Le témoignage de ce père de famille palestinien résidant au nord-est de Gaza a été recueilli par Silvia Cattori le 11 juillet 2014. Nous préservons son anonymat pour des raisons évidentes de sécurité.

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Silvia Cattori : Que se passe-t-il dans votre quartier, vous sentez-vous menacés ?

Réponse : Les Israéliens viennent de détruire la maison d’un Palestinien qu’ils détiennent en prison. C’est malheureusement leur manière de faire. Notre maison n’a pas été bombardée jusqu’ici, mais le danger est toujours présent. Les Israéliens sont en train de bombarder tout ce qu’ils avaient déjà bombardé pendant la guerre de 2008-2009 et celle de 2012, c’est-à-dire tout ce qui avait été reconstruit.

Silvia Cattori : Ici, les gens me demandent : pourquoi le Hamas lance-t-il des roquettes qui ne font aucun mal à Israël et lui donnent le prétexte de vous massacrer ?

Réponse : Je comprends que certains puissent se poser cette question. Mais, premièrement, ce n’est pas le Hamas qui attaque les Israéliens ; il réagit contre les actions des Israéliens. Deuxièmement, aujourd’hui le Hamas – et les Palestiniens de la bande de Gaza – considèrent qu’ils n’ont plus rien à perdre. Ils sont bouclés par l’Egypte et par Israël. Ils ne peuvent aller nulle part, ils sont dans une prison. Les choses ont beaucoup changé depuis votre venue à Gaza en 2012. Plus de marchandises, plus de travail. L’arrivée de Sissi au pouvoir en Egypte a été le début du siège total de Gaza.

Silvia Cattori : Mais vous étiez déjà assiégés avant l’arrivée de Sissi au pouvoir …

Réponse : Avant, les tunnels permettaient de briser le siège. Sissi a bouclé tous les tunnels qui restaient. Il n’y a ainsi plus aucune chance de trouver du travail à Gaza. En Cisjordanie, depuis les accords passés avec le Hamas en 2012 lors de l’échange du soldat Shalit, Israël a remis en prison 80% des prisonniers palestiniens qu’ils avaient libérés. Ici à Gaza ils seront, ou bien assassinés, ou bien repris si l’armée israélienne pénètre à Gaza. Ce sont les Israéliens qui ont commencé cette guerre et le Hamas n’avait pas d’autre choix que de riposter. Maintenant, avec ses roquettes, j’espère que c’est lui qui tient la décision d’arrêter ou non. J’espère qu’il garde ce pouvoir et qu’il obtienne ce qu’il veut, c’est-à-dire notre liberté, notre dignité.

Silvia Cattori : Vous n’êtes pas membre du Hamas. Quand vous dites « le Hamas n’a plus rien à perdre », vous considérez que c’est toute la population de Gaza qui ressent les choses comme cela ?

Réponse : Ce n’est pas toute la population mais c’est en tous cas plus de la moitié. Dans mon cas j’ai un travail, mais je suis étranglé par ce siège. Je vois mon frère, ma sœur, mon cousin qui sont tous étranglés par ce blocus. Ma femme ne peut pas rendre visite à sa famille en Jordanie. On ne fait pas partie du Hamas, mais on est tous en train de souffrir.

Silvia Cattori : Pour vous ces roquettes sont importantes même si vous devez en payer le prix ?

Réponse  : Nous avons déjà payé le prix. A chaque guerre nous avons dû payer le prix, mais toujours en espérant qu’un jour on arrivera à obtenir quelque chose.

Silvia Cattori  : Il y a eu une union entre le Fatah et le Hamas. Comment considérez-vous cette union depuis Gaza alors que le Fatah collabore avec Israël pour affaiblir le Hamas en Cisjordanie ?

Réponse : Je crois que le Hamas était « obligé » de faire cette réconciliation et d’entrer dans ce projet de Gouvernement d’union nationale parce que, vu la situation dans le Golfe et en Egypte, presque toutes ses sources de financement sont maintenant asséchées.

Malheureusement, jusqu’ici, ces accords ne sont pas appliqués : le premier ministre est basé en Cisjordanie et jusqu’à présent il n’a pas visité la bande de Gaza. En plus il y a maintenant une crise entre le premier ministre du Gouvernement d’union et le Hamas en ce qui concerne le salaire des employés du Hamas. Toutes les banques de Gaza ont été fermées par le Hamas jusqu’à ce que ses employés touchent leur salaire, et le ministre [à Ramallah] ne va pas transférer le moindre shekel avant une « révision de leurs dossiers pour voir s’ils méritent leur poste ». Cette réconciliation était un piège pour le Hamas. Il pensait régler la question des salaires de ses employés. Résultat, il n’a rien obtenu, ni le gouvernement ni les salaires. La situation est extrêmement grave. Les banques fermées depuis 5 à 6 jours, cela signifie des millions de shekels immobilisés ; les marchands ne peuvent ni payer ni recevoir leurs marchandises, l’ensemble des employés n’ont pas touché leur salaire – aussi bien ceux du Fatah que ceux du Hamas. Et on entre dans une guerre dont personne ne sait comment elle va finir.

Silvia Cattori : A Gaza, face à cette nouvelle agression les gens du Fatah et du Hamas sont-ils unis ?

Réponse : La seule chose positive dans cette situation est que les militants sont unis. Les lancements de roquettes sont apparemment coordonnés.

Silvia Cattori : Les bombardements de l’armée israélienne sont-ils ciblés ou aveugles ?

Réponse  : Plus de la moitié des frappes sont des frappes aveugles. Beaucoup de maisons où il n’y avait aucun militant ont été bombardées, tuant et blessant beaucoup de gens, tous civils. Et entre le soi-disant « avertissement » et la frappe, les habitants n’ont généralement pas le temps de se sauver. Les Israéliens ne veulent pas seulement détruire le Hamas. Ils veulent nous détruire sur le plan économique et humain. Mais leurs bombardements ont plutôt l’effet d’unir la population autour de la résistance et du Hamas. Les gens se disent : au moins, on ne se laisse pas humilier sans réagir. Et tout le monde sait que Mahmoud Abbas ne réagira pas comme un Palestinien, mais comme un diplomate qui veut seulement sauvegarder ses privilèges et qui n’a jamais rien obtenu pour les Palestiniens.

Silvia Cattori : Et les enfants, comment vivent-ils tout cela ?

Réponse  : Ils sont très choqués. Beaucoup ont recommencé à faire pipi au lit. Ils sont terrorisés par le bruit des bombardements.

Propos recueillis par Silvia Cattori pour Arrêt sur Info, le 11 juillet 2014

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