Benyamin Netanyahou en visite à Moscou en 2015. Crédit: DR

Libre opinion du Général (2S) Dominique Delawarde

On connaît les excellentes relations USA-Israël sans en connaître tous les ressorts, les relations très froides teintées d’hostilité entre les USA et la Russie sans en connaître non plus toutes les raisons, mais ce dont on a moins conscience, c’est que ces relations USA-Russie découlent pour une large part des relations Israël-Russie dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont, malgré les apparences, tout sauf cordiales.

Derrière les poignées de main et les sourires de circonstance lors des rencontres bilatérales entre Poutine et Netanyahu, la relation entre la Russie et Israël,  ne peut pas être bonne pour au moins dix raisons.

1 – La Russie a reconnu, dès novembre 1988, l’état de Palestine dans ses frontières de 1967 à l’ONU   en entraînant derrière elle tous ses alliés des BRICS et de l’OCS (Organisation de coopération de Shangaï) et de très nombreux états indécis (137 pays  au total à ce jour).

2 – La Russie milite inlassablement, avec ses alliés BRICS et OCS, pour la reconnaissance par le reste de la communauté  internationale (56 pays) du droit des Palestiniens à un État. Ce point est régulièrement évoqué dans les déclarations finales des congrès annuels des BRICS.

3 – La Russie a toujours voté à l’ONU pour les palestiniens, contre l’état hébreux sur tous les projets de résolutions opposant les deux parties, et notamment sur la résolution 2334 du 23 décembre 2016 dans le vote unanime du conseil de sécurité de l’ONU (14 à 0, abstention US) condamnant la poursuite des implantations israéliennes en Palestine occupée.

4 – La Russie est un allié fidèle et solide de la Syrie de Bachar el Assad, ennemi déclaré d’Israël. Son intervention militaire, en soutien des forces armées du seul gouvernement légal de Syrie,  a entraîné l’échec d’un démembrement programmé de ce pays dont Israël espérait tirer profit (en annexant, entre autre, le Golan, château d’eau de la région).

5 – La Russie est un allié solide de l’Iran, principal ennemi déclaré d’Israël, auquel il livre de l’armement défensif (missiles S-300, commande iranienne de 9,3 milliards de $ d’armement en novembre 2016 pour des chars T 90 et des avions).

Vladimir Poutine soutient aussi la candidature de Téhéran qui souhaite être membre à part entière de l’OCS (l’Iran en est «membre observateur» depuis plusieurs années). Une appartenance de l’Iran à l’OCS et les livraisons d’armes et de technologies russes pourraient rendre plus délicate, voire plus coûteuse, une intervention militaire préemptive du binôme israélo-US. Quant à la remise en place, contre l’Iran, de sanctions approuvées par l’ONU, elle est peu probable car la Russie, elle même objet de sanctions USA-UE, appliquerait son droit de veto et serait probablement suivie par la Chine).

6- La Russie entretient de bonnes, voire d’excellentes relations avec la Turquie et l’Irak, l’Égypte et la Libye, qui ne sont pas vraiment de grands amis d’Israël.

7 – La Russie a toujours condamné, avec ses alliés des BRICS  et de l’OCS, la politique de colonisation, d’apartheid, de répression brutale et disproportionnée de l’état hébreu en Palestine, notamment à Gaza.

8 – La Russie a été, historiquement, terre de très forte présence juive et surtout terre de pogroms, notamment au XIXème et au début du XXème siècle. Une  émigration récente et considérable des juifs de Russie (près d’un million depuis 1990) vers Israël ou vers les pays de la coalition occidentale a pu, à tort ou à raison, être perçue comme une forme de désertion par les autorités russes. Elle a considérablement réduit l’effectif et donc le poids politique de la communauté juive en Russie. En 1960 il y avait encore 2,3 millions de juifs en URSS (sur 212 millions d’habitants). Ils ne sont plus que 200 000 aujourd’hui dans la  Russie de Poutine (sur 145 millions d’habitants).

9 – Pour assurer son pouvoir, Poutine a dû affronter une nomenklatura et une oligarchie ayant une très forte composante issue de la communauté juive (25% sur les 200 principaux oligarques, beaucoup plus sur la nomenklatura héritée de Eltsine). Pour éliminer ses principaux opposants membres de cette oligarchie, Poutine a dû frapper fort et faire des exemples (Berezovski, Goussinski, Mikhaïl Khodorkovski, Vladimir Yevtushenkov…..). S’agissant de la nomenklatura, il a remplacé progressivement les proches de Eltsine par des hommes à lui à tous les postes clefs. L’influence du Congrès juif de Russie s’en est trouvée, peu à peu, considérablement réduite.

10– Poutine sait depuis longtemps qui a monté, contre les intérêts russes, le coup d’État de Maidan en Ukraine alors qu’il préparait et tentait de réussir ses jeux olympiques de Sotchi. Il sait que Victoria Nulland, maître d’œuvre US de ce coup d’état, est une néoconservatrice pure et dure d’ascendance ashkénaze. Il connaît les liens très étroits qui lient les néoconservateurs US à l’AIPAC (American Israeli Public Affairs Commitee) et l’AIPAC à Israël. Il connaît ceux qui, au Congrès US, s’opposent aujourd’hui à toute amélioration des relations USA-Russie, pourtant souhaitée par Trump. Il sait l’influence qu’exerce Benjamin Netanyahu sur  ces «néocons» du Congrès US.

Au total, le simple examen des faits ci dessus évoqués montre que la Russie de Poutine et l’État Hébreu de Benjamin  Netanyahu ne peuvent être que des adversaires irréductibles.

Ces deux hommes qui ne respectent que la force et les chefs d’état forts qui leur ressemblent, ne peuvent que se respecter, voire s’estimer, tout en s’opposant farouchement et froidement l’un à l’autre.

Tous les moyens vont être utilisés par les deux partis pour isoler, affaiblir, neutraliser l’adversaire.
S’agissant d’Israël ces moyens utilisés vont inclure l’action conjointe de tous les lobbies qui le soutiennent dans de grands pays (USA, France, GB, Canada, Australie, mais aussi Russie, Brésil, Argentine). Ces lobbies  qui lui sont attachés sont particulièrement actifs dans la politique, les médias, les affaires et chez les people.

Le russian bashing dans les médias occidentaux et l’attaque systématique dans ces mêmes médias de tous ceux qui, de près ou de loin, soutiennent la Russie ou veulent simplement dialoguer avec,  ou avec tout autre adversaire d’Israël, peuvent facilement se comprendre ainsi.

Par Général (2S) Dominique DELAWARDE |  19 février 2017

Ancien chef du bureau Situation-Renseignement-Guerre Électronique» de l’État major Interarmées de Planification Opérationnelle

Source : Lettre de l’ASAF

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