Le terrorisme religieux a été soutenu et financé par les USA lors de la première guerre contre l’Afghanistan qui se trouvait alors sous l’influence russe. Les USA se sont servis des moudjahidine pour renverser le Parti démocratique populaire d’Afghanistan pro-russe, au pouvoir. Durant dix ans, 27 décembre 1979 au 15 février 1989, cette guerre a ravagé l’Afghanistan. On connait la suite… Silvia Cattori.

Les révélations d’un ancien conseiller de Carter  

Source : Le Nouvel Obs, 15-01-1998/21-01-1998

Le Nouvel Observateur. — L’ancien directeur de la CIA Robert Gates l’affirme dans ses Mémoires (1): les services secrets américains ont commencé à aider les moudjahidine afghans six mois avant l’intervention soviétique. A l’époque, vous étiez le conseiller du président Carter pour les affaires de sécurité ; vous avez donc joué un rôle clé dans cette affaire. Vous confirmez ?

Zbigniew Brzezinski (2). — Oui. Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux moudjahidine a débuté courant 1980, c’est-à-dire après que l’armée soviétique eut envahi l’Afghanistan, le 24 décembre 1979. Mais la réalité, gardée secrète jusqu’à présent, est tout autre : c’est en effet le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime prosoviétique de Kaboul. Et ce jour-là, j’ai écrit une note au président dans laquelle je lui expliquais qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des Soviétiques.

O.— Malgré ce risque, vous étiez partisan de cette « covert action » [opération clandestine]. Mais peut-être même souhaitiez-vous cette entrée en guerre des Soviétiques et cherchiez-vous à la provoquer ?

Brzezinski. — Ce n’est pas tout à fait cela. Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent.

O. — Lorsque les Soviétiques ont justifié leur intervention en affirmant qu’ils entendaient lutter contre une ingérence secrète des Etats-Unis en Afghanistan, personne ne les a crus. Pourtant, il y avait un fond de vérité… Vous ne regrettez rien aujourd’hui?

Brzezinski. — Regretter quoi ? Cette opération secrète était une excellente idée. Elle a eu pour effet d’attirer les Russes dans le piège afghan et vous voulez que je le regrette ? Le jour où les Soviétiques ont officiellement franchi la frontière, j’ai écrit au président Carter, en substance : < Nous avons maintenant l’occasion de donner à l’URSS sa guerre du Vietnam. » De fait, Moscou a dû mener pendant presque insupportable pour le régime, un conflit qui a entraîné la démoralisation et finalement l’éclatement de l’empire soviétique.

O. — Vous ne regrettez pas non plus d’avoir favorisé l’intégrisme islamiste, d’avoir donné des armes, des conseils à de futurs terroristes ?

Brzezinski. — Qu’est-ce qui est le plus important au regard de l’histoire du monde ? Les talibans ou la chute de l’empire soviétique ? Quelques excités islamistes ou la libération de l’Europe centrale et la fin de la guerre froide ?

O. — « Quelques excités » ? Mais on le dit et on le répète : le fondamentalisme islamique représente aujourd’hui une menace mondiale…

Brzezinski. — Sottises ! Il faudrait, dit-on, que l’Occident ait une politique globale à l’égard de l’islamisme. C’est stupide : il n’y a pas d’islamisme global. Regardons l’islam de manière rationnelle et non démagogique ou émotionnelle. C’est la première religion du monde avec 1,5 milliard de fidèles. Mais qu’y a-t-il de commun entre l’Arabie Saoudite fondamentaliste, le Maroc modéré, le Pakistan militariste, l’Egypte pro-occidentale ou l’Asie centrale sécularisée ? Rien de plus que ce qui unit les pays de la chrétienté…

Propos recueillis par VINCENT JAUVERT

(1) « From the Shadows », par Robert Gates, Simon and Schuster.

(2) Zbigniew Brzezinski vient de publier « le Grand Echiquier », Bayard Editions.

Source : Le Nouvel Obs, 15-01-1998/21-01-1998


Les Moudjahidine de la CIA, par Olivier Roy(*)

Comment les Etats- Unis ont financé et armé les fous de Dieu d’Afghanistan dans le seul but d’infliger sa dernière défaite sanglante à l’Union soviétique… Et comment ils paient aujourd’hui leur «victoire »

Qu’il est grand, le djihad, qu’elle est belle, la guerre sainte musulmane, vue de la « route des Cinq Cols » ! Tout au long des années 80, des milliers d’islamistes venus du monde entier usent leurs rangers de militants sur ce chemin muletier suspendu entre Peshawar, la base arrière du Pakistan, et les vallées insurgées de l’Afghanistan. Ils volent au secours de leurs frères en religion envahis par les communistes impies. Treillis flambant neufs et sacs de couchage bleus, ils tirent par la bride des chevaux chargés de roquettes et de mitrailleuses, brûlant de devenir les héros de la cause islamique. Prêts à mourir pour la Oumma, cette mythique communauté de l’Islam dont l’unité sacrée s’est dégradée au fil de l’histoire en une multitude d’Etats indignes. Ici, plus d’Arabes, de Persans ni de Turcs : dans la lumière aveuglante de la guerre sainte, il n’y a que des musulmans.

Paradoxe : ces moudjahidine-de-tous-les-pays qui se ruent à l’assaut des Soviétiques n’avaient jusqu’alors pas grand-chose à reprocher aux rouges. Leur ennemi numéro un, c’était le Grand Satan américain conspué par Khomeini. Les combattants qui débarquent dans les camps afghans sont les lointains enfants de mouvements antioccidentaux nés de la révolte contre l’impérialisme britannique dans les années 20-30. Mouvance Frères musulmans en tête, ces groupes avaient viré dans les années 60-70 vers un antiaméricanisme viscéral. Exacerbée par le drame palestinien, l’exécration de l’Amérique avait culminé dans la révolution iranienne. L’ayatollah avait clairement choisi son camp : pas d’ennemis à gauche. L’URSS, baptisée Petit Satan, pouvait attendre. Sus au Grand : assassinat de Sadate en 1981, attentats terrifiants contre les marines américains et les paras français au Liban en 1983-84. Le radicalisme islamique explosait à la figure de l’Occident et de ses alliés.

Malgré leur gravité, ces attaques rageuses n’alarmaient pourtant pas outre mesure le Grand Satan. Son souci principal était ailleurs. Obsédée par l’URSS, l’Amérique surveillait d’un œil inquiet l’extension de l’ennemi de toujours. Envahi en 1979, l’Afghanistan devenait aux yeux de Reagan le dernier haut lieu de la lutte contre l’Empire du Mal. Quel brainstorming, quelle réunion de staff, quel cerveau fertile ont-ils alors accouché de la grande idée : retourner les moudjahidine contre la gangrène communiste ? Une idée de génie. Grâce à elle, l’Amérique déviait contre Moscou la virulence islamiste. Sans jamais engager un agent sur le terrain, sans risquer la vie d’un seul de ses boys, elle infligeait à travers les Afghans un sanglant Vietnam à l’URSS. Soudain, dans les années 80, les moudjahidin vont démoder le romantisme de gauche véhiculé par les fedayine palestiniens. La CIA vient de créer la mode moudjahidine — chapeau afghan Pt étole de laine —, dans l’espoir de faire pièce à l’indétrônable keffieh, symbole de l’antiaméricanisme. Sur le terrain pourtant la sauce prend moins bien. D’un côté, les volontaires musulmans ; de l’autre, les Occidentaux — humanitaires, journalistes ou diplomates —, et entre les deux un abîme de méfiance. Les premiers ne se font pas faute de lancer aux seconds : Quand on en aura fini avec les communistes, on s’occupera de vous autres! » L’Afghanistan, à l’époque, est un joint-venture à trois piliers : Etats-Unis, Arabie Saoudite et Pakistan. Les deux premiers financent, le second se charge de recruter des volontaires de par le monde, le dernier réceptionne et gère armes et combattants. Mais aucun des trois — occidental ou pas — ne se soucie du peuple afghan. Si l’obsession américaine est l’URSS, celle de l’Arabie Saoudite est… l’Iran. Il est vital pour la dynastie wahhabite de ne pas laisser aux ayatollahs le monopole de la cause islamique. Khomeini, se réclamant du Coran qui ne reconnaît aucune royauté, ne se fait pas faute de traiter le roi Fahd de « faux musulman »… Le seul recours de l’Arabie face à l’aura de l’Iran chiite, c’est d’encourager un fondamentalisme sunnite concurrent. Carnet de chèque ouvert, elle finance tout ce qui fleurit de radical sous le ciel sunnite. La geste afghane est sa plus belle réponse du berger à la bergère.

Le troisième associé, le Pakistan, n’est pas en reste d’arrière-pensées. Son obsession à lui, c’est l’Inde, dont il a fait sécession sur le seul motif religieux. Conscient de sa fragilité, de son identité exclusivement fondée sur l’islam, le Pakistan surveille jalousement son voisin afghan, soucieux d’éviter à tout prix l’avènement à Kaboul d’un gouvernement nationaliste laïque susceptible de s’allier avec Delhi. D’où un soutien sans faille aux plus islamistes des Afghans. D’où une implication massive aux côtés des moudjahidine hier, des talibans aujourd’hui.

Totalement inconscients de ces stratégies sacrilèges, les volontaires qui affluent de partout voient dans l’Afghanistan l’éclatant symbole de l’unité musulmane. Brigades internationales d’un genre nouveau, ces islamistes renouent avec le romantisme héroïque et fraternel qui caractérisait jadis la guerre d’Espagne. Le souffle ardent du djihad révolutionnaire transcende tous les clivages.

La vraie division est ailleurs : Hekmatyar est pachtoune, Massoud tadjik. En surface, la résistance contre l’ennemi commun occulté les rivalités séculaires héritées d’une longue histoire de zizanie ethnique. Entre les Tadjiks et les Pachtounes, le grand voisin pakistanais a toujours choisi les seconds. Pourquoi ? Parce que les Pachtounes d’Afghanistan ont des cousins au Pakistan où, bien que minoritaires, ils trustent l’élite, l’armée, les services publics et surtout les services secrets.

Les Soviétiques boutés dehors en 1989, la guéguerre interethnique se déchaîne en guerre civile. Dans Kaboul enfin reconquis, la guerre sainte montre son vrai visage, celui du leurre. Amère prise de conscience chez les volontaires déboussolés : il n’y a pas de sublime combat, pas de (, bons » musulmans à protéger contre des (, mauvais » musulmans. Le djihad sombre dans l’« afghanerie », degré zéro de la Oumma.

L’invasion du Koweït en 1991 brouille davantage encore les cartes. Hekmatyar, le candidat de l’ISI et de la CIA, se range pourtant aux côtés de l’Irak. Les Saoudiens lui coupent aussitôt les vivres. Soucieux avant tout de perpétuer un pouvoir pachtoune et islamique à Kaboul, les Pakistanais se rabattent sur quelques milliers d’élèves d’écoles coraniques dont ils fourbissent l’organisation militaro-politique : le phénomène taliban vient de naître. Soutenus par le tandem Pakistan-Etats-Unis, les séminaristes soumettent le pays à leur puritanisme délirant.

Illuminés de la charia, ils sont persuadés d’œuvrer au triomphe de l’islam. Or, là encore, sous la bannière verte du djihad, les moins religieuses des déterminations se cachent. Les fondamentalistes talibans sont fondamentalement pachtounes. Où l’on retrouve une constante historique : chaque fois que les Pachtounes se soulèvent, ils le font au nom de l’islam, le leur étant par définition plus pur que celui des autres. En fait de puritanisme religieux, les Pachtounes obéissent à un code de l’honneur archaïque et tribal or où l’obsession sexuelle se polarise sur les femmes. A cela l’armée des talibans ajoute une névrose supplémentaire : ces séminaristes, tout frais sortis des madrasas, sont puceaux.

Au fur et à mesure que l’Afghanistan sombre dans le micmac ethnique, les légions islamiques, frustrées de leur djihad, s’en retournent aux quatre points cardinaux. Dix ans plus tôt, la CIA avait armé contre l’URSS la bombe du fondamentalisme islamique ; elle n’en finit plus d’exploser sur la planète, malgré la chute du Mur et la fin de la guerre froide. Bosnie, Cachemire, Philippines…, les survivants de la geste afghane se font voyageurs de commerce d’une guerre sainte universelle pointée contre le Grand Satan et ses alliés. Retour à l’envoyeur.

Ceux qui rentrent au pays tentent de redonner une virginité à leur djihad galvaudé en le brandissant cette fois contre les pouvoirs musulmans compromis avec l’Occident. Ils peuplent l’aile radicale des partis islamistes. Politiquement immatures et militairement surentraînés, ils apportent dans leurs bagages la tenue moudjahidine, l’acrimonie du desperado et le mythe de la guérilla invincible. Ils imposent le seul langage qu’ils connaissent : celui de la violence apprise dans la poussière sanglante de l’Asie centrale.

Expulsés par tous les pays musulmans, un petit groupe d’ultras échoue en Amérique. L’Oncle Sam ne peut refuser de donner refuge aux précieux alliés qui lui ont livré la peau de l’URSS. Au New Jersey, ultime « banlieue de l’islam s, se désespèrent quelques moudjahidine paumés, chez qui la guerre du Golfe a ranimé la haine du Grand Satan. Que faire dans la Babylone qu’ils abominent et dont ils ne peuvent plus sortir ? Enfants monstrueux nés des amours morganatiques de l’Amérique et du djihad afghan, les misfits de l’islamisme s’offrent leur revanche. En 1993, ils dynamitent le symbole de la puissance américaine, un orgueilleux bâtiment érigé vers le ciel de Manhattan. Sur les ruines fumantes du World Trade Center, les moudjahidine continuent de faire vivre la belle histoire du djihad, que la CIA leur avait demandé de conter.

Propos recueillis par URSULA GAUTHIER

(*) Politologue, spécialiste de l’Afghanistan, où il a fait plusieurs séjours entre 1981 et 1988, auteur d’un ouvrage qui fait autorité, « l’Afghanistan : islam et modernité », Seuil, 1985.

Source : Le Nouvel Obs, 15-01-1998/21-01-1998


[Vidéo] Afghanistan 1979 : La guerre qui a changé le monde

Zbigniew Brzeziński a publié Le Grand Echiquier en 1997.

Citations:

« Quant à la Russie, malgré sa puissance nucléaire elle subit un recul catastrophique. Les États-Unis s’emploient à détacher de l’empire russe ce qu’on dénomme aujourd’hui à Moscou « l’étranger proche », c’est-à-dire les États qui autour de la Fédération de Russie constituaient l’Union soviétique.

A cet égard, l’effort américain porte vers trois régions clefs : l’Ukraine, essentielle avec ses cinquante-deux millions d’habi­tants et dont le renforcement de l’indépendance rejette la Russie à l’extrême est de l’Europe et la condamne à n’être plus, dans l’avenir, qu’une puissance régionale.

[…] L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l’essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d’Asie centrale.

[…] Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine – un pays de cinquante-deux millions d’habitants doté de res­sources nombreuses et d’un accès à la mer Noire-, c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie.

[…] Le sort de l’Azerbaïdjan et de l’Asie centrale, à l’égal de celui de l’Ukraine, dictera ce que sera ou ne sera pas la Russie à l’avenir.

[…]3. Indépendamment l’une de l’autre, la France et l’Alle­magne ne sont assez fortes ni pour construire l’Europe selon leurs vues propres, ni pour lever les ambiguïtés inhérentes à la définition des limites de l’Europe, cause de tensions avec la Russie. Cela exige une implication énergique et déterminée de l’Amérique pour aider à la définition de ces limites, en parti­culier avec les Allemands, et pour régler des problèmes sen­sibles, surtout pour la Russie, tels que le statut souhaitable dans le système européen des républiques baltes et de l’Ukraine.

[…] Dans le meilleur des cas, les candidats de l’Europe centrale ne devraient pas intégrer l’Union européenne avant l’année 2002. Néanmoins, dès que l’adhésion à l’Union euro­péenne des trois nouveaux membres de l’OTAN sera effective, il sera temps pour les deux organisations de se pencher sur le cas des nouveaux aspirants : républiques baltes, Slovénie, Rou­manie, Bulgarie, Slovaquie et peut-être aussi Ukraine.

[…] 4. Au cours de la période suivante (soit de 2005 à 2010), l’Ukraine pourrait à son tour être en situation d’entamer des négociations en vue de rejoindre l’UE et I’otan. Cela exige des progrès dans les réformes et, à l’extérieur, une meilleure per­ception de son identité centro-européenne.

[…] Quant à l’émancipation de l’Ukraine, elle a privé la Russie de sa mission la plus symbolique, d’une vocation confinant au droit divin : son rôle de champion de l’identité panslave.

[…] C’est la perte de l’Ukraine qui a soulevé les questions les plus épineuses. L’apparition d’un Etat ukrainien indépendant constitue une régression géopolitique radicale qui a contraint les Russes à s’interroger sur les fondements de leur identité politique et ethnique. En tirant leur révérence de manière abrupte, les Ukrainiens ont mis un terme à plus de trois cents ans d’histoire impériale. Ils ont dépossédé leurs voisins d’une économie à fort potentiel, riche de son industrie, de son agri­culture et d’une population de cinquante-deux millions d’ha­bitants, dont les origines, la civilisation et la tradition reli­gieuse étaient si proches de celles des Russes, que les liens impériaux ont toujours, pour ces derniers, relevé de l’évi­dence. Par ailleurs, l’indépendance ukrainienne a privé la Russie de sa position dominante sur la mer Noire, alors qu’Odessa servait traditionnellement de point de passage pour tous les échanges commerciaux russes avec le monde médi­terranéen et au-delà.

La perte du pivot géopolitique ukrainien réduit les choix géostratégiques de la Russie. Amputée de la Pologne et des Etats baltes, mais contrôlant l’Ukraine, elle pourrait encore tenir un empire eurasien dynamique, s’étendant, vers le sud et le sud-est, sur les domaines non slaves de l’ex-Union soviétique. Sans l’Ukraine et ses cinquante-deux millions de « frères slaves », toute tentative de restauration impériale commandée par Moscou est vouée à rencontrer la résistance prolongée de populations devenues très sourcilleuses sur la question de leur identité nationale et religieuse.

[…] Avant 1991, c’est depuis la mer Noire que se déployait la puissance navale russe en Méditerranée. Au milieu de la décennie, la Russie ne contrôle plus qu’une bande côtière réduite et elle n’a pas résolu sa controverse avec l’Ukraine, concernant l’usage des bases navales en Crimée pour ce qu’il reste de sa flotte. Sur ce pro­blème, deux aspects particuliers ont heurté la sensibilité russe : que l’Ukraine ait organisé, en mer Noire, des manœuvres navales et de débarquement conjointes avec I’otan et que, d’autre part, la Turquie affirme sa présence régionale.

[…] La question ukrainienne a agi comme un révélateur. Dès 1994, Washington accorde la priorité aux rela­tions américano-ukrainiennes. Sa détermination à soutenir l’in­dépendance du pays est généralement perçue à Moscou – y compris par les « modemisateurs » – comme une intrusion diri­gée contre les intérêts vitaux de la Russie, laquelle n’a jamais abandonné l’idée de recréer un espace commun. Et la « réin­tégration » de l’Ukraine reste, à ce jour, une position de principe qui recueille le consensus de la classe politique. Le refus russe d’entériner le statut d’indépendance de l’Ukraine, pour des rai­sons historiques et politiques, se heurte frontalement aux vues américaines, selon lesquelles la Russie ne peut être à la fois impériale et démocratique.

[…] La détermination de l’Ukraine à limiter l’intégration au domaine économique a invalidé tous les projets d’« union slave ». Cette notion, issue du courant slavophile et popularisée par le soutien que lui a apporté Alexandre Soljénitsyne, perd toute pertinence géopolitique, du moment que l’Ukraine refuse d’y adhérer. À moins de se contenter d’un face-à-face avec la Biélorussie, et peut-être avec les populations russes établies dans les régions nord du Kazakhstan, à condition de provoquer une partition du pays. Cette éventualité inquiétante a d’ailleurs contribué à accentuer la dynamique antirusse du nationalisme kazakh. Pour la Biélorussie, une union slave sans l’Ukraine se résume à une réincorporation dans les frontières russes. Cette perspective aiguise un violent ressentiment au sein de certains courants nationalistes.

[…] L’Ukraine constitue cependant l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’Otan est en cours. À terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l’autre de ces organisations. Pour renforcer son indé­pendance, il est vraisemblable qu’elle choisira d’adhérer aux deux institutions, dès qu’elles s’étendront jusqu’à ses frontières et à la condition que son évolution intérieure lui permette de répondre aux critères de candidature. Bien que l’échéance soit encore lointaine, l’Ouest pourrait dès à présent annoncer que la décennie 2005-2015 devrait permettre d’impulser ce processus.Ainsi, les Ukrainiens auraient la certitude que l’extension de l’Europe ne s’arrêtera pas à la frontière ukraino-polonaise. Dès à présent, l’Ouest peut renforcer ses liens de coopération et de sécurité avec Kiev.

[…] La survie de l’Ukraine comme État indépendant suppose qu’elle s’arrime fermement à l’Europe centrale et s’émancipe de la région eurasienne. En toute logique, il lui revient de partager les liens que l’Europe centrale entre­tient avec I’otan et l’Union européenne.L’attitude de la Russie sur ce sujet servira de révélateur : aura-t-elle choisi de devenir un acteur européen, ou, rejetant cette option, s’entêtera-t-elle à poursuivre une identité eurasienne et un destin solitaire, émaillé de conflits avec son proche voisin ?

La Russie ne peut pas être en Europe si l’Ukraine n’y est pas, alors que l’Ukraine peut y être sans la Russie. On ne doit jamais perdre de vue ce constat simple et crucial. Dans le cas où la Russie miserait son avenir sur l’Europe, l’intégration de l’Ukraine servirait ses intérêts. De ce point de vue, les relations entre l’Ukraine et l’Europe peuvent constituer la pierre de touche du destin de la Russie. Cela signifie que Moscou jouit encore d’un court répit avant l’heure des choix.

On doit souhaiter que les liens entre l’Europe élargie et la Russie dépassent le cadre des relations bilatérales et s’orientent vers une coopération plus organique dans tous les domaines. Ainsi, dans les vingt premières années du prochain siècle, on peut envisager son intégration progressive au sein d’une Europe qui non seulement embrasserait l’Ukraine, mais rayonnerait jus­qu’à l’Oural et au-delà. Des formes spécifiques d’association, un statut de membre associé, conçus pour faciliter la partici­pation russe aux structures européennes et atlantistes, prépare­raient l’inclusion future des trois pays caucasiens – la Géorgie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan -, si désireux d’entretenir des relations avec l’Europe.

[…] Les États qui méritent tout le soutien possible de la part des États-Unis sont l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et l’Ukraine, car ce sont tous les trois des pivots géopolitiques.En effet, le rôle de Kiev dans la région vient confirmer l’idée que l’Ukraine représente une menace pour l’évolution future de la Russie.

[…] Les incertitudes quant à l’avenir de la Russie sont encore plus grandes et les perspectives d’évolution positive assez sombres. Aussi est-il impératif pour les États-Unis de créer un contexte géopolitique favorable à l’assimilation de la Russie dans un cadre plus large de coopération européenne. Cela encouragerait l’indépendance et l’autonomie de ses voisins nouvellement sou­verains. Cependant, même dans ces conditions, la viabilité de l’Ukraine ou de l’Ouzbékistan (sans parler du Kazakhstan, qui manque d’homogénéité ethnique) resterait incertaine, en parti­culier si les Américains devaient être absorbés par de nouvelles crises intérieures en Europe, par l’élargissement du fossé entre la Turquie et l’Europe ou par l’hostilité toujours plus intense entre leur pays et l’Iran.

[…] Aussi le soutien économique et politique accordé aux Etats nouvellement indépendants fait-il partie d’une stratégie plus large concernant toute l’Eurasie. La consolidation d’une Ukraine souveraine, qui se redéfinirait entre-temps comme un Etat d’Europe centrale et s’engagerait dans un processus d’in­tégration plus étroit dans cette région, devient un élément cru­cial de cette politique. »

Lire Le Grand Echiquier

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