Par Nyein Nyein pour The Irrawaddy

SITTWE & MAUNGDAW – État Rakhine, le 19 septembre 2017 

Commentaire du traducteur qui vit en Asie du Sud-Est: « J’aime bien ce journal The Irrawaddy car il est honnête et cherche à donner la parole à toutes les opinions« .

Tout le monde s’est enfuit, à l’exception de quelques hommes laissés dans les villages pour s’occuper de notre bétail, a témoigné Ma Hla Aye Mon, une femme d’ethnie Daingnet âgée de 30 ans. Elle s’est réfugiée dans un monastère du canton de Ponnagyun, à quelque 33 kilomètres au nord-est de Sittwe, la capitale de l’État Rakhine.

« Si les militants kalars ont osé attaquer ces 30 avant-postes de sécurité, que vont-ils faire aux civils ordinaires? », a-t-elle demandé à The Irrawaddy au début de septembre, en référence aux attaques du 25 août par l’Armée Rohingya pour le Salut de l’Arakan (ARSA). « Kalar », un terme dérogatoire, est utilisé par beaucoup de gens au Myanmar pour désigner ceux qui sont originaires de l’Asie du Sud (Inde, Bengladesh et Pakistan).

La peur de Ma Hla Aye Mon reflète celle de dizaines de milliers de personnes réfugiées à l’intérieur de l’Etat Rakhine. Elle est originaire du village Daingnet, Taung Maw, situé dans le canton de Buthidaung. Taung Maw abrite environ 80 familles et se trouve près de la chaîne de Mayu. Les villageois vivent de l’agriculture et de la pèche aux crabes, aux poissons et aux grenouilles, mais depuis les événements du 25 août, ils ne peuvent plus travailler, a expliqué Ma Hla Aye Mon.

La population d’ethnie Daingnet est estimée à moins de 20 000 personnes au Myanmar, mais plus de 100 000 membres de cette même ethnie résident en Inde et au Bangladesh, se faisant appeler « Chakma ». C’est l’une des six sous-ethnies arakanaise dont la liste complète comprend les Mro, Daingnet, Thet, Maramagyi, Kami et Kaman.

Après les attaques islamistes d’août à Maungdaw contre les forces de sécurité du Myanmar – et les « opérations de déminage » qui ont suivi – les femmes ont probablement plus souffert que leurs homologues masculins, fuyant leurs maisons avec des nouveau-nés, des jeunes enfants et des personnes âgées.

À travers la frontière au Bangladesh, plus de 400,000 Musulmans qui s’auto-identifient comme Rohingya ont fui le Myanmar, selon les estimations des Nations Unies. Les réfugiés déclarent constamment que les troupes de sécurité birmanes ont détruit leurs maisons et les ont forcées à quitter le pays; leur situation a été largement couverte par les médias internationaux. Pendant ce temps, les réfugiés à l’intérieur du Myanmar racontent qu’ils vivaient dans la peur des groupes islamiques actifs dans la région.

Au Myanmar, le gouvernement ne permet aux journalistes que l’accès aux « zones sûres », les zones sous le contrôle des forces armées, dans le sud de Maungdaw, où quelque 30,000 membres des minorités ethniques, comme celle des Daingnet, sont déplacés à l’intérieur du pays. La majorité des musulmans qui ont fui venaient de la partie nord de l’État, près de la frontière bangladaise.

Cet accès limité des journalistes est la raison pour laquelle les histoires des groupes ethniques comme les Daingnet sont restés largement inconnues du monde extérieur.

Les femmes avec qui The Irrawaddy a parlé – des Daingnet, Arakanaises et Hindous – ont déclaré qu’elles estiment qu’il n’y a pas de sécurité dans leurs villages. Les attaques récentes de militants musulmans, ont-elles dit, les ont amenés à craindre que leurs groupes « puissent être anéantis ». Les femmes musulmanes ont également craint être prise pour des militantes islamistes par l’armée ou être accusées par les militants islamistes d’être des informateurs du gouvernement.

La population officielle de l’État de Rakhine, qui compte près de 3,2 millions d’habitants, est composée en majorité d’Arakanais Bouddhistes et comprend plus d’un million de Musulmans en grande partie apatrides qui s’auto-identifient comme Rohingya et qui n’ont pas été comptés lors du recensement de 2014. Le gouvernement ne reconnaît pas le terme « Rohingya » et les oblige à s’inscrire sous le nom de « Bengali » en les classant comme des immigrants du Bangladesh. Beaucoup ont refusé.

Des violences entre les Bouddhistes et les Musulmans ont éclaté en 1994 et en 2012, ce qui a conduit au déplacement de milliers de personnes. La confiance et la coexistence entre les différentes communautés religieuses de l’État semblent avoir disparu.

U Chan Sein Hla, un homme Daingnet âgé de 60 ans originaire du village de Thein Taung Pyin, a déclaré que depuis 2012, sa communauté vivait dans la peur. Les femmes et les filles de sa communauté sont depuis parties vivre dans la zone industrielle de Yangon où, dit-il, elles pensent qu’elles y seront plus en sécurité.

Il a ajouté que son village n’avait jamais reçu le soutien du gouvernement ni celle des ONG internationales.

Des femmes Daingnet se sont réfugiées avec plus de 200 autres personnes dans un monastère du canton de Ponnagyun. Photo prise le 2 septembre 2017 par Nyein Nyein pour The Irrawaddy

« Pourquoi cela arrive-t-il? »

Ma Thet, une résidente bouddhiste arakanaise du village mixte, bouddhiste et musulman, d’Alethankyaw, a déclarée que le 24 août, la veille des attaques, elle a ressenti un malaise dans la communauté. Plus tard, les maisons des deux groupes religieux ont été incendiées.

Dans 176 villages musulmans, les habitants ont fui vers le Bangladesh mais dans 261 autres villages musulmans, ils sont restés sur place. Le comité d’information du gouvernement a déclaré que ceux qui ont fui étaient affiliés à l’ARSA, qui est une organisation terroriste selon lui. Il prétend également avoir tué quelque 400 militants soupçonnés de faire partie de cette organisation lors d’environ 90 affrontements.

Daw Shwe Nu, une musulmane de 64 ans du quartier de Myoma Ka Nyin Tan à Maungdaw, a déclaré à The Irrawaddy qu’elle « ne veut pas quitter » son village. Son quartier a jusqu’à présent été épargné par les incendies volontaires et les attaques.

« Je suis très triste à cause de cette instabilité. Pourquoi cela se passe-t-il? », a-t-elle déclaré à The Irrawaddy lors d’un déplacement régulier de journalistes organisé par le gouvernement début septembre.

Une fuite à la frontière n’est pas bon marché: ceux qui fuient doivent souvent payer un passage en ferry à travers le fleuve Naf pour se rendre au Bangladesh.

« Nous ne pouvons pas y aller car nous n’avons pas assez d’argent pour payer. Ils demandent de 100 à 200 000 kyats (de 73 à 147 dollars US) », a expliqué Daw Shwe Nu.

Un touriste allemand, Reinhart Unverricht, a témoigné pour The Irrawaddy à Ponnagyun. Il a dit être surpris par les conditions difficiles dans l’État de Rakhine.

« Vous n’êtes jamais sûr de savoir la vérité, de ce camp-là ou de l’autre camp », a-t-il expliqué, « c’est très difficile pour nous ».

En se référant aux médias occidentaux, Unverricht a déclaré avoir lu beaucoup d’articles donnant le point de vue des journalistes stationnés du côté bangladais de la frontière. « Ils ne montrent pas le côté d’ici. Pourtant, ici, c’est aussi horrible que se qui ce passe là-bas, dit-il en se référant aux Daingnet réfugiés dans des abris provisoires.

Par Nyein Nyein pour The Irrawaddy, le 19 septembre 2017

Nyein Nyein

Nyein Nyein est Senior Reporter à l’édition anglaise de The Irrawaddy.

Le magazine The Irrawaddy a été fondé en 1993 par des journalistes birmans exilés en Thaïlande.  Parmi eux, beaucoup ont été témoins ou ont participé aux soulèvements pro-démocratie historiques de 1988.

The Irrawaddy a été la première publication non affiliée aux mouvements dissidents birmans. Ses articles critiques l’ont fait interdire au Myanmar. Toute personne surprise avec un exemplaire risquait l’arrestation et la prison.

En 2000,  le site The Irrawaddy a été lancé, et aussitôt bloqué au Myanmar, et ce pendant onze ans. Quand les restrictions sur les médias ont été assouplies en 2011, The Irrawaddy a enfin pu être lu depuis le pays sur Internet. La version papier a commencé à être légalement distribuée dans tout le pays en 2013.

Depuis sa création, The Irrawaddy s’efforce de donner aux lecteurs des informations différentes. Il a une ligne éditoriale pro-démocratie, qui considère qu’une presse libre est essentielle pour une démocratie.

Imprimer