Manifestants à Los Angeles dépeignant le président Donald Trump en Hitler (Mike Nelson / EPA)


Les « fake news » et le Trump Derangement Syndrome

Le gros titre d’Associated Press était alarmant : « Trump s’adresse au Mexique  : Occupez-vous de vos criminels ou nous allons nous en charger« . L’article poursuivait:

« Selon un extrait d’une transcription d’entretien téléphonique en main d’Associated Press, le Président Trump aurait averti son homologue mexicain, Pena Nieto, de son intention d’envoyer des troupes américaines au Mexique pour y arrêter ses criminels, au cas où l’armée mexicaine ne s’en chargerait pas elle-même. Toujours selon cet extrait, Trump aurait ajouté : Vous avez chez vous une sacrée bande de hors la loi. J’estime  que vos  efforts pour en finir avec eux ne sont pas suffisants. Et que votre armée a la trouille. Ce n’est pas le cas de la nôtre et il n’est pas exclu que je vous l’envoie pour se charger du boulot.

C’est une personne ayant accès à la transcription officielle de la conversation qui en a communiqué cet extrait à Associated Press. Elle l’a fait sous réserve que son anonymat soit respecté, l’Administration n’ayant pas rendu public les détails de l’appel.

Le site internet mexicain Aristegui Noticias a publié mardi un compte rendu identique de cet entretien téléphonique, sur la base du reportage de la journaliste Dolia Estevez. Ce reportage mettait l’accent sur l’attitude humiliante de Trump à l’égard de Pena Nieto et sur la tonalité conflictuelle de l’entretien. « Là où les Américains ne verront  qu’une manifestation de plus de la grandiloquence de Trump, les Mexicains risquent, eux, d’attacher plus d’importance à ces remarques ».

Alors que les réfutations du président mexicain étaient intercalées tout au long de la transcription, le contexte, lui, cadrait clairement ces déclarations dans un but précis et intéressé : après tout, qui admettrait d’avoir été humilié ? Certainement pas Nieto, dont la cote de popularité est au plus bas.

Alors, est-ce que Trump s’apprête à envahir le Mexique ?

Jamais de la vie : cette histoire d’Associated Press s’est avérée être, comme je le pensais, une fausse nouvelle. Et comme l’a confirmé quelques heures plus tard Jake Tapper de CNN, qui ne porte pourtant pas Trump dans son coeur :

« Selon l’extrait d’une transcription d’entretien téléphonique entre Trump et Pena Nieto qui a été fourni à CNN, le président des Etats-Unis a déclaré : Pour venir à bout de la bande de criminels qui sévit dans votre pays, vous aurez peut-être besoin d’un coup de main. Nous voulons bien vous aider, mais il faudra les éliminer une bonne fois pour toutes et ce n’est pas ce que vous faites pour le moment.

« Trump a proposé son aide à Pena Nieto dans sa lutte contre les cartels de la drogue ». Cet extrait de transcription obtenu par CNN diffère d’un compte rendu officiel de l’entretien publié en interne qui, par erreur, laissait entendre que Trump envisageait  d’envoyer des troupes à la frontière mexicaine, de façon hostile.

« L’article d’Associated Press disait que Trump menaçait d’envoyer ses troupes au Mexique pour venir à bout de ses criminels au cas où  l’armée mexicaine ne s’en chargerait pas elle-même, mais les deux gouvernements ont démenti ces détails. Selon certaines sources, pour rédiger son article AP s’est appuyée sur un compte rendu écrit par des assistants et non pas sur une transcription ».

Il y a un monde entre cette histoire racontée par AP et la réalité. On peut se demander combien de personnes croient encore à cette version d’AP. Je pense qu’il y en a très peu. Une fois que les fausses nouvelles sont dévoilées, il est difficile de revenir en arrière. Après tout, il reste peu de monde pour encore croire que Saddam Hussein avait des armes de destruction massive.

Ce qui démontre que le phénomène des fausses nouvelles ne date pas d’aujourd’hui. Il semblerait pourtant qu’il soit devenu pandémique, depuis l’accession de Trump à la Maison Blanche. A la minute, je vous tire cinq exemples récents de mon chapeau :

  • Article du New york Times relatant un décret présidentiel inexistant disant qu’il réintroduisait les centres de torture de la CIA. Faux !
  • Différents « scoops » selon lesquels Trump aurait fait enlever le buste de Martin Luther King du Bureau Ovale. Faux !
  • Allegation du site Politico selon laquelle le Secrétaire au Trésor Steve Mnuchin aurait saisi la demeure d’une vieille veuve pour la somme de 27 centimes. Faux !
  • Tweet mille fois retweeté prétendant que Trump avait envoyé un baiser au chef du FBI James Comey lors d’une réception à la Maison Blanche (sous-entendu du message : Trump le remerciait d’avoir laissé diffuser des informations concernant l’enquête sur la messagerie d’Hillary Clinton). Faux !
  • Fable selon laquelle une banque russe était en lien avec un serveur de la campagne présidentielle de Trump, vraisemblablement pour transférer des fonds (et des ordres) de Poutine à sa « marionnette ». Accusation réfutéee.

Je pourrais allonger la liste mais mes lecteurs ont déjà compris. Les médias « mainstream » ont ouvert le robinet à fausses nouvelles et déversent quotidiennement, à propos de Trump et de son administration, un véritable tsunami de pseudo informations non vérifiées (et invérifiables) qui sont démenties presque aussitôt. Des démentis, qui, lorsqu’ils sont publiés, ce qui n’est pas systématique, arrivent souvent trop tard pour redresser les torts. Et c’est là toute la question. Cela crée une atmosphère de désastre et de sombre menace autour de la Maison Blanche de Trump, et on ne peut s’empêcher de penser que c’était là le but recherché.

Une conséquence encore plus dramatique de ce phénomène est illustrée par les dernières nouvelles sur le raid opéré par les Special Forces (Bérets verts) au Yémen contre une cible supposée appartenir à Al-Qaïda et au cours duquel un soldat américain et un grand nombre de civils ont été tués (quatre soldats ont en outre été blessés). Ce qu’on entend dire maintenant, c’est qu’Al-Qaïda était informée de ce raid, en raison de la basse altitude de vol des drones ayant précédé le raid, ou pour d’autres raisons : le fait est que les terroristes étaient prêts et avaient fortifié leur abri. Les Special Forces l’ont compris alors qu’ils faisaient route vers leur cible mais ils ont décidé de continuer. L’opération s’étant soldée par un carnage, la destruction d’un village entier et des pertes pour notre armée (dont un crash d’hélicoptère), on peut rétrospectivement dire que ce fut un fiasco. L’information  qui circule également, c’est que l’administration Obama avait rejeté la mission au moins à deux reprises alors que Trump l’a approuvée lorsqu’elle a été de nouveau évoquée. Ce qui soulève la question suivante : pourquoi les militaires ont-ils réitéré leur proposition alors qu’elle avait déjà fait deux fois l’objet d’un rejet ? Les présidents ne prennent pas leurs décisions à partir de rien. On peut supposer que les militaires ont affirmé qu’ils détenaient des renseignements augurant de la réussite de la mission plutôt que de dire ce qu’il en était réellement.

La question centrale ici est bien celle des renseignements. Qui a la responsabilité de les transmettre au Président dans des situations comme celle là ? La réponse est que cette « communauté du renseignement » est la même que celle qui est en guerre ouverte contre Donald J. Trump.

Ce qui nous conduit à l’avertissement menaçant adressé à Trump par Chuck Schumer, le chef de l’opposition au Sénat :

« Si vous défiez la Communauté du renseignement, elle dispose de nombreux moyens pour vous répondre. » En bref, cet incident sent le coup monté : les anti Trump de la CIA auraient-ils du sang sur les mains ?

Des fausses nouvelles au faux renseignements voici en résumé le monde dans lequel nous vivons. Et le problème est aggravé par une campagne systématique de dénonciation de soit-disant fausses nouvelles, menée par ceux qui les génèrent : les médias « mainstream« .

Nous, à Antiwar.com sommes l’une des cibles de cette campagne. La chasse aux sorcières menée conjointement par « PropOrNot » et le Washington Post nous a mis sur la liste des sites de « propagande russe » et celle des « fake news », qui a été établie par Melissa Zimdars, professeur en Moyens de Communication au Merrimack College du Massachussets. Elle nous y étiquette comme « tendancieux » et « non fiables ». Marcy Wheeler a réalisé un excellent travail d’analyse mettant en cause la méthodologie de Melissa Zimdar ; mais on doit se demander comment cette dernière peut qualifier de « non fiable » l’un des sites d’information qui a dénoncé avec grande rigueur la duperie du prétexte invoqué pour déclencher la guerre en Irak et prédit le désastre qui s’ensuivrait. Cet effondrement du professionnalisme des journalistes ne pouvait tomber à un pire moment.

Avec l’administration Trump, nous allons vers des eaux inexplorées et le barrage permanent qui lui est opposé sape les possibilités d’analyse véritable : ils crient tant et tant « au loup » que lorsque le vrai loup menace, ils ont perdu toute crédibilité. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne l’échiquier  international où la menace d’une guerre imminente est grande : du Golfe Persique (Yémen, Iran) jusqu’en Ukraine (où Kiev s’engage dans de dangereuses provocations) et en Mer de Chine méridionale, l’arc de crise devient chaque jour plus étendu et plus instable.

Mais les médias sont si occupés à ferrailler contre la nouvelle administration sur des sujets aussi secondaires que l’ampleur de la foule le jour de l’Investiture, qu’il leur reste peu de temps à consacrer à des questions aussi vitales que la guerre et la paix. Et lorsqu’ils daignent se préoccuper de ces questions, leur argumentaire déplorable sur le Trump Derangement Syndrome les empêche de voir et de nous dire ce qui se passe réellement.

Cette situation nous pose, à Antiwar.com, un problème délicat : nous nous appuyons sur divers médias pour donner à nos lecteurs une image précise des événements au fur et à mesure de leur déroulement. Mais notre tâche devient de plus en plus ardue dans la mesure où de nombreux médias ont purement et simplement renoncé à rapporter l’information factuelle. La solution, s’il y en a une, consiste pour nous à faire preuve d’une très grande prudence sur ce que nous appelons information : vérifier et revérifier, et, avant de tirer des conclusions hâtives, vérifier encore et encore.

Pour résumer, nous faisons de notre mieux pour naviguer dans ces eaux troubles, et je peux sans équivoque affirmer notre engagement à privilégier dans nos articles la vérité et à s’abstenir de propager des idées toutes faites. L’engagement que je prends ici vis-à-vis de nos lecteurs est de ne pas laisser le parti pris l’emporter sur l’information factuelle.

En ce sens, Melissa Zimdars a au moins raison sur un point : nous avons un parti pris en faveur de la paix. Mais cela ne signifie pas que l’information que nous transmettons à nos lecteurs est « non fiable ». Et ceci pour une raison simple : nos lecteurs ne sont pas idiots. Chat échaudé craint l’eau froide : nous perdrions rapidement toute crédibilité si nous ne communiquions que des faits conformes à nos orientations idéologiques. Une telle démarche serait peu convaincante et nous ferait perdre le soutien de nos lecteurs. Or nous dépendons d’eux pour assurer financièrement le bon fonctionnement du site.

Depuis plus de quinze ans nous vous communiquons les nouvelles du monde dans une perspective de non intervention, mais j’avoue que nous n’avions jusqu’ici jamais eu à faire face à de tels enjeux. L’air ambiant est imprégné de propagande et – ce qui est pire – d’hystérie, des deux côtés du spectre politique. Face à cette situation, nous faisons notre possible pour suivre le sentier raide et étroit de la vérité primant sur l’idéologie, sans tomber de Charybde en Scylla, c’est à dire en évitant les écueils du partis pris et de la pensée unique.

Par Justin Raimondo | 03 février, 2017 | Antiwar.com

Vous pouvez vérifier mes sources en cliquant ici. En gardant toutefois en tête que,  dans mes tweets,  je suis parfois volontairement provocateur, que j’aime y plaisanter et dire tout haut ce que je pense.

J’ai écrit deux ou trois livres, si l’envie vous venait de les consulter, voici le lien pour vous procurer la deuxième édition du livre que j’ai publié en 1993,  Reclaiming the American Right: The Lost Legacy of the Conservative Movement,  avec une introduction rédigée par le le professeur   George W. Carey, un avant-propos de Patrick J. Buchanan et des essais critiques de  Scott Richert et David Gordon (ISI Books, 2008).

Vous pouvez acheter An Enemy of the State: The Life of Murray N. Rothbard (Prometheus Books, 2000), une  biographie que j’ai écrite de ce grand penseur libertarien ici.

Traduit de l’anglais par Sylvie Jolivet pour Arrêt sur Info

Source : http://arretsurinfo.ch/nos-medias-mentent-par-justin-raimondo/

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