Je dédie cette nouvelle à feu mon grand-père bien-aimé qui s’en est allé sereinement dans sa 97e année entre le moment de l’écriture de ce texte et celui de sa parution. Par Cecilia Hamel 

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Là, assise au bord du lac les yeux fermés, sachant que derrière la membrane fine de mes paupières un paysage imposant m’entoure, j’entends le bruit des nuages qui passent (ou peut-être est-ce celui des avions qui fendent l’air). Mon sang bat la mesure sur mes tempes. Centrée, calme, je suis à l’écoute de mes perceptions.

A partir de cette immobilité, autarcique, riche d’une potentielle plénitude je cherche à retrouver la sensation du mouvement. A ces deux extrêmes je sens palpiter le moi. Non que dans les autres moments je ne sois moi mais au cœur du mouvement comme de l’état méditatif je me sens reliée à un noyau singulier qui m’est propre, dépouillé de tout signe distinctif d’appartenance.

Paupières closes je suis assise et une vague de chaleur me parcourt jusqu’au creux des cuisses, comme la promesse d’un désir. Sur un vélo. Et je roule, roule et roule. La sueur perle sur mon visage. Dévale depuis la racine des cheveux, franchit la ligne sourcilière et pénètre dans mon œil l’irritant de ses cristaux salés, puis coule dans ma bouche, ruisselle le long de mes bras avant de couvrir de moiteur mon corps entier. Chevilles en rotation, genoux en mouvement, j’attaque la pente et la gravis en danseuse, visage au vent, heureuse de me sentir exister jusqu’à la douleur musculaire. Grisée, je me sens invincible. Rien ne m’arrêtera plus.

Tourne, tourne, tourne encore. Et mon esprit vogue où il veut.

Ouvrant les yeux, je m’aperçois que sans le remarquer je me suis placée en face du point où je serais allée aujourd’hui si j’avais choisi l’autre rive. Ce mystérieux noyau pressenti tout à l’heure semble bien me guider. En vis-à-vis, de l’autre côté du lac, une opulente demeure d’un autre âge me toise. Située sur un promontoire dégagé, ceinte d’arbres centenaires, solide et charnue elle coiffe la colline, posée dans un écrin de verdure.

Je suis souvent allée me promener ou courir dans le vaste parc qui l’entoure. Que revêt-elle de spécial à mes yeux ? Elle se démarque des constructions plus récentes qui l’entourent mais là ne peut être la raison.

Peut-être que la connivence que je ressens avec cette demeure a pour source les représentations que je me suis faites à travers mes lectures d’adolescente, alors que je découvrais avec exaltation tout un univers romanesque. Elle a pour moi le charme, l’épaisseur des lieux avec lesquels on a tissé un lien particulier que ce soit à travers l’expérience vécue, l’investissement affectif ou l’imaginaire. Un lieu c’est de l’espace traversé par le temps, par notre mémoire et nos projections.

Entre elle et moi s’étend le lac, ses eaux bleu-gris et aigue-marine, ses courants capricieux avec lesquels j’ai en commun d’être labile et la volatilité d’une existence parfois vouée aux quatre vents. Ce qui m’attire en elle pourrait être aussi sa stabilité. Un point d’ancrage, un point fondateur quel qu’il soit est nécessaire pour pouvoir tracer au mieux notre existence. Sans point zéro, nulle courbe, nulle cartographie ne peut se faire.

J’oublie à nouveau où je suis et pédale de plus belle. Le présent n’est plus que le point d’intersection du passé et de l’avenir. Comme si la vitesse relativisait la notion de passé, présent et futur, à la manière des vingt-quatre images par seconde qui défilent au cinéma, l’œil déduisant le mouvement de la succession rapide des images fixes. Alors que si les images allaient à un rythme inférieur l’œil discernerait clairement l’image d’avant, l’actuelle et celle d’après. L’avant et l’après d’un coup de pédale est comme l’avant et l’après d’un pas de promeneur. La vitesse en plus. C’est elle qui prolonge l’avant et l’après du geste répétitif vers un avant-après qui dépasse la portée du geste lui-même. Le mouvement accompagné de vitesse nous projette à la fois vers le passé et le futur. Nous propulse en avant tout en nous liant, à travers le mouvement, au temps qui vient de s’écouler. La navigation de l’esprit, fluide, à travers le temps, par le biais de la projection, de la mémoire et de l’imagination est le point commun entre mouvement et état méditatif.

Arc-boutée sur ce vélo, l’air me fend le visage d’un grand sourire. Je tourne avec jubilation, le paysage défilant. Et quand les verglas de l’hiver me contraindront de rouler en salle mon regard s’évadera, trouvant une échappée, trouant les parois. Comme dans le métro : lorsqu’on est passager dans une rame de métro souterrain on se sent pris au piège, l’horizon y est borné de part et d’autre d’un espace contigu, le tout nimbé d’une lumière souvent sinistre. Et quand le regard réussit à se perdre au loin, s’appuyant non pas sur le simple reflet dans la vitre d’en face mais sur les images reflétées par les autres vitres – opposées, latérales, qui elles-mêmes se mirent avec leur contenu dans la vitre sur laquelle nous portons nos yeux – alors, dans ces vitres se reflétant les unes dans les autres et superposant leurs images, lorsque ce point de fuite est capté par l’œil, l’on s’échappe loin, ailleurs.

En prise avec mon vélo comme à un point d’ancrage, mon esprit peut se laisser aller, de même que la mine du compas a loisir de tracer des cercles une fois la pointe posée. Mes pensées vagabondent comme l’autre jour, lorsque volant en main, roulant, je me laissais transporter par une œuvre pour orgue de Johann Sebastian Bach, tout en observant les multiples traces noires de pneus qui sortaient de la chaussée d’autoroute, la jalonnaient, relevé précis des multiples accidents qui avaient eu lieu, traces s’abîmant dans une fin brutale sur les bas-côtés de la route. Je me faisais alors la réflexion, en ce Vendredi saint, que le caractère sacré de ce jour particulier s’était perdu et que la génération de mes grands-parents avait peut-être encore connu cette sacralité.

Le moment venu, mon grand-père s’en irait, emportant avec lui cette mémoire. Au moment où je pensais cela, je vis une ombre, une silhouette ayant la forme d’une feuille de journal ouverte, frôler mon pare-brise selon une courbe ascendante accompagnant l’inclinaison de la vitre et l’avancée du véhicule. C’est ensuite, repérant cette même silhouette dans le rétroviseur intérieur que je reconnus un oiseau aux ailes déployées s’élevant rapidement dans les airs. Un jour c’est ce que fera l’âme de mon grand-père, lui qui peut me raconter le temps de mes origines, les premières voitures, celles que l’on réparait encore soi-même en ouvrant le capot.

Un jour il partira cet être que j’affectionne, qui a tracé une voie pour une des lignées dont je descends. J’ai du respect pour lui. En cette vie il me précède et vers la mort il me devancera, si le cycle de la vie décide de suivre son cours le plus naturel. Mon grand-père constitue, avant mon père, l’avant-dernière barrière biologique avant qu’il ne soit mon tour, un jour, de franchir le seuil de lumière et d’ombre.

Le temps nous est compté. La roue tourne. Et moi je roule à vive allure. En pédalant ou au volant, pulvérisant ainsi l’égrènement du temps seconde par seconde, ayant la sensation à travers cette accélération de brouiller le passage du point alpha au point bêta sur l’axe du temps, pour me situer davantage dans la synchronie. Celle des correspondances entre passé, présent et futur, mémoire et projection, souvenir et imagination.

Et me voici, pédalant par une belle journée ensoleillée d’avril, heureuse, sachant que je fais route vers un bonheur en gestation. Le mouvement est vif et fait claquer l’air à chaque coup de pédale, le soleil apparaît par intermittence à travers la futaie, marbrant ainsi mon visage. Quand je me retrouve dans la pleine lumière de l’astre, je goûte la chaleur qui gagne peu à peu chaque centimètre carré de ma peau. Cette chaleur opère avec la même détermination que lorsque, dans la douceur, tu t’empares de moi et me donnes en partage une onde de choc. Vers cette ondée vitale, je roule.

Par Cecilia Hamel

Publié initialement en juin 2004 par la revue Profil

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Source: http://arretsurinfo.ch/prise-de-vitesse-du-velo-a-la-vague/

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