Entre réalité et avenir rêvé: écrit il y a une année, un texte à lire entre les lignes qui porte la patte de Shamir et de son humour paradoxal. [ASI]

L’ambassadeur David Friedman, en mai 2017 à Jérusalem.


J’étais au courant du choix de Trump pour l’ambassadeur à Tel Aviv dix jours avant qu’il soit annoncé (et j’ai publié en russe à ce sujet, ici) ; cela m’a donné le temps de discuter de cette nomination avec des Palestiniens et des Israéliens, ainsi qu’avec des diplomates russes. La nomination de David Friedman a horrifié les Israéliens progressistes, a ravi les militants palestiniens, a déboussolé les officiers israéliens et palestiniens, et a ouvert un fossé parmi les américains juifs. D’un coup, magistralement, Donald Trump a fait plus de dégâts que tout ce qu’on pouvait envisager. Si vous n’avez pas de temps pour voir ça en détail, je vais vous dire : c’est une excellente nouvelle pour la Palestine et les Palestiniens, et cela peut permettre à Trump de sauver sa peau …

Depuis des années les « libéraux » israéliens ont perpétré une supercherie (en anglais, oui, j’ai bien dit hoax), disant “combattre l’occupation” et souhaitant diviser la Palestine historique en deux Etats [Uri Avnery par exemple, ndlr], l’un juif et l’autre palestinien. Les officiels israéliens ont passé des années et des années à négocier avec les Etats-Unis, avec le Quartet, avec l’Autorité palestinienne, et ils n’ont absolument rien donné en échange du temps que cela leur faisait gagner. Des millions de dollars, provenant des contribuables européens et américains, ont permis à ces négociateurs de se la couler douce. Comment les Israéliens ont-ils obtenu ce résultat glorieux (pour eux) ? C’est grâce aux Israéliens dits progressistes ou libéraux. Sans la complicité de ces gens-là, les nationalistes juifs modérés de Bibi Netanyahou auraient été incapables d’engloutir et de digérer la Palestine, lentement et sûrement, en paix, une bouchée après l’autre.

Chaque année ils confisquent quelques km2 stratégiques, et y installent quelques milliers de colons. Pas à pas, ils ont dévoré la Palestine comme les souris viennent à bout du fromage. Et maintenant ils sont sous le choc : leur mode de vie enchanté va bientôt s’évanouir, parce que leur escroquerie est dévoilée.

Les nationalistes juifs purs et durs ont toujours voulu annexer la totalité de la Palestine. Les modérés et les libéraux pensaient que cela ferait imploser l’Etat juif, parce que dans le nouvel Etat les juifs auraient du mal à rester majoritaires. Il y a des statistiques diverses, et des conclusions différentes, mais selon le décompte le plus optimiste pour les juifs, ils représenteront 50% de la population. L’Etat unique ne serait donc pas juif, ou bien il ne serait pas démocratique, voilà la réponse habituelle. Les nationalistes rétorquaient : « On verra. Gardons le cap, et nous saurons gérer la situation ».

Les gentils salopards modérés et leurs crypto-partisans répondaient de leur côté : « Nous en serions ravis, mais c’est l’Amérique qui ne nous le permet pas ». Et les Etats-Unis fournissaient aux israéliens juifs, docilement, un alibi : « Effectivement, nous ne vous permettrions pas d’annexer la Palestine, oui, nous voulons que vous acceptiez de négocier en vue de la solution à deux Etats ». Tout ça, c’est dépassé désormais.

Si les juifs annexent la Palestine, c’en sera fini aussi de leur long subterfuge en termes d’occupation et de « lutte contre l’occupation ». Ce faisant, ils donneront aux Palestiniens l’égalité des droits, y compris le droit de voter à la Knesset, et là il y aura bien un pouvoir partagé, avec d’autres fruits de la démocratie. S’ils ne donnent pas des droits égaux aux Palestiniens, il y aura un enjeu simple et clair pour lequel nous battre : précisément cela, l’égalité des droits et la liquidation des vestiges de l’apartheid.

Voici le point de vue  d’un merveilleux militant de Bethléem, le professeur Mazin Qumsiyeh, directeur du Musée d’histoire naturelle de la Palestine, qui était à Yale autrefois. Il signe « Un bédouin dans le cyber espace, un villageois chez lui », et c’est un surgeon d’une vieille famille chrétienne. Réagissant à la nomination de Friedman, Qumsiyeh écrit :

« Ca peut s’avérer positif parce que cela peut dissiper le brouillard, et peut-être que la dernière feuille de vigne qui cache l’absurdité de ces ‘négociations’  pour une ‘solution à deux Etats’ (sorte de mirage pour dissimuler l’apartheid et le colonialisme qui se maintiennent) s’envolera».

C’est à peu près ce que j’écrivais il y a longtemps déjà, en 2001[1]:

“L’idée de deux Etats a toujours été de l’esbroufe. Pas un politicien israélien, même le regretté Rabin, n’a jamais sérieusement envisagé de renoncer à la moindre parcelle de la Palestine historique […] Autrement dit : Nous devrions dire aux juifs : ‘Annexez les territoires, mais donnez aux Palestiniens l’égalité pleine et entière’. L’issue à la situation actuelle n’est pas la partition en deux Etats mais l’absorption et l’égalité » ( In L’Autre Visage d’Israël, éd. Al Qalam, 2003).

Voilà pourquoi je ne suis pas affolé par la nomination de Mr. Friedman. Laissons-le amener l’Israël à rendre effective l’annexion de la Palestine, ainsi que l’égalité pour ses habitants. Il a l’air d’un homme droit, pour autant qu’un avocat juif puisse l’être. Il a même ouvert une clinique de convalescence pour enfants juifs et palestiniens, dans le Sud d’Israël.

Certes, un ambassadeur US en Israël a moins de pouvoirs qu’un préfet romain en Judée au temps du Christ. Mais maintenant il deviendra difficile pour un dirigeant israélien de dire qu’il n’annexe pas la Palestine à cause du veto américain. Et après l’annexion, à nous de jouer pour l’égalité, dans des conditions plus favorables.

Cette solution fait sens, dans la mesure où il y a une grande insatisfaction dans les territoires palestiniens. Les dernières élections se sont tenues en 2006 ; depuis les cinq dernières années, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas règne sans mandat populaire, et s’appuie seulement sur l’autorisation israélienne. Pour obtenir ce soutien israélien, l’Autorité a juré de  « coopérer en matière de sécurité » avec les juifs. Les soldats israéliens et la police peuvent pénétrer (et ils le font tous les jours) en territoire palestinien tant qu’ils veulent et mettre le grappin sur chacun à leur guise. Les gens n’apprécient pas cette coopération, parce que la police palestinienne en est à arrêter ceux qui manifestent contre l’occupation israélienne. Ils voient l’Autorité comme le partenaire junior dans l’appareil d’occupation israélien. Nul besoin de comparer avec le régime de Vichy ou les Quisling de Norvège ou encore le Judenrat allemand : la situation est différente, et les gens ont besoin d’une autorité locale pour le nettoyage des rues et la distribution du courrier.

Le parti d’Abbas [chef de l’Autorité palestinienne] n’est pas ce qu’il y a de pire : la majorité des responsables est composée de braves gens sincères, même si leur capacité pour faire vraiment bien les choses est étroitement limitée par les Israéliens [ici Shamir évite de juger les occupés même si il n’en pense pas moins, ndlr]. Le manque de démocratie constitue un problème : aux dernières élections, la majorité a voté pour le Hamas, un parti islamique modéré comparable à celui d’Erdogan en Turquie, mais sous la pression américaine et israélienne, les gagnants se sont surtout retrouvés en taule, et n’ont pas pu participer au gouvernement. Depuis lors, l’Autorité palestinienne trouve sans cesse de nouvelles raisons pour retarder de nouvelles élections : ils ne croient pas qu’ils gagneraient.

Le Hamas est au pouvoir à Gaza, et il y est parvenu en toute légitimité, mais les habitants là aussi en ont assez de sa férule. Les Palestiniens disent que Gaza, contrôlée par le Hamas, voterait pour le Fatah, tandis que la Cisjordanie contrôlée par le Fatah voterait pour le Hamas, et c’est bien possible. Le mois dernier, il y a eu des heurts violents entre la police de l’Autorité palestinienne et les partisans de Mohammed Dahlan, ex ministre en exil, qui veut devenir le nouveau président. Mahmoud Abbas n’a aucune envie de partager son poste présidentiel, malgré son grand âge (plus de 80 ans).

Les observateurs israéliens et palestiniens pensent que l’Autorité palestinienne pourrait bien s’écrouler cette année. Abbas a dit plusieurs fois qu’il était prêt à rendre les clés à Israël : « Laissez-les gouverner, puisqu’ils m’ont rendu la tâche impossible ! »

Les Palestiniens préféreraient être absorbés dans l’Israël, avec sa démocratie limitée, ses lois, son ordre, et sa prospérité relative. Il n’y a pas un village palestinien en Israël qui serait d’accord pour se faire absorber dans une Palestine dirigée par l’ANP : cela a été discuté plusieurs fois, et l’offre n’a pas trouvé preneur. Les Palestiniens sont tout à fait capables de gérer un pays, mais les limites imposées par les juifs sont trop étroites pour que ce soit viable. Alors en avant pour l’annexion et l’égalité.

La Palestine/Israël deviendra un Etat démocratique, où Juifs et Palestiniens pourront vivre heureux à terme, en égaux. Mais l’Etat démocratique ne sera pas un Etat juif, objecteront certains. Et c’est bien le meilleur aspect de la chose, je dirais. L’Etat juif est aussi détestable que l’Etat aryen, ou l’Etat islamique, et tous ceux qui rejettent l’Etat aryen et l’Etat islamique devraient rejeter l’Etat juif de même. Cela porterait un coup à l’Entité opaque : Israël joue un rôle important dans leurs plans, et la disparition de l’Etat juif va saper leurs projets.

Sans l’Etat juif, les juifs des US et d’autres contrées reprendront leur vie normale, oublieront les rêves de domination du monde, et deviendront des citoyens respectueux de la loi dans leurs pays respectifs.

Et en quoi cette nomination va-t-elle sauver Trump ? Elle va mobiliser les sionistes purs et durs pour le soutenir contre leurs frères modérés et libéraux. Ce sont les mêmes qui avaient combattu contre les sionistes modérés en Palestine en 1947-48, et ils n’ont pas de mal à se lancer dans la bataille contre les juifs libéraux.

Même si pour des raisons de correction politique, les gens préfèrent parler des juifs en termes de sionistes, ce n’est qu’une figure de style. Les priorités sont très différentes pour les uns et les autres. Les « libéraux » veulent établir le nouvel ordre mondial, qui ferait une large place, généreusement, à l’Etat juif. Pour les sionistes purs et durs, le monde, c’est secondaire, tout ce qu’ils veulent c’est la Palestine tout de suite.

Ces sionistes-là ne sont pas assez malins pour comprendre que les modérés vont dans le même sens. Ils veulent rafler ce qu’ils peuvent sans attendre. C’est pourquoi ils se laisseront entraîner par l’idée de rafler la mise dès maintenant. Je pense qu’ils vont soutenir Trump, et peut-être que ce soutien l’aidera à louvoyer entre le Collège électoral (Charybde) et la Chambre des représentants (Scylla).

Conclusion, n’ayez pas peur du méchant Mr. Friedman. Il peut faire beaucoup de bonnes choses. En tout cas, il ne pourra pas faire empirer la situation. Personne ne croit que les juifs donneront jamais des parts de la Palestine aux Palestiniens, de toute façon. Alors laissons-les croquer le tout, et en faire une démocratie. Cela coulera la machinerie  sioniste plus vite et mieux qu’aucune guerre ne pourrait le faire.

Israël Shamir  | Décembre 18, 2016 | The Unz Review.

[1] “The idea of two states in Palestine is, and has always been, a bluff. No Israeli politician, including the late lamented Mr Rabin, has ever seriously considered relinquishing any part of historical Palestine. The endless negotiations have been a sideshow designed to mollify the public. Behind the smoke screen of ‘temporary military occupation’, the hard-nosed Israeli leadership has confiscated Palestinian fields and houses to make room for Jewish settlements, and imprisoned and killed thousands of Palestinians. A succession of leftist and rightist Israeli regimes perpetuated this legal fiction in order to deny the civic rights of the conquered population. It was a brilliant idea, worthy of the Jewish genius: to carry on negotiations forever while giving lip service to the idea of two states. Voir l’article complet ici.

Traduction : Maria Poumier

Source: http://plumenclume.org/blog/202-trump-lache-le-chat-parmi-les-pigeons-juifs-par-israel-adam-shamir

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