Antipresse  N° 89 | 13.8.2017

Par Fernand Le Pic


Ça circule beaucoup en Europe: libre circulation, migration… Mais voici que l’OTAN a décidé de ce joindre au mouvement. Ces «migrants en uniforme» réclament désormais une liberté de circulation totale sur le continent.

Le lieutenant-général Frederick «Ben» Hodges dirige encore pour quelque temps le corps d’infanterie de l’armée américaine stationné en Europe, l‘USAREUR pour les intimes, avec sous ses ordres un effectif permanent d’environ 30’000 fantassins, paras et autres forces, notamment dans le renseignement et la désinformation militaires. Son quartier général se situe à Wiesbaden, haut lieu du pont aérien vers Berlin durant la Guerre froide.

Cela fait bientôt deux ans que notre général Ben Hodges trépigne. Il se plaint tous azimuts des très désagréables entraves administratives qui gênent le passage aux frontières intra-européennes de ses soldats et convois, tous bourrés d’armes et de munitions. Il en fit un long plaidoyer devant le bureau polonais du CEPA (Center for European Policy Analysis), un énième think-tank américain sponsorisé par Lockheed Martin, BAE Systems, ou encore Textron Systems (groupe offrant ses services, entre autres, dans la logistique et les infrastructures militaires).

Certes, il conçoit qu’il y ait bien ici ou là des résidus de souverainetés locales et même des frontières législatives, comme il en existe à l’intérieur des États-Unis, mais tout de même! Toutes ces formalités lui paraissent «étonnamment pesantes». Il faut donc que cela cesse, et vite.

Alors il exige des Européens que ces derniers lui accommodent fissa un statut de libre circulation militaire équivalent à celui de Schengen pour les civils. Rien que ça. Il va même jusqu’à prendre modèle sur les facilités offertes aux masses d’immigrants illégaux qui déferlent sur l’Europe depuis quelques années. «Plus que tout, nous avons besoin d’une zone militaire de type Schengen, ce qui permettrait à un convoi militaire de se déplacer à travers l’Europe aussi rapidement qu’un migrant» ose-t-il lancer sans vergogne. C’est vrai que, question réseaux migrateurs, on s’y connaît au sein de l’armée américaine. Même qu’on théorise. Par exemple, Kelly Greenhill, l’une de ces si discrètes têtes pensantes du Pentagone, a réussi à présenter à la prestigieuse Naval Postgraduate School de Monterey (Californie) toute l’efficacité de la «coercition par le déplacement de populations». Une étude dont elle a tiré un livre devenu un classique chez les généraux: L’Arme de migration massive. Un titre qui donne à méditer sur l’instrumentalisation militaire du phénomène.

Mais revenons à Ben Hodges. Pourquoi donc est-ce un général trois étoiles qui s’occupe ainsi de questions plutôt politiques et dévolues normalement au circuit diplomatique civil? C’est encore lui qui donne la réponse: parce que Trump n’a pas encore fini d’installer tous ses ambassadeurs en Europe et que les simples chargés d’affaires qui sont là en attendant n’ont pas les pouvoirs nécessaires pour traiter ce type de dossiers. “Ça fait mal de ne pas avoir d’ambassadeur” déclarait-il la larme à l’œil lors d’une inspection de ses troupes en Bulgarie, le 19 juillet dernier.

On peut au moins en tirer une première leçon (même si on le sait déjà): derrière tout sujet que le Département d’État impose à l’ordre du jour de ses «alliés», se cache un agenda du Pentagone. La preuve: dès que le Département d’État n’est plus là pour jouer les faux nez, c’est toujours une coupe militaire à la West Point qui surgit. Quoi qu’il en soit de ce rideau qui se décroche tous les jours un peu plus, Ben Hodges peut se réjouir. Les politiques européens ont obtempéré au quart de tour à ses injonctions.

A commencer par Radosław Sikorski, l’ancien ministre polonais de la défense puis des Affaires étrangères, un peu en disgrâce depuis qu’il s’est fait piéger par des enregistrements peu amènes envers Washington. Histoire de se racheter, il se fit prestement l’écho de cette exigence:«Nous avons besoin d’un espace Schengen pour les chars américains», confirma-t-il dès octobre 2015.

Le slogan est très vite repris par les «tanks» de résonance washingtoniens. La suédoise Elisabeth Braw, de l’Atlantic Council, pond un long article dans «Foreign Affairs» de juin 2016, soutenant le principe d’un «Schengen pour l’OTAN». Hannes Hanso, ministre de la défense d’Estonie emboîte le pas pour une «politique de portes ouvertes en faveur de l’OTAN». En février 2016, la Serbie, non-membre de l’OTAN, avait déjà accordé la liberté de mouvement à l’OTAN ainsi que l’immunité diplomatique à ses troupes, tandis qu’en mai, c’était au tour de la Suède, également non-membre de l’OTAN, de ratifier une loi permettant d’alléger les formalités de passages militaires à ses frontières.

En 2017, c’est à la «vieille Europe» de s’y colleter. Le message passera par l’une des plus fidèles supplétives du Pentagone: Jeanine Hennis-Plasschaert, notre fringante ministresse de la défense hollandaise, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler (cf. Antipresse N° 79: «L’OTAN adore les femmes»). Elle déclara au mois de juin dernier, lors d’un énième sommet nuageux de l’OTAN, que les troupes européennes «devaient être en mesure de se déplacer rapidement partout où il existe une menace« . Elle reprenait évidemment à son compte la nécessité de créer un «espace Schengen militaire», ajoutant que devaient y être éligibles «tous les membres de l’OTAN» (Turquie incluse donc, ainsi que, vraisemblablement, les affidés «non-article 5» du «Partenariat pour la paix», dont la Suisse?), sans oublier «tous les alliés de l’Union européenne». Rien que ça! Voilà qui risque de faire pas mal de monde au portillon. On devrait bientôt se retrouver face à une belle quantité de militaires lâchés sur nos routes et nos campagnes, et provenant des horizons les plus divers. Des migrants en uniformes en quelque sorte.

En tirant le fil de cette information d’apparence plutôt technique et anodine, n’était la scandaleuse accélération du déni de nos frontières, on découvre que la Jeanine fait le job. Elle en a déjà touché un mot à l’Italienne Federica Mogherini (Haute représentante de l’UE pour la politique étrangère et de défense) et à l’Espagnol Jorge Domecq (chef de l’Agence européenne de défense), tout cela sous les yeux attendris de Jens Stoltenberg, secrétaire général de l’OTAN. Évidemment, tout le monde va suivre, et c’est l’ami Juncker qui devrait l’entériner très officiellement dans sa déclaration annuelle sur «l’état de l’Union», le mois prochain, entre deux apéros. Une titraille («l’état de l’Union») dont on ne résiste toutefois pas, la mort dans l’âme, à relever à quel point elle singe, si piteusement, le jargon et la procédure du Congrès américain.

Mais ce «Schengen militaire» ne doit pas être confondu avec la reprise qu’en firent Roberta Pinotti, ministre de la défense (également une Nato’s girl évoquée dans l’Antipresse n°79) et Paolo Gentilini, ministre des affaires étrangères d’Italie, en août 2016. Face au Brexit qui venait de passer et à l’arrivée possible de Trump au pouvoir, dont la campagne anti-otanienne fit grand bruit, le Landerneau politico-militaire européen s’affola. Il craignit d’avoir à s’occuper de sa sécurité collective tout seul. Il fallut s’organiser au plus vite. C’est là que nos deux Italiens, fouillant dans le Traité de Lisbonne, y découvrirent qu’on pouvait monter une première force militaire commune avec seulement quelques pays bien équipés et volontaires, sans passer par la case d’unanimité à 27 (hors Royaume-Uni), et donc sans risque de véto intempestif. Après quoi, il suffisait d’y ajouter graduellement tous les autres pays candidats qui voudraient suivre le mouvement. Dans leur esprit, l’analogie avec Schengen ne visait que ce paramètre d’adhésion progressive. Alors que Merkel et Hollande commençaient à faire cavalier seul dans cette direction, ils s’empressèrent de se rappeler à leur bon souvenir via une tribune publiée par Le Monde. C’était il y a un an presque jour pour jour, et son titre était sans ambiguïté: « L’Italie appelle à un Schengen de la défense». Mais on ne pique pas comme ça ses idées au pragmatique soldat Ben Hodges, et comme en matière militaire européenne, c’est l’Amérique qui décide, le Schengen de la défense continuera de signifier qu’on doit laisser circuler le boss où il veut et quand il veut, un point c’est tout.

Oui mais pourquoi maintenant? On ne peut avancer que des hypothèses. La première est de continuer de nourrir la propagande antirusse dans la conscience collective otanienne. La seconde, c’est de vraiment préparer des opérations léthales. Mais il en existe sûrement une autre, beaucoup plus terre à terre. Explorons.

Le «Schengen militaire» façon Ben Hodges va nécessairement se traduire par de gros investissements d’harmonisation des infrastructures et d’achat de matériels de transport, le tout bien ficelé aux normes américaines, en particulier dans les anciens pays du Pacte de Varsovie. Interrogé le 20 juin 2017 sur la contribution obligatoire d’affidés de l’OTAN à concurrence des fameux 2% de leur PIB, ben Hodges le confessait presque benoîtement. Pour lui, des contributions en nature pourraient fort bien y satisfaire: «Qu’ils [nous] achètent des systèmes de transport de matériel lourd (HETs ) afin de permettre le mouvement de nos équipements et matériels sur le continent européen, par exemple», proposa-t-il. «Qu’ils nous garantissent l’accès ferroviaire  (…) avec suffisamment de rails pour déplacer une brigade». «Qu’ils nous achètent du carburant, des munitions. Qu’ils nous fournissent des sites de stockage ». Et de conclure: «Je n’ai pas besoin de plus de chars allemands ni de bataillons d’artillerie britanniques supplémentaires. Mais qu’ils améliorent leurs infrastructures et garantissent notre liberté de mouvement. Voilà comment ils peuvent s’acquitter de leurs obligations vis-à-vis de l’Alliance ».

En deux mots: derrière la levée des entraves frontalières, on ne se contentera pas de déplacements dans les broussailles, comme le vulgus migrantum. Il nous faut nos voies romaines à nos normes, pour nos véhicules et des dépôts pour nos ressources et nos munitions. Toutes choses que nous vous exporterons à prix d’or bien entendu. D’une pierre deux coups: frontières réduites à la mode jivaro, souveraineté évaporée et fournitures made in USA par cargos entiers.

Décidément, pour quelqu’un qui part à la retraite dans quelques semaines, Ben Hodges se sera démené sans faillir depuis deux ans. Ce qui nous amène à la formulation de notre troisième hypothèse: notre lieutenant général se concocte tout simplement sa porte de sortie vers le privé. Pourquoi pas comme grand ponte de tel think-tank qui orientera si facilement ses sponsors-fournisseurs américains vers le terrain de jeu tout neuf que le soldat Hodges, bardé de décorations, vient justement de leur préparer?

Bingo! Le fameux Centre for European Policy Analysis, basé à Washington et Varsovie, qui avait accueilli en 2015 ses premières récriminations relatives aux entraves frontalières, annonce qu’il lui offre une belle chaire toute neuve, rien que pour lui. Il y dirigera notamment la recherche en matière de «défense territoriale et équilibre militaire» au sein de l’Europe. De quoi certainement arrondir douillettement ses 14’000 dollars mensuels de retraite d’officier.

Antipresse  N° 89 | 13.8.2017

Source: Antipresse

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