Lettre ouverte à M. Edwy Plenel.

Abonné à votre journal depuis ses débuts, j’en ai toujours été un fervent soutien. J’ai été admiratif de l’intelligence et de la pugnacité avec laquelle vous et vos amis ont réussi à créer quelque chose de neuf, d’indispensable, dans un paysage médiatique gangrené par l’influence grandissante d’intérêts menaçant son indépendance et sa pertinence, comme j’ai été admiratif de la qualité de votre journalisme d’investigation.

Et pourtant aujourd’hui, je vous signifie par cette lettre ma décision de résilier mon abonnement à Mediapart.

J’ai pris cette décision en vous écoutant dans deux vidéos diffusées entre les deux tours de l’élection présidentielle. La première par le site Regards, la seconde par votre site, lors de l’émission pendant laquelle vous avez reçu M. Macron.

En 2002, j’ai voté J. Chirac. Non pas que je craignais que Le Pen père puisse l’emporter. Les millions de manifestants entre les deux tours nous avaient vite rassurés sur l’inexistence de ce risque, s’il en était besoin. Je l’ai fait par conviction qu’il était nécessaire alors d’écraser le néo-fascisme dans les urnes pour l’affaiblir politiquement. Écrasé dans les urnes, il le fût, affaiblit politiquement, sûrement pas : quinze ans plus tard, Le Pen fille fait plus de dix millions de voix là où son père en faisait moins de six.

Et, quinze ans plus tard, M. Plenel, vous vous êtes joint au cœur œcuménique entonné par les donneurs de leçons du « front républicain » pour proclamer dans ces vidéos votre soutien à E. Macron et pour appeler, avec une condescendance frisant la suffisance, les électeurs de la France Insoumise « à se ressaisir » en rejoignant ce même cœur.

Je ne vous demandais évidemment pas de soutenir la position de J.L. Mélenchon entre ces deux tours.  Mais que vous joigniez votre voix, votre « autorité morale » au concert qui brandissait l’épouvantail du vote utile m’a profondément choqué et déçu.

Il n’était pourtant pas nécessaire d’être un grand politologue, ni un grand journaliste d’investigation, (ni d’ailleurs de relire L. Trotsky) pour comprendre, ne serait-ce qu’en examinant les reports de voix des autres candidats, qu’E.Macron n’avait pas besoin des voix de J.L. Mélenchon pour être élu. Même en se plaçant dans des hypothèse limites, en imaginant qu’aucun électeur de J.L. Mélenchon ne voterait pour E. Macron, et que les reports de voix des autres candidats appelant quant à eux au « « front républicain »  seraient particulièrement mauvais, E. Macron restait en tête et l’emportait. Certes avec un écart beaucoup plus faible que celui finalement observé … et c’est là tout le débat.

Vous, pas plus que vos collègues de Mediapart, pas plus que les « observateurs » un tant soi peu avertis, ne croyaient une seule seconde que M. Le Pen pouvait l’emporter. Certes, des sondages avaient été récemment pris en défaut et on a pu ainsi agiter l’épouvantail de l’élection de Trump aux États-Unis. Mais les sondages ne se trompent pas de dix points ! Et surtout pas dans le cadre de notre élection à deux tours entre lesquels on peut anticiper relativement sûrement les reports de voix.

Encore une fois, pour qu’E. Macron ait besoin des voix de J.L. Mélenchon pour être élu, il aurait fallu un retournement absolument improbable des tendances observées au premier tour, permettant non seulement que M. Le Pen comble son retard, mais qu’en plus elle bénéficie d’un report massif d’électeurs des autres candidats ayant, eux, appelé au « front républicain », se retournant  contre les consignes de votes de leurs propres états-majors. Un scenario hautement improbable. Et vous le saviez pertinemment.

Il n’y avait pas de risque que M. Lepen l’emporte. Il avait donc un espace de pensée, un espace de réflexion politique quant à ce qu’il convenait de faire au deuxième tour, pour tous ceux qui, comme moi, avait voté « vraiment a gauche » – disons de B. Hamon à P. Poutou en passant par J.L. Mélenchon – et qui ne voulaient pas du programme d’E. Macron dont nous craignons qu’il ne fasse qu’aggraver les inégalités qui fracturent notre société et sur lesquelles les néo-fascistes prospèrent, précisément.

Et dans cet espace ouvert par la non-victoire annoncée de M. Le Pen, plusieurs options toutes aussi respectables les unes que les autres existaient :

  • Voter E. Macron pour infliger une défaite électorale à M. Le Pen, évidemment avec l’inconvénient de fournir à moindre frais à E. Macron un score élevé qu’il s’empresserait comme J. Chirac quinze ans plus tôt de considérer comme un vote d’adhésion, affaiblissant l’opposition future à son programme ;
  • S’abstenir ou voter blanc pour limiter l’ampleur de la victoire électorale certaine de E. Macron, et par là renforcer l’opposition future à son programme, en particulier aux législatives à venir.

Ce débat, nous, électeurs de la « vraie gauche » dont vous vous réclamez, nous l’avons eu, en famille, entre amis, entre voisins, entre collègues de travail, entre camarades syndicalistes, entre militants. Il a été parfois âpre, tendu, mais il a été.

Et ce débat, vous l’avez a priori condamné, interdit, en en restant à la première option présentée comme la seule acceptable. De quel droit ?

L’injonction, l’admonestation, la quasi obligation faites au électeurs de la France Insoumises de voter E. Macron n’avaient pas pour but de se préserver d’un danger de prise de pouvoir par le FN, danger objectivement inexistant.

Elles n’avaient pas non plus pour but de les convaincre de contribuer à une défaite électorale de M. Le Pen dont le passé a démontré qu’elle n’aurait aucune influence sur son enracinement dans la vie politique de notre pays.

Elles n’avaient qu’un seul but : affaiblir en le divisant le mouvement de la France Insoumise aux prochaines législatives.

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