Sharmine Narwani


« L’Axe de résistance est un excellent exemple d’efficacité au Moyen-Orient. Mais cet Axe n’accorde pas assez d’importance à la propagande. Par propagande, je ne veux pas dire mentir, non, je veux dire qu’il faut que les gouvernements sachent valoriser leurs propositions vis-à-vis de leurs citoyens et au delà», explique la journaliste Sharmine Narwani dans une interview, consacrée à l’a résistance, publiée dans le journal iranien Javanonline.ir/fa/news/


Question: Dans votre article «Comment le discours médiatique a mis à mort le peuple syrien» [1], vous avez mentionné l’Axe de résistance. Comment définissez-vous cet Axe, quelle est son identité?

Sharmine Narwani : Comme je le vois, les membres clés de l’Axe de résistance sont l’Iran, la Syrie et le Hezbollah (Liban). Mais au cours des dernières années plus particulièrement, cet Axe a gagné en prestige, et d’autres pays l’ont rejoint à des degrés divers. Par exemple, l’Irak partage les objectifs de sécurité de cette alliance puisqu’il combat les takfiris [2], leur ennemi commun. La même chose peut être dite de la Russie. Ces cinq pays collaborent, depuis l’année dernière, de différentes manières, sur les lignes de front irakiennes et syriennes, dans leur lutte contre le camp takfiri. Les membres de cet axe partagent une vision du monde commune basée sur les principes d’indépendance, du droit de choisir son destin, de l’anti-impérialisme et du respect du droit international. Ainsi, l’attraction qu’exerce l’Axe est plus large. Vous avez la Chine, le Venezuela, l’Afrique du Sud, la Bolivie, et de nombreux autres pays qui ont la même vision du monde et les mêmes aspirations politiques que l’Axe de Résistance.

Dans l’article cité plus haut, vous parliez également d’un Arc de sécurité qui va du Levant jusqu’au Golfe persique. Pouvez-vous développer ce point?

Sharmine Narwani: En 2013, j’ai écrit un article dans lequel je prédisais le développement d’une collaboration sécuritaire entre le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Iran, qui s’est en grande partie réalisée. Ces pays ont dû unir leurs forces pour faire face à des facteurs déstabilisants et au terrorisme qui, dès le début, ont été soutenus et alimentés par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie. Cet « Arc de sécurité« , qui a été autrefois qualifié de Croissant chiite par le roi Abdallah de Jordanie – ce qui avait fait beaucoup de vagues –  est devenu aujourd’hui une réalité; non pour des raisons confessionnelles, mais à cause des actions des pays voisins et des puissances mondiales qui cherchaient à affaiblir l’Iran en détruisant la Syrie.

Ma théorie était que ces quatre Etats seraient forcés de collaborer militairement pour éliminer la menace commune à leur sécurité, et que cette collaboration entraînerait des relations économiques et politiques plus profondes. Cela conduirait, à son tour, à l’expansion de la collaboration entre ces Etats ; et donc à la formation d’un nouveau bloc politique dans la région. Je crois que le terrorisme, qui a déferlé du Levant au Golfe Persique, peut être vaincu par les quatre membres de ce bloc, et que les forces militaires étrangères sont inutiles et contre productives, à moins qu’elles ne soient explicitement invitées par les membres de cet Arc de sécurité et sous leur commandement.

Lorsque cet Arc de sécurité se stabilisera, il servira de modèle aux autres pays de la région, en particulier aux pays voisins qui font face à leur propre déstabilisation. Je pense que la Turquie, la Jordanie, l’Egypte, (très probablement aussi le Koweït, Oman,et  l’Algérie), vont développer des relations plus solides avec cet Arc pour résoudre les crises politiques, sécuritaires et économiques de la région, grâce à une meilleure coopération.

Vous avez également écrit « Nous avons maintenant une immense opportunité de reconstruire le monde et le Moyen-Orient selon notre vision » Pouvez-vous préciser ?

Sharmine Narwani : L’Occident et ses supplétifs au Moyen-Orient, ne peuvent pas gagner la guerre qu’ils mènent contre l’Axe de Résistance. En fait, les guerres actuelles sont, par essence, une ultime tentative pour établir leur hégémonie, mais il vont la perdre. Ils ont gaspillé beaucoup d’argent, d’armes, et de gesticulations politiques, et après tout cela où en sont-ils aujourd’hui ? A cause de son intervention en Syrie, le membre turc de l’OTAN est maintenant confronté à une situation intérieure critique : il fait face à des défis tels que les Kurdes, les djihadistes et des luttes politiques internes. Les Saoudiens ont échoué dans leurs aventures militaires en Syrie, au Yémen et en Irak. Les Qataris doivent se limiter à gouverner leur territoire de 200 kilomètres carrés. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, et la France gaspillent leurs ressources et leur argent en essayant de prendre le contrôle de l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie et d’autres pays de la région, sous prétexte de soutenir la « démocratie ». Tous doivent affronter un terrorisme de représailles, des luttes politiques internes, et les revendications de leurs peuples pour leurs droits. L’UE commence à s’effondrer, l’OTAN a perdu toute pertinence, le fascisme émerge partout.

La Syrie a représenté un tournant, au milieu de tous cela. La crise syrienne a entraîné la Russie et la Chine sur le théâtre Moyen-Oriental, et le monde est maintenant dans une impasse. Nous sommes aujourd’hui au seuil d’un changement fondamental de l’ordre politique, économique et financier mondial. De nouveaux centres de pouvoir émergent et les anciens sont à bout de souffle.

Le moment est venu de mettre en place un nouvel ordre mondial qui satisfasse nos propres aspirations. Quel sorte de Moyen-Orient voulons-nous ? Quelle est la solution à la question palestinienne ? Comment résoudre nos problèmes économiques ? Nous n’avons plus besoin du Fonds monétaire international, de Washington, ni de l’OTAN pour nous dire quoi faire. On n’a pas besoin d’acheter des avions Boeing pour obtenir les bonnes grâces des Etats-Unis. On n’a pas besoin d’acheter des produits occidentaux pour nous faire accepter. Mettons-nous à l’œuvre pour élaborer une nouvelle vision. Faisons-en sorte que l’Asie devienne la prochaine plaque tournante.

Si j’étais à la place des dirigeants iraniens, je me donnerais comme objectif de faire de l’Iran l’aile orientale du siècle asiatique ; un exportateur clé et un ami fidèle de tous ceux qui veulent s’inspirer du modèle économique iranien qui a fait la preuve de sa résistance [Iran a été soumis plus de 30 ans à de sévères sanctions, ndlr]. J’irais en Egypte, en Jordanie, en Algérie et je leur expliquerais comment nous avons su gérer un pays qui a subi une guerre dévastatrice durant huit ans [3], avec un prix du pétrole à seulement 8 dollars le baril. Je leur expliquerais comment développer les soins de santé dans leurs provinces et je les aiderais à mettre en place une économie basée sur leurs propres technologies.

Le Moyen-Orient a besoin de se mettre sur ses pieds, même si les Occidentaux affirment que nous n’y arriverons pas. Malgré le chaos et les ruines, il y a plein d’opportunités, à condition d’être actifs et ingénieux. Nous pouvons être plus forts et plus compétitifs que jamais. Le futur c’est maintenant. Écrivons-le nous-mêmes. Personne d’autre n’a les réponses.

Vous avez affirmé que l’Axe de résistance ne sait pas faire entendre sa version des faits, ni mettre à nu les versions mensongères des médias occidentaux. Que proposez-vous pour changer cela ?

Sharmine Narwani : L’Axe de résistance est un excellent exemple d’efficacité dans la région ; il a pris de bonnes mesures militaires, politiques, économiques pour diminuer les inégalités. Mais cet Axe n’accorde pas assez d’importance à la propagande. Par propagande, je ne veux pas dire mentir, non, je veux dire qu’il faut que les gouvernements sachent valoriser leurs propositions vis-à-vis de leurs citoyens et au delà.

Qu’est-ce que l’Axe de résistance a fait pour que sa voix atteigne une vaste audience ? Il y a chez nous des médias inutiles et gérés par des personnes qui manquent de professionnalisme. La partialité éditoriale des reportages et des grands titres (de ces médias) me tourmente beaucoup.

La vision du monde de l’Axe de résistance est en résonance avec la majorité des peuples de la région et même du monde. Quand vous parlez de la Palestine et d’indépendance, quand vous parlez d’une économie basée sur la connaissance, quand vous parlez de la lutte contre l’impérialisme et d’auto détermination et de justice, qui n’est pas d’accord avec cela ? Alors pourquoi la plupart des gens pensent-ils qu’extrémisme religieux, guerre et terrorisme riment avec cet Axe de résistance ? C’est que certains ne font pas leur travail correctement. Certains ne se rendent pas compte qu’on ne peut pas mener une bataille défensive sans expliquer pourquoi ce combat est nécessaire, juste et honnête. On ne peut pas simplement compter sur les discours hebdomadaires de l’(Ayatollah) Ali Khamenei et de (Sayyed) Hassan Nasrallah pour contrer les médias occidentaux et leurs marionnettes qui ont des dizaines de milliers de journalistes, de journaux et de chaines de télévision.

Il est temps que l’Axe de résistance reconnaisse qu’il perd la guerre de l’information. Pour progresser, il faut reconnaître ses erreurs et les corriger. Cet Axe comprend cela chaque jour sur le champ de bataille et il réadapte sa tactique à fur et à mesure. Mais il ne comprend pas que s’il perd la guerre de la communication, il ne pourra pas non plus gagner la guerre sur le terrain. Les Etats-Unis parlent beaucoup de la nécessité de gagner les cœurs et les esprits. Ils ont raison et ils investissent énormément dans la communication pour soutenir leurs objectifs stratégiques.

On n’a pas besoin de réinventer la roue, on doit seulement en avoir une.

Propos recueillis par Javanonline.ir | Juillet 2016

Sharmine Narwani, journaliste, a été auparavant chargée de recherche sur le Moyen-Orient au Collège Saint Anthony de l’Université d’Oxford. Elle a un master en journalisme, un master en études de l’École des affaires publiques et internationales de l’Université de Columbia à New York. Narwani vit actuellement à Londres. Son article « Comment le discours médiatique a mis à mort le peuple syrien» », publié par Russia Today en anglais [il n’est plus accessible sur RT] a été traduit en sept langues.

[1] L’article mentionné «Comment le discours médiatique a mis à mort le peuple syrien», publié initialement par RT le 23/03/2016, a été traduit en sept langues.

[2] Les thafkiris sont des extrémistes islamistes, adeptes d’une idéologie ultra-violente

[3] Guerre Irak-Iran de 1980 à 1988.

Traduction (de la version originale en anglais transmise par l’auteur): Dominique Muselet

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