Par Fernand Le Pic | N° 66 | 5.3.2017

Tout est parti de cette application Decodex promue par la société d’édition Le Monde, et dont la promesse officielle est de démasquer «les sources trompeuses» et déterminer «en temps réel» si les sites et profils de réseaux sociaux «sont plutôt fiables ou non».

Nous avons en effet décidé de remonter à la source technologique de Decodex fournie par Google. Partant de la direction du Monde (sans jeu de mot), nous avons débouché sur un terrain de jeu militaire tentaculaire. Il associe le Pentagone et l’OTAN à une quantité innombrable de structures publiques (organisations internationales, organisations intergouvernementales, organisations régionales, etc.) et privées (grands groupes internationaux, médias, ONG, etc.)

Il nous a fallu un certain temps pour découvrir un fil rouge exploitable. Nous avons suivi celui de la doctrine otanienne connue sous le nom de «Comprehensive Approach».

Elle témoigne d’une extraordinaire détermination américaine à faire jouer ensemble des pays et des univers professionnels des plus variés, afin d’y piocher les capacités dont elle a besoin pour maintenir et renforcer son leadership. Cette «Comprehensive Approach» fut imaginée dès le lendemain de la disparition du Pacte de Varsovie mais n’atteignit sa pleine maturité qu’au tournant de l’année 2010.

Schéma CMOC

Schéma publié par la National Defense University (Washington DC), déc. 2011 (p. 128) [1]

Grand chemin faisant, après avoir notamment annexé la plupart des anciens États du Pacte de Varsovie de gré ou de force, l’OTAN n’a cessé d’affiner cette doctrine, pour y inclure en particulier la «désinformation». Cette dernière est associée à un concept de «guerre hybride», dont on assigne l’origine à la Russie, qu’on peut ensuite accuser d’en faire ses choux gras, avec notamment le retour très réussi de la Crimée au sein de la Mère patrie.

Depuis lors, on ne compte plus les déclarations officielles, les commentaires d’experts, les colloques, les conférences, les articles, les livres et surtout les effets d’annonce au sujet des «menaces hybrides», qu’il faudrait donc à présent traiter de toute urgence.

Ce concept a pourtant fait son apparition officielle dans le jargon de l’OTAN dès 2009 [2] et, à l’époque, sans aucun rapport avec la Russie. En fait il était devenu un sujet de réflexion encore plus tôt puisqu’il s’inspire très directement d’un célèbre rapport des deux officiers supérieurs chinois, les nommés Qiao Liang et Wang Xiangsui, publié en Chine en 1999 sous le titre de Guerre hors limites (超限战) [3], et immédiatement traduit en anglais, la même année, sous le titre Unrestricted Warfare.

Cette doctrine de l’OTAN voit donc le jour aux États-Unis et bien avant le coup d’État de Maïdan. Autrement dit, ce n’est pas la réintégration de la Crimée qui a déclenché une «réponse» à une «attaque hybride» imaginée et menée pour la première fois par la Russie. Il semblerait plutôt que les stratèges américains du Perception Management aient fait coïncider une doctrine préalable avec une succession d’actions conçues pour provoquer une telle perception. Un renversement chronologique très classique dans ce domaine, d’autant qu’il permet de justifier en parallèle une augmentation substantielle des budgets de défense européens, eux-mêmes très profitables à l’industrie militaire américaine.

C’est donc l’élaboration otanienne de ce panier de «menaces hybrides» que nous allons explorer dans les prochaines livraisons d’Antipresse, ouvrant ainsi une première enquête à épisodes, façon série américaine. On y trouvera bien sûr quelques infos sur les attaques conventionnelles et non conventionnelles, mais aussi des cas intéressants de collaboration directe et structurée d’ONG avec l’OTAN, ou de relais politiques mis à la charge de l’Union européenne et des pays membres du Partenariat pour la Paix, dont la Suisse. On rencontrera aussi des scenarii de «migrations économiques» de populations, dans des réflexions très antérieures aux expéditions que l’Europe connaît aujourd’hui. Les questions de l’«extrémisme idéologique», de l’«instrumentalisation du droit international», entreront également dans cet inventaire. Mais c’est surtout le nouveau traitement des opérations de désinformation (aussi vieille que le monde), qui accaparera notre attention.

Un rapport du patron militaire de l’OTAN, le Commandant suprême des forces alliées en Europe ou «SACEUR» (Supreme Allied Commander Europe), en date du 25 août 2010, explique en effet en quoi la désinformation s’inscrit dans la guerre hybride pour «discréditer le rôle de l’OTAN, sa légitimité, sa crédibilité, et sa conduite, tout en sapant en parallèle l’activité des gouvernements des états membres». Même si cela ressemble fort à l’hôpital qui se moque de la charité, puisque le patron de l’OTAN feignait ainsi de redécouvrir les principes de subversion qui gouvernent sa propre doctrine [4], c’est son intégration dans le concept de guerre hybride qui méritera toute notre attention, puisqu’aujourd’hui, une opération de désinformation peut être entendue comme un facteur déclenchant du fameux «article 5 », c’est-à-dire le point de départ d’une vraie guerre.

C’est en raison de la masse de sources très hétérogènes à relier entre elles et qu’il nous faudra présenter dans un langage purifié de sa gangue d’acronymes militaires, que les résultats de notre exploration seront traités par morceaux et par étapes dans les prochains numéros de l’Antipresse.

Nous bouclerons la boucle lorsque nous aurons su expliquer en quoi Decodex et bien d’autres «outils» et cercles d’influence, travaillent, en fait et en droit, dans un cadre otanien très précis, non seulement idéologique, mais également organique et fonctionnel. Et que nous aurons su décrire très objectivement en quoi ces applications et développements informatiques aux budgets quasi illimités ne sont que des armes de braconnage sur nos terres de pensée ancestrales, donnant l’illusion aux faux héritiers de la liberté de la presse de pouvoir jouer les gardes-chasses du bon côté de la battue, confondant cette liberté avec un lâcher de gibier.

Alors, si nous ne sommes pas stoppés net d’ici-là par cette traque que l’on eût préférée à courre, nous vous donnons rendez-vous dans un très prochain numéro d’Antipresse hybride (ou sans brides?)!

Par Fernand Le Pic | N° 66 | 5.3.2017

NOTES:

[1] « Capability Development in Support of Comprehensive Approaches», consultable sur le site de l’ETHZ.

[2] Voir: «Multiple Futures Projects final report» (avril 2009). Et: International Military Staff M-0423-2009 «Development of a Military Concept for Countering Hybrid Threats» (23 juillet 2009).

[3] Il sera traduit en français dès 2003.

[4] Par exemple la «NATO PSYOP Policy: MC 402, AJP-3.7» qui autorise le soldat de l’OTAN mais aussi ses relais privés, à «user de méthodes de communication et autres moyens, en direction d’audiences agréées, en vue d’en influencer les perceptions, les attitudes et les comportements, dès lors qu’ils affectent l’accomplissement des objectifs militaires et politiques [de l’OTAN]».

Source: http://www.antipresse.net/

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