En matière de renseignement, les défaillances des services américains, juste avant le 11 septembre 2001, étaient si criantes qu’elles ont même fait l’objet de critiques dans les médias traditionnels, c’est dire! Et donné lieu à un rapport officiel du gouvernement américain, le 9/11 Commission Report.


Par Tom Secker
Paru sur RT America sous le titre 9/11: The spies inside Al-Qaeda who could have prevented the attacks


A l’occasion du 20e anniversaire du 11 septembre, l’histoire fascinante de trois espions qui avaient infiltré Al-Qaida pour le compte des services de renseignement occidentaux mérite d’être réexaminée. Pourquoi n’a-t-on pas fait davantage usage des informations qu’ils auraient pu fournir ?

Une idée reçue, souvent répétée à la suite des attentats du 11 septembre, est qu’il était extrêmement difficile de recruter des informateurs et d’infiltrer Al-Qaida, en raison de la structure extrêmement compartimentée de ses cellules. En réalité, à l’approche du 11 septembre, les services de renseignement britanniques, français et américains disposaient tous d’espions capables d’infiltrer le centre névralgique d’Al-Qaida, y compris ses camps d’entraînement en Afghanistan.

Omar Nasiri

Omar Nasiri est né au Maroc dans les années 1960, mais a grandi en Belgique. Au début des années 1990, il se lance dans le trafic d’armes pour le compte du Groupe islamique armé (GIA), une milice islamiste algérienne qui a massacré des dizaines de milliers de personnes pendant la guerre civile algérienne. Après avoir eu des problèmes pour avoir volé de l’argent au gang, il contacte les services de renseignement français, qui le recrutent comme espion infiltré au sein du GIA.

Nasiri continue à travailler comme trafiquant d’armes, fournissant les armes utilisées dans le détournement d’un vol Air France par le GIA en 1994, qui vise à l’envoyer s’écraser sur la Tour Eiffel. Ce complot est déjoué lorsque les forces spéciales françaises prennent d’assaut l’avion, mais Omar continue à fournir des armes au gang. Il conduit même une voiture chargée d’explosifs à travers la France et l’Espagne pour la livrer à un agent du GIA au Maroc. Son supérieur français, « Gilles », a approuvé la mission et lorsqu’un attentat à la voiture piégée a eu lieu à Alger quelques semaines plus tard, Gilles ne semble pas s’en inquiéter.

Ces détails ont été révélés des années plus tard, lorsque Nasiri a écrit une autobiographie et donné une longue interview à la BBC.

Au cours de l’été 1995, Omar Nasiri s’envole pour le Pakistan, avec pour nouvelle mission de pénétrer les camps d’entraînement d’Al-Qaida, dans la région frontalière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Il passe un an dans ces camps à apprendre à utiliser des armes et à fabriquer des explosifs artisanaux, ainsi qu’à recevoir un endoctrinement religieux.

À son retour en Europe, Nasiri commence à travailler pour les services secrets britanniques. Il est chargé d’infiltrer la scène islamiste émergente de Londres et le réseau de soutien d’Al-Qaida connu sous le nom d’Al Muhajiroun. Mais Omar trouve cela ennuyeux, car ils ne planifient pas d’attentats au Royaume-Uni, et il demande avec insistance à ses supérieurs de le renvoyer dans les camps d’Afghanistan. Il fournit aux services de renseignement britanniques les numéros de téléphone de ses contacts au Pakistan, et leur envoie même de l’argent fourni par le gouvernement britannique, mais ces messieurs en costume-cravate ne le laissent pas réinfiltrer les camps d’entraînement.

Même après les attentats d’Al-Qaida contre deux ambassades américaines en Afrique de l’Est, les supérieurs hiérarchiques du MI5 et du MI6 ont refusé de laisser Nasiri retourner en Afghanistan. Après une période de travail tout aussi frustrante pour les services de renseignement allemands, Nasiri a quitté sa vie d’espion en 2000. Si ses supérieurs l’avaient pris au sérieux et lui avaient permis de retourner en Afghanistan, il est fort probable, comme nous le verrons dans l’histoire d’Aimen Dean, que Nasiri aurait été averti à l’avance des attentats du 11 septembre.

Au moment où Nasiri commence à s’agacer du refus de ses patrons de le laisser espionner des personnes qui planifient de véritables attaques terroristes, le MI6 recrute un nouvel informateur.

Aimen Dean

Aimen Dean est né à Bahreïn en 1978, et a grandi en Arabie Saoudite. Comme Nasiri, il s’engage dans le djihad mondial après la guerre soviéto-afghane. Il combat en Bosnie au sein des moudjahidines bosniaques soutenus par l’Occident, avant de s’engager dans une organisation caritative islamiste à Bakou, en Azerbaïdjan, puis dans le Front de libération islamique Moro aux Philippines. Dean a ensuite écrit un livre sur sa vie et a été interviewé à plusieurs reprises.

Les attentats à la bombe contre l’ambassade d’Al-Qaida en 1998 changent sa perspective – jusque là, Dean a été pleinement engagé dans le djihad, et a même prêté serment de loyauté à Oussama Ben Laden. Mais le fait de voir la souffrance et la destruction au Kenya et en Tanzanie le transforment, surtout après qu’il ait survécu de justesse aux frappes aériennes américaines sur le camp d’entraînement de Farouq, à la suite des attentats à la bombe contre l’ambassade.

Peu après avoir quitté le camp, Dean est arrêté par les autorités qataries et se confie immédiatement à elles, leur racontant tout ce qu’il sait. Elles lui suggèrent de travailler comme espion pour les services de renseignement occidentaux et, après une brève réflexion Dean opte pour les Britanniques. Pendant les huit années suivantes, il travaille comme agent secret pour le MI6.

Dean a dit à ses nouveaux supérieurs tout ce qu’il savait sur Al-Qaida, y compris des détails sur ses dirigeants, sa structure organisationnelle, ses comptes bancaires, ses itinéraires de voyage et ses sources de financement. En 1999, ils le renvoient en Afghanistan pour infiltrer les camps d’entraînement et tenter d’obtenir des informations sur ses plans d’attaque à venir.

D’après son livre, Dean passera les deux années suivantes à contribuer à prévenir des attaques, [1] à négocier un accord avec les Talibans pour s’assurer que personne n’attaquerait les Jeux olympiques de Sydney et à s’échapper d’une prison de l’ISI pakistanais avec l’aide du MI6. Il rapporte même avoir rencontré Abou Moussab Al-Zarqaoui, le futur chef d’Al-Qaida en Irak.

Au cours de l’été 2001, le bruit court dans les camps que quelque chose d’important est sur le point de se produire, et Dean est renvoyé à Londres avec des lettres destinées aux chefs locaux d’Al-Qaida, leur demandant de se disperser. Dean rapporte tout cela aux agents du MI6, mais mystérieusement, ils ne réagissent pas. Ils ne renvoient pas Dean en Afghanistan pour tenter d’obtenir des précisions, ne l’envoient pas parler à la CIA – qui, à l’époque, cherche pourtant désespérément à savoir, auprès des gouvernements alliés, s’ils ont des espions au sein d’Al-Qaida.

Quelques semaines plus tard, les attentats du 11 septembre ont eu lieu, mais le MI6 n’a jamais renvoyé Dean au sein d’Al-Qaeda, préférant l’utiliser pour piéger des musulmans avec des faux complots terroristes. Il n’a jamais pu partager ses informations avec la CIA, ni pour l’aider à traquer les membres d’Al-Qaeda en Afghanistan et au Pakistan, ni pour l’aider à reconstituer le complot du 11 septembre afin d’identifier tous les coupables.

Aukai Collins

La même tendance à ne pas exploiter les opportunités à l’approche du 11 septembre apparaît dans l’histoire d’Aukai Collins, un autre ancien jihadiste devenu espion pour l’Occident qui a écrit un livre sur son expérience. Collins a vécu une vie étonnante mais traumatisante – sa mère est assassinée par des gangsters lorsqu’il a 16 ans, et il passe les années suivantes à s’évader des prisons où il est incarcéré, à plusieurs reprises, pour de la délinquance de rue.

A la suite de sa conversion à l’islam en prison, Aukai se tourne vers l’islamisme militant, qui est en pleine expansion au milieu des années 1990. Ses efforts pour s’impliquer dans le djihad bosniaque n’ayant pas abouti, il passe quelque temps dans des camps d’entraînement au Cachemire et en Afghanistan, où il  rencontre même le futur tueur présumé de Daniel Pearl, Omar Saeed Sheikh.

La guerre de Tchétchénie donne à Collins son premier vrai goût de la bataille, puisqu’il se rend en Tchétchénie, et rejoint le combat contre les forces russes. Il y rencontre et épouse une belle jeune fille de 16 ans, avant qu’une attaque des Spetsnaz contre le camp où il séjourne ne lui cause une grave blessure à la jambe, qui doit être amputée.

Après d’autres mésaventures avec des mafieux tchétchènes, Aukai perd ses illusions, et l’attentat perpétré au Caire en avril 1996 par Al Gama’at al Islamiyya lui fait prendre conscience de la menace que représentent les militants islamistes. Collins se rend à l’ambassade des États-Unis à Bakou, et raconte à un officier de la CIA tout ce qu’il sait et tout ce qu’il a fait, offrant ses services d’espion. La CIA lui répond qu’elle ne peut pas l’utiliser – sans jamais expliquer pourquoi – et le paie pour qu’il rentre aux États-Unis et se lie avec le FBI.

Au cours des quatre années suivantes, Collins travaille comme informateur dans le domaine du contre-terrorisme, principalement pour le FBI, mais aussi dans le cadre d’opérations conjointes FBI-CIA. L’un de ses projets consistait à créer un camp d’entraînement terroriste aux États-Unis afin de pouvoir espionner et suivre toute personne qui s’y rendrait, mais le projet est annulé par Janet Reno, alors procureur général.

Au début de 1998, alors que la CIA est en mission pour pénétrer la scène islamiste de Londres, Aukai reçoit une offre étonnante : Ben Laden lui-même veut qu’il se rende en Afghanistan pour qu’ils puissent se rencontrer. Il relaie l’information et, alors que le FBI est favorable à l’infiltration des camps, son supérieur hiérarchique à la CIA – connu dans le livre sous le nom de Tracy – met un terme à l’idée, en déclarant : « Il est hors de question que les États-Unis approuvent la présence d’un agent américain sous couverture dans les camps de Ben Laden. »

C’était vraiment bizarre, car l’unité Ben Laden de la CIA, Alec Station, essayait depuis des années d’infiltrer quelqu’un auprès de Ben Laden. Michael Scheuer, l’officier de la CIA qui avait fondé Alec Station, avait écrit dans la préface du livre de Nasiri qu’Omar était exactement le type d’espion dont la CIA avait besoin. Alors pourquoi a-t-on dit à Aukai que, malgré une invitation personnelle de Ben Laden, cela ne se produirait « jamais, jamais » ?

Cet échec conduit Collins à cesser de travailler avec la CIA, et il passe quelque temps en Albanie pendant la guerre du Kosovo, avant de revenir en Amérique et de reprendre contact avec le FBI. Il l’avertit au sujet de Hani Hanjour, le pilote pirate de l’avion qui a frappé le Pentagone le 11 septembre, après avoir rencontré Hanjour à Phoenix et appris qu’il prenait des leçons de pilotage, mais le FBI ne donne pas suite.

Après que son responsable ait été remplacé par un type qui ne lui fait pas confiance, les relations d’Aukai avec le FBI se détériorent, et il démissionne. Plus d’un an plus tard, après avoir assisté en direct à la télévision aux attentats du 11 septembre, il appele le FBI et lui propose son aide, suggérant même qu’il pourrait aller en Afghanistan pour traquer les membres d’Al-Qaida. Au lieu d’accepter son offre, le FBI l’a soumis à un détecteur de mensonges et l’a accusé d’avoir eu connaissance des attentats.

Que manigançaient donc le FBI, la CIA, le MI5 et le MI6 ?  Pourquoi ont-ils systématiquement refusé d’exploiter leurs ressources humaines au sein d’Al-Qaida, que ce soit avant ou après les attentats du 11 septembre ? Lorsqu’Aimen Dean a signalé, au début de l’été 2001, qu’une attaque d’Al-Qaida était imminente, les services de renseignement occidentaux auraient pu l’envoyer, ainsi que Nasiri ou Collins (ou les trois), en Afghanistan pour tenter d’en savoir plus, mais ils n’en ont rien fait.

S’agit-il d’histoires d’occasions tragiquement manquées, d’une scandaleuse incompétence ou de quelque chose de plus sombre ? Depuis, Dean est devenu un personnage public, Nasiri reste semi-anonyme et Collins est décédé en 2016. L’histoire complète des espions au sein d’Al-Qaeda ne sera peut-être jamais révélée.

Tom Secker

Tom Secker est journaliste d’investigation, auteur et podcasteur. Il vit en Grande-Bretagne. Retrouvez-le sur son site Spy Culture et son podcast ClandesTime.

Traduction Corinne Autey-Roussel/Entelekheia
Illustration Pete Linforth / Pixabay

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