Rapport de l’Institute for Policy Studies présenté en 1998 au Congrès des USA, re-publié sur Mother Jones sous le titre History 101: The CIA & Drugs 

Introduction par Eric Umansky


La CIA a une longue et sordide histoire de complicité dans le trafic de drogue international. Et tout est consigné dans les archives du Congrès.

En 1998, au cours d’auditions du Congrès sur les financements pour la CIA et autres agences de renseignements, le Représentant à la chambre John Conyers (Démocrate, Michigan) apportait le document intitulé « A Tangled Web: A History of CIA Complicity in Drug International Trafficking » (« Un écheveau inextricable : Une histoire de la complicité de la CIA dans le trafic de drogue international »), écrit par l’Institute for Policy Studies. C’est une courte, mais fascinante lecture – qui comporte quelques personnages surprenants, comme Lucky Luciano, le célèbre gangster qui, semble-t-il, avait obtenu sa remise en liberté grâce à son travail loyal pour l’OSS (le précurseur de la CIA) [NdT : les Français seront peut-être encore plus étonnés d’y trouver une vieille connaissance, le « boucher de Lyon » Klaus Barbie].

Un écheveau inextricable : Une histoire de la complicité de la CIA dans le trafic de drogue international

Seconde Guerre mondiale

Le Bureau des services stratégiques (Office of Strategic Services, OSS), et le Bureau des renseignements navals (Office of Naval Intelligence, ONI), les organisations parentes de la CIA, cultivent des relations avec des parrains de la mafia italienne, recrutent nombre de membres de la pègre de New York et de Chicago, y compris Charles ‘Lucky Luciano, Meyer Lansky, Joe Adonis et Frank Costello, aident les agences à rester en contact avec des parrains de la mafia sicilienne exilés par le dictateur Benito Mussolini. A l’intérieur, le but est de prévenir le sabotage des ports de la côte est, alors qu’en Italie, le but est d’engranger des renseignements sur la Sicile avant l’invasion des Alliés et d’éliminer le Parti communiste italien. Emprisonné à New York, Luciano obtient sa liberté pour services rendus pendant la guerre et est déporté en Italie, où il s’empresse de bâtir son empire de l’héroïne, d’abord en détournant des fournitures du marché légal, avant de développer des connexions au Liban et en Turquie, qui fournissent de la morphine base à des labos en Sicile. L’OSS et l’ONI travaillent aussi avec des gangsters chinois qui contrôlent de vastes stocks d’opium, de morphine et d’héroïne, et aident ainsi à établir le troisième pilier du marché de l’héroïne d’après-guerre dans le triangle d’or, la région frontalière entre la Thaïlande, la Birmanie, le Laos et la province chinoise du Yunnan.

1947

Dès sa première année d’existence, la CIA perpétue les efforts anticommunistes des avances de renseignements américaines. Des agents de la CIA aident la mafia à prendre le contrôle total de la Sicile et envoient de l’argent à des passeurs d’héroïne corses basés à Marseille, pour les assister dans leur bataille contre les syndicats communistes pour le contrôle des docks de la ville. Vers 1951, Luciano et les Corses ont mis leurs ressources en commun, donnant naissance à la célèbre « French Connection », qui allait dominer le marché mondial de l’héroïne jusqu’au début des années 1970. La CIA recrute également des membres du crime organisé au Japon, pour aider à s’assurer que le pays reste dans le monde non-communiste. Plusieurs années après, les yakuzas japonais émergent comme source majeure de méthamphétamine à Hawaï.

1950

La CIA lance le Projet Bluebird, pour déterminer si certaines drogues sont à mêmes d’améliorer ses méthodes d’interrogatoire. Cela finit par mener le directeur de la CIA Allen Dulles, en avril 1953, à instaurer un programme pour ‘l’utilisation secrète d’agents biologiques et chimiques’ dans le cadre des efforts persistants de l’agence pour contrôler les comportements. Dotés de noms anodins comme Project Artichoke (projet Artichaut) et Project Chatter (projet bavardage), ces opérations perdurent tout au long des années 1960, avec diverses drogues, y compris du LSD, testées sur des centaines de sujets non-volontaires.

Mai 1970

Un correspondant du Christian Science Monitor rapporte que la CIA ‘est au courant, sinon complice, de l’exportation très étendue de l’opium du Laos, » dans une citation d’un pilote d’affrètement qui déclare que ‘les cargaisons d’opium obtiennent une autorisation spéciale de la CIA, puis une surveillance de leurs vols vers la sortie sud du pays.’ A ce moment, quelques 30 000 militaires américains au Vietnam sont dépendants à l’héroïne.

Juin 1980

Selon l’ancien agent de la DEA (Drug Enforcement Administration, agence américaine en charge de la lutte contre la drogue) Michael Levine, malgré des renseignements préalables, la CIA n’empêche pas les militaires boliviens, aidés par leurs homologues argentins, de monter le dénommé ‘Coup d’État de la cocaïne’. En fait, le vétéran de la DEA soutient que l’agence a activement encouragé le trafic de cocaïne en Bolivie, où les officiels du gouvernement qui tentaient de combattre les trafiquants risquaient la torture et la mort aux mains de terroristes paramilitaires soutenus par la CIA et dirigés par le criminel de guerre fugitif (également protégé par la CIA) Klaus Barbie.

Février 1985

L’agent de la DEA Enrique ‘Kiki’ Camerena est kidnappé et assassiné à Mexico. La DEA, le FBI et des enquêteurs du service des douanes américaines accusent la CIA d’entrave à leurs investigations. Les autorités des USA affirment que la CIA s’intéresse prioritairement à la protection de ses ressources, y compris le trafiquant de drogue N° 1 et kidnappeur Miguel Angel Felix Gallardo.

Avril 1989

Le Sous-comité sénatorial sur le terrorisme, les narcotiques et les communications internationales, dirigé par le sénateur John Kerry du Massachusetts, publie son rapport de 1166 pages sur la corruption due à la drogue en Amérique Centrale et dans les Caraïbes. Le Sous-comité avait déterminé que ‘il y avait nombre de preuves de contrebande de drogue à travers la zone de guerre de la part de Contras individuels, de fournisseurs des Contras, de pilotes Contras, et de mercenaires qui travaillaient avec les soutiens des Contras de la région’. Les officiels des USA, continue le Sous-comité, ‘ne se sont pas préoccupés du problème de la drogue par peur d’entraver les efforts de guerre contre le Nicaragua’. L’enquête révèle aussi que quelques-uns des ‘principaux officiels’ pensaient que l’usage de l’argent de la drogue était ‘une solution parfaite aux problèmes de financement des Contras’.

Janvier 1993

Le businessman du Honduras Eugenio Molina Osorio est arrêté à Lubbock, au Texas pour avoir fourni 90 000 dollars en cocaïne à des agents de la DEA. Molina a dit au juge qu’il travaillait pour la CIA, à qui il fournissait des renseignements politiques. Peu après, une lettre du siège de la CIA est envoyée au juge, et l’affaire est abandonnée. ‘Je pense que nous savons tous que la CIA mène ses affaires autrement que tous les autres’, note le juge. Molina admet ensuite que son implication dans le trafic de drogue n’est pas une opération de la CIA, et explique que l’agence le protège à cause de sa valeur en tant que source de renseignements politiques au Honduras.

Novembre 1996

L’ancien chef de la Garde nationale du Vénézuela et agent de la CIA, le général Ramon Gullien Davila est arrêté à Miami pour avoir fait entrer pas moins de 22 tonnes de cocaïne aux USA. Plus d’une tonne de cocaïne avait été introduite dans le pays avec l’approbation de la CIA dans le cadre d’un programme secret destiné à attraper des trafiquants de drogue, une opération gardée secrète envers les autres agences officielles des USA.

Publié le  par Entelekheia

Article original en anglais: Mother Jones

Traduction: Entelekheia

Source: http://www.entelekheia.fr/un-echeveau-inextricable-une-histoire-de-la-complicite-de-la-cia-dans-le-trafic-de-drogue-international/

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