Les liens croissants entre Donald Trump, l’Arabie saoudite et Israël peuvent être le signe d’une action contre le Hezbollah, avec des conséquences potentiellement désastreuses

La visite récente de Donald Trump en Arabie saoudite et la signature d’accords d’armement d’un montant de 110 milliards de dollars ont été largement interprétées comme un message manifeste envoyé à l’Iran.

La vente massive d’armes a suscité de vifs reproches de la part de l’Iran, le ministère iranien des Affaires étrangères ayant déclaré que celle-ci renforçait les « terroristes dangereux » et intensifiait l’« iranophobie ».

L’étape suivante de Trump lors de sa tournée au Moyen-Orient était Israël, ce qui a donné inévitablement du crédit aux spéculations quant à une alliance croissante entre la maison des Saoud et l’État d’Israël.

Ces déplacements, auxquels s’ajoutent de récentes mesures agressives des États-Unis contre les forces alignées avec l’Iran en Syrie, notamment la frappe aérienne contre un convoi pro-iranien près d’al-Tanf, sont des indicateurs clairs d’une nouvelle approche belligérante adoptée par les États-Unis envers l’Iran.

La question clé est de savoir si cette attitude agressive des États-Unis encouragera Israël et l’Arabie saoudite à entreprendre des mesures cinétiques contre les intérêts iraniens dans la région.

La cible de l’action conjointe, avec une implication possible des États-Unis, pourrait être le Hezbollah libanais. Mais il s’agit d’une action pleine de risques et de conséquences involontaires, notamment en raison de la possibilité que le Hezbollah ressorte plus fort de la confrontation, comme cela a été le cas lors du dernier conflit majeur à l’été 2006.

Y aura-t-il une alliance saoudo-israélienne ?

L’Arabie saoudite a un palmarès éloquent en matière d’accords massifs d’armement. En 1985, le royaume a signé un énorme accord d’armement avec le Royaume-Uni, connu sous le nom d’« al-Yamamah ». L’accord s’est étalé sur trois décennies (certaines de ses clauses doivent encore être satisfaites) et a rapporté plusieurs dizaines de milliards de livres à BAE Systems.

Al-Yamamah n’a pas amélioré de manière significative les capacités de défense de l’Arabie saoudite, comme en témoigne la dépendance totale du royaume vis-à-vis des États-Unis et du Royaume-Uni pour se défendre contre une agression irakienne potentielle suite à l’invasion du Koweït en août 1990.

Ce dernier méga-contrat d’armement signé avec les États-Unis est également peu susceptible de transformer l’Arabie saoudite en grande puissance militaire. En termes de capacité de défense, le royaume rencontre de profondes problématiques structurelles et culturelles qu’aucune quantité de matériel ou d’armes ne peut atténuer.

Cependant, ce contrat d’armement est important sur le plan psychologique car il donne davantage confiance aux Saoudiens dans le cadre de l’escalade des tensions avec l’Iran. En tout état de cause, la maison des Saoud craint énormément l’Iran, et l’absorption d’un surcroît de matériel militaire est au moins susceptible d’apaiser cette peur.

Des Saoudiens assistent à des exercices militaires à Hafr al-Batin, en mars 2016 (AFP)

Le facteur psychologique gagne encore plus de terrain compte tenu de l’incapacité apparente du royaume à réduire ne serait-ce qu’un peu l’influence iranienne dans la région. Même à ses portes, au Yémen, la campagne militaire dirigée par les Saoudiens contre les Houthis et leurs alliés piétine.

Plus largement, l’Arabie saoudite a du mal à former une alliance régionale anti-iranienne. Mis à part les Émirats arabes unis et Bahreïn, aucun autre État du Golfe ne souhaite adopter une position anti-iranienne ferme.

La dernière dispute en date avec le Qatar au sujet des reproches manifestes formulés par l’émir du Qatar contre l’approche ferme de l’Arabie saoudite et des États-Unis envers l’Iran est un bon indicateur des divisions profondes entre les États du Golfe à propos de l’Iran.

Afin de contrer plus efficacement l’Iran, l’Arabie saoudite n’a pas vraiment d’autre choix que d’approfondir ses relations secrètes avec Israël au point de formuler et de mettre en œuvre des plans conjoints.

Pour leur part, les Iraniens semblent prédire exactement cette issue. Dans son dernier communiqué, l’état-major des forces armées iraniennes fait allusion à l’alliance saoudo-israélienne en la décrivant en des termes fortement religieux, évoquant la résurgence de la période de jahiliya (« ignorance ») qui a précédé l’avènement de l’islam sur la péninsule arabique.

La folie de la guerre

Outre la détérioration rapide des relations saoudo-iraniennes, alors que l’on a rapporté notamment des condamnations à mort prononcées contre quatorze jeunes chiites dans la province d’Ach-Charqiya, deux indicateurs plus puissants tendent vers un conflit potentiel.

Premièrement, la posture agressive des États-Unis en Syrie, reflétée par la frappe de missiles de croisière lancée début avril contre la base aérienne d’al-Chaayrate et, plus récemment, par la frappe aérienne sur le convoi près d’al-Tanf, a fait craindre un affrontement direct entre l’Iran et les États-Unis en Syrie.

Deuxièmement, les frappes aériennes israéliennes effectuées quasi constamment dans le but manifeste de toucher des dépôts ou des convois d’armes du Hezbollah sont susceptibles, à un moment donné, de susciter une réaction crédible du groupe chiite libanais.

Dans la mesure où le Hezbollah est considéré par les Saoudiens, les Israéliens et les Américains comme l’outil le plus efficace de l’Iran dans la région, le groupe est susceptible d’être la cible principale des mesures entreprises par les trois puissances pour contenir l’élan stratégique iranien.

La politique israélienne actuelle en Syrie semble être centrée sur l’objectif consistant à prévenir le transfert de matériel et d’armes de pointe de la Syrie vers le Liban. Même si elles se sont considérablement intensifiées, ces frappes aériennes israéliennes ne peuvent même pas arrêter l’élan du Hezbollah sur de multiples champs de bataille syriens et encore moins nuire sérieusement au groupe sur le plan stratégique.

Afin d’affecter réellement le Hezbollah, les Israéliens doivent frapper le groupe dans ses territoires libanais, mais ce processus provoquera presque certainement une guerre majeure, peut-être à plus large échelle que le dernier grand conflit survenu à l’été 2006.

Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a déjà prévenu que le groupe ne respecterait aucune « ligne rouge » dans la prochaine guerre contre Israël, laissant même entendre qu’il pourrait frapper les installations nucléaires d’Israël à Dimona.

Compte tenu de son coût prohibitif, il est peu probable qu’Israël et les États-Unis entament intentionnellement une guerre majeure contre le Hezbollah, laquelle enflammerait non seulement le Liban, mais risquerait également de déstabiliser massivement l’ensemble de la région.

De manière plus réaliste, les Israéliens – avec une contribution active des Américains et des Saoudiens – sont susceptibles de s’engager dans une campagne de subversion destinée à éliminer les capacités de pointe du Hezbollah ainsi que les chefs influents. L’intensification des bombardements et des assassinats en Syrie et au Liban est le modus operandi préféré des Israéliens.

Toutefois, cette stratégie comporte également d’énormes risques au niveau régional. Elle pourrait aussi représenter une menace pour la sécurité mondiale, en particulier en Europe. La dernière campagne concertée de subversion israélienne (qui a permis d’éliminer le légendaire Imad Moughniyah à Damas) a provoqué une réponse du Hezbollah sur la scène internationale, qui a peut-être culminé avec l’attentat à la bombe contre des touristes israéliens à Bourgas, en Bulgarie.

Au bout du compte, alors que Washington, Riyad et Tel Aviv évaluent les coûts et les bénéfices d’un ciblage du Hezbollah, il est clair que tout plan d’action comporte d’énormes risques et une myriade de conséquences imprévues. En outre, comme le démontrent la guerre de 2006 et les campagnes de subversion israéliennes répétées, ces efforts finissent ironiquement par renforcer le Hezbollah.

Mahan Abedin | 31 mai 2017

Mahan Abedin est un analyste spécialiste de la politique iranienne. Il dirige le groupe de recherche Dysart Consulting.

Photo : des soldats israéliens se tiennent à côté d’une unité d’artillerie mobile tirant en direction du sud du Liban, le 15 juillet 2006 (AFP).

Article original traduit par MEE

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