Capture d’écran BFM

Parfois, la vie se charge de cimenter ce que vous tentez d’exprimer depuis des années. Sans subtilité. Avec violence et célérité. Pour avoir animé 3 débats autour de la lutte contre la négrophobie, le week-end dernier au Bozar de Bruxelles (1), je ne m’attendais pas à voir l’actu franco-belge supplanter à ce point la pertinence de nos échanges…

Bien sûr, pour « encourager » notre propos, il y avait eu la blanche Romanie Schotte et son étron virtuel négrophobe, anencéphale Miss Belgique, comprise et protégée par la plupart des médias belges, RTL-TVi en tête (2). Ou encore la noyade de ce réfugié gambien, Pathe Sabally, 22 ans, dans les eaux glacées de Venise sous les quolibets négrophobes d’une partie des badauds (3). La « polémique»belgo-belge et le « fait divers » italien, présentés comme « isolés » et sans « causes connues », ont soutenu notre débat intitulé «Lutte contre l’Afrophobie : où en est-on aujourd’hui en Europe ? » (4) . De même qu’en toile de fond, depuis 6 mois, l’hallucinante affaire Adama Traoré – ou comment les Autorités françaises s’évertuent à protéger 3 policiers qui ont asphyxié leur victime, l’ont laissé mourir allongée sur le sol, mains menottées dans le dos – nous a appris qu’il fallait 3 autopsies successives pour établir les causes de la mort d’un jeune noir de 24 ans… lorsque celui-ci est étouffé par la police (5).

En cas de mémoire courte, l’attaque au couteau sur Naithy Nelson, jeune homme noir de 20 ans, par un chauffeur de bus de la Société De Lijn est venu rappeler aux Belges que la négrophobie ne se limite pas à Instagram et peut aboutir au crime (6). Le lendemain de cette agression, soit le 3 février 2017, en passant la frontière vers la banlieue parisienne, c’est Théo, 22 ans, qui se fait violer à la matraque et tabasser par 4 policiers d’Aulnay-sous-Bois. Le tout filmé par une trentaine de témoins. Résultat : opération urgente de l’anus déchiré sur 10 cm et 60 jours d’incapacité de travail pour Théo. Inculpations de « viol » pour l’un des pandores et de « violences volontaires » pour ses trois collègues (7).

Trois des quatre policiers soulèvent et traînent Théo par ses vêtements tandis que celui-ci semble inanimé et paralysé par la douleur…

Les points communs de ces « faits divers » sautent aux yeux des racisé-e-s tandis que nombre de blancs mobilisent leur privilège racial conjugué à leur mauvaise foi pour éviter de les voir. D’abord, à travers 3 pays (Belgique, France, Italie), la couleur de peau des victimes est la même : noire. Ensuite, dans l’un ou l’autre des cas, l’humiliation, l’agression ou le meurtre font partie intégrante des récits.

Enfin, si le mot « racisme » apparaît timidement, ici ou là, le terme « négrophobie » est toujours aux abonnés absents du traitement médiatique. Les mécanismes structurels à l’origine de ces « tragédies » ne sont jamais épinglés. Le racisme d’Etat comme la négrophobie institutionnelle ou policière ne sont pas identifiés, questionnés et encore moins stigmatisés. Tout se déroule comme si personne, chez les journalistes, les intellectuels, les politiques, tous majoritairement blancs, n’était à même d’articuler ces agressions négrophobes qui se renouvellent en Europe sur des fréquences de plus en plus courtes. A l’évidence, la motivation fait défaut. Car la négrophobie, outil de la hiérarchisation et de la domination raciales, arrange les différentes Autorités comme elle indiffère les médias, tant que cités et ghettos ne brûlent pas. A l’image du taux élevé de chômage qui convient à nombre de politiciens et de patrons afin de déforcer sinon anéantir toute revendication sociale, toute mobilisation subversive entre ceux qui ont un travail et ceux qui en sont exclus.

Police partout, justice nulle part

A l’instar de la famille d’Adama Traoré, de celle de Naithy, la famille de Théo « appelle au calme », à ce que « justice soit faite » et autres lieux communs de circonstance. Le problème, c’est quelle justice ? En matière de violences policières, l’impunité judiciaire est la règle ; l’amnésie politicienne, une banalité ; la bienveillance médiatique envers les bourreaux, une habitude. Afin que demain, en toute arabo-négrophobie assumée, en toute continuité coloniale exaltée, de « pauvres policiers surmenés » puissent continuer à humilier, brutaliser, violer et tuer du noir et de l’arabe lorsqu’ils l’estiment « justifié » (8).

Avant la mort par asphyxie d’Adama Traoré et le viol et tabassage en réunion de Théo, il y a eu d’autres victimes de cette violence policière négrophobe. Faut-il préciser que les noms reposant sur ces marches ne constituent pas une liste exhaustive des citoyens noirs tués par la police française ?

Quelle justice, en effet ? Dès le moment ou la jurisprudence des décisions ne plaide pas en faveur d’une impartialité mais de la défense d’un suprémacisme et corporatisme blancs qui, in fine, protège des brutes, des violeurs et des assassins sous prétexte qu’ils sont «dépositaires de l’autorité publique ».

«Théo et Adama te rappellent pourquoi Zyed et Bouna couraient…»

Circulant sur les réseaux sociaux, cette petite phrase résume bien une autre facette du problème. Et résonne dans le coeur de nombre de racisé-e-s un jour « contrôlé au faciès ». En 2005, si Zyed, Bouna et Muhitin tentaient d’échapper au contrôle de police, c’était bien pour échapper à l’humiliation et aux insultes racistes assurées, c’était bien pour échapper aux probables coups encaissés, c’était pour éviter « le pire »… sans savoir que, pour deux d’entre eux, ils allaient en mourir (9). Trois semaines de révoltes populaires à travers la France et dix années de procédure plus tard, le tribunal de Rennes a prononcé la relaxe des deux policiers poursuivis dans cette affaire pour non-assistance à personne en danger. Circulez, les familles endeuillées noires et arabes : la justice, c’est pas pour vous !

Le pire, la négation de son être intime, la torture ultime, Théo l’a subie. Sans que son casier judiciaire vierge ne le protège en quoi que ce soit. « Il était là au mauvais moment au mauvais endroit », diront les distraits, les aliénés et les privilégiés blancs. Non ! Théo est surtout « un noir de banlieue » ! Selon ces critères, il n’avait aucune chance face à ses bourreaux qui savent pertinemment qu’ils peuvent tout se permettre contre « ces gens-là ». C’est l’une des conséquences de la négrophobie structurelle que la plupart des médias, politiciens et intellectuels s’efforcent d’escamoter ou d’invisibiliser par le silence… Au Canada, femmes et hommes politiques savent désormais que les silences ont des «conséquences » et vous rendent complices (10). En France comme en Belgique, ils continuent à l’ignorer, selon les modalités d’une vieille hypocrisie pestilentielle…

Aucune amélioration sociopolitique

En Europe, malgré une relative prise de conscience, la volonté politique d’identifier et de s’attaquer aux mécanismes structurels de la négrophobie fait défaut. De nombreuses propositions pour lutter contre ce racisme spécifique, via des rapports, des colloques, des conférences et autres « Assises de la diversité », sont restées lettre morte.

Il y a pourtant urgence à déconstruire préjugés et stéréotypes à travers l’enseignement de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation, leur vulgarisation et médiatisation. A cet égard, la représentation des noirs dans les manuels scolaires allemands est désastreuse et introduit dès le plus jeune âge des stéréotypes négrophobes. A cela s’ajoute, comme en Italie, en Espagne ou en Belgique, l’absence de visibilité d’afro-allemands dans les shows télévisés, l’animation de divertissements et la présentation d’informations. Sans parler des crimes de haine qui, en Suède, pour l’année 2014, s’élevait à 17% à l’encontre des citoyens noirs (1.075 au total).

Il est impératif pour les pays européens de mettre en œuvre une véritable politique antiraciste privilégiant le développement d’outils et de pratiques de mesure pour un diagnostic de l’ampleur des actes négrophobes ; pour un soutien efficient aux associations de victimes ; pour des actions efficaces en matière de discrimination à l’emploi ; pour un une véritable justice indépendante contre les violences policières et contre le profilage ethnique (11) ou les contrôles au faciès ; pour un dispositif de sanctions proportionnelles aux délits à caractère négrophobe…

A l’Ouest, rien de nouveau ! Tout cela a déjà été dit, écrit et rappelé tandis qu’au fil des années aucune amélioration sociopolitique n’est constatée et qu’au contraire, la situation s’aggrave. Le 21 mars 2016, il y a bientôt un an, la présidente du Réseau Européen de Lutte contre le Racisme (ENAR), Sarah Isal, concluait ainsi son étude qualitative sur la négrophobie en Europe : « Il n’existe aucune politique nationale ou européenne qui aborde spécifiquement les inégalités et discriminations vécues par les personnes noires». Et l’activiste de lancer un appel pressant aux Autorités européennes : «Etant donné les preuves accablantes, c’est choquant. Nous ne pouvons pas simplement ignorer les vies des 12 millions de personnes noires en Europe. C’est un signal d’alarme à l’Union européenne et à ses Etats-membres: ils doivent mettre fin aux discriminations structurelles à l’encontre des personnes noires» (12).

Comme le préconise le chercheur italien Pietro Basso, il s’agit de prendre en compte les différentes facettes du racisme structurel et se focaliser sur « l’entrelacement explosif du racisme d’État, du racisme doctrinaire et du racisme populaire » (13). Toute lutte antiraciste – et par conséquent contre la négrophobie – qui écarte ces modalités propres ainsi que leurs interactions ne peut qu’échouer. Comme c’est le cas, en France et en Belgique, depuis plus de 30 ans, depuis plus de 2 générations…

The fire next time

Quel candidat-e à l’élection présidentielle 2017 propose le moindre projet sérieux pour enrayer cette arabo-négrophobie ? Pour que l’intégrité physique de citoyens soit enfin respectée par la police, la justice, les employeurs, les propriétaires de logements (14). Aucun candidat n’en parle, aucun ne s’engage, aucun ne veut perdre son « précieux » pourcentage d’électorat négrophobe. Seule la candidate Rama Yade a eu « envie de chialer » en apprenant ce que Théo a enduré (15). Tandis que l’apparatchik Benoît Hamon a versé une larme de crocodile « socialiste » ou que Jean-Luc Mélenchon, ami de la négrophobe Laurence Rossignol (16), préfère se la jouer « moderne » en présentant son hologramme dans ses meetings… Et ne parlons pas du gouvernement fédéral belge, cornaqué par l’extrême-droite flamande avec la complicité d’une droite francophone, tout aussi coloniale et négrophobe que son homologue française.

Réfugié en France avant sa mort, l’écrivain afro-américain James Baldwin avertissait dans son ouvrage The fire next time : « Nous sommes responsables envers la vie. Elle est le point lumineux dans toutes ces terrifiantes ténèbres desquelles nous sommes issus et auxquelles nous retournerons. Il nous faut négocier ce passage aussi noblement que nous en sommes capables par égard à ceux qui viendront après nous »(17).

A Aulnay, la révolte a déjà commencé depuis trois jours. Hier, durant la nuit, elle a donné lieu à des « tirs de sommation » à balles réelles de la police (18)… Il arrive un moment où parler, écrire et avertir ne sert plus à rien. Vous, les politiques irresponsables, la justice à 2 vitesses, les médias arabo-négrophobes, avez favorisé ce moment. Vous l’avez cherché et l’avez voulu. Nos morts, nos blessés et nos familles brisées en témoignent depuis des décennies. Tout cela n’est plus « regrettable » , tout cela n’est pas « accidentel », tout cela est structurel. Et il n’est décidément plus temps de « chialer ». Si un frein sociopolitique n’est pas trouvé, c’est Jimmy qui aura encore raison : la prochaine fois, le feu!

Olivier Mukuna7 FÉVRIER 2017

(11) Le « profilage ethnique » peut se définir comme « le recours, par les officiers de police ou des services de sécurité, de l’immigration et des douanes, à des généralisations reposant sur la race, l’ethnicité, la religion ou l’origine nationale, plutôt qu’à des éléments liés au comportement individuel ou à des indices objectifs, pour appuyer les soupçons sur la base desquels seront engagées des actions discrétionnaires de maintien de l’ordre. C’est souvent à travers les choix qu’opèrent les policiers lorsqu’ils décident qui ils vont arrêter dans la rue, pour des contrôles d’identité, des interrogatoires, des fouilles et des gardes à vue, que cette pratique est la plus manifeste » (Fiche d’informations n°40, ENAR, Bruxelles, juin 2009).

Source: OLIVIER MUKUNA

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