas dormir (Patrick Sabatier, alors à Libération, l’aidera à s’en sortir). Avec, comme mentor, Claude Julien. Constatant que plus rien ne le retient en Europe, il décide de s’installer définitivement en Asie en 1976. Se dit que le malais est la langue la plus simple de la région à maîtriser. Fait un an à Singapour. Puis une autre année à Hong-Kong. Et s’installe à Bangkok, vivant quelques mois dans l’une des bâtisses de la Villa Jim Thomson pour y écrire un guide sur… le Népal. Il ne quittera plus la capitale du Royaume. C’est qu’en 1974, il y fait une rencontre décisive. Dans une manifestation, il sympathise avec un jeune journaliste thaï, Sondhi Limthongkul. Ils se prêtent argent et garçonnière. Sondhi ne l’oubliera pas. Dans les années 1980, il devient l’un des plus grands magnats de la presse dans la région, au point de créer un véritable empire financier, avec cimenteries, envoi de satellites… Barang commencera par créer pour lui une version anglaise de Manager, son magazine phare, puis un supplément traitant spécifiquement des affaires du Mékong, vu comme le fil conducteur de la géopolitique et de l’économie de la région. Nouveau succès, interrompu par la crise de 1997. Barang sera l’un de derniers virés, puis l’un des premiers réembauchés, quand Sondhi repartira de presque zéro pour redevenir un media mogul incontournable, par ailleurs leader politique (il sera l’un des soutiens de Thaksin Shinawatra, avant d’être le principal artisan de sa chute, lors du coup d’état de 2006).

Mais Marcel Barang a changé. Dans les années 1990, il est revenu à son goût strict des langues. Constatant que la littérature thaïe est l’une des moins traduites, il s’en fait le passeur. C’est à lui que l’on doit la découverte de L’Ombre blanche, tout simplement l’un des meilleurs romans (c’est plus exactement un chant) du dernier demi-siècle, tous pays confondus. Et de l’œuvre entière de Saneh Sangsuk (en 2008, il est fait chevalier de l’Ordre des Arts et des lettres, ce qui contribuera à le sauver un peu de la clochardisation où son intransigeance littéraire le précipitait – le précipite toujours). À lui l’œuvre de son ami Chart Korbjitti (La chute de Fak, Sonne l’heure, toujours au Seuil, sous le patronage d’Anne Sastourné). À lui ce qu’il considère comme l’un des plus beaux romans thaïs, L’Empailleur de rêves, de Nikom Rayawa. Beaucoup de ces livres sont indisponibles, désormais. Venin, un court texte de Saneh Sangsuk, s’est pourtant vendu à plus de quarante mille exemplaires en Europe.

Quand je pense à Marcel Barang, je pense à la langue française, à sa maison à Pinklao, dans l’ouest de Bangkok, à sa condition de traducteur et d’expatrié, chaque année depuis bientôt quarante ans rameutant les mêmes papiers dans les bureaux de l’immigration. Il écrit en français et en anglais. C’est toujours somptueux. C’est Marcel Barang, qui veut dire étranger en khmer.

Jean-Noel Orengo| 22 Juillet 2015


Derniers ouvrages traduits par Marcel Barang:

Fille de sang aux éditions, Edition Gope, 2015.

Seule sous un ciel dément, Saneh Sangsuk, Le Seuil, 2014.


On peut le lire aussi sur le net:

thaifiction.com: Thai novels and short stories in English and/or French sold as PDF e-books
http://marcelbarang.wordpress.com: personal blog
http://thaifiction.wordpress.com: bilingual Thai to English short stories
http://thaishortstories.wordpress.com: 16 (so far) Thai short stories in English

URL de cet article: http://arretsurinfo.ch/marcel-barang-une-histoire-francaise-en-thailande/

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