Plus tôt dans la journée, l’ambassadrice des États-Unis auprès de l’OTAN a menacé d’ « éliminer » un nouveau type de missiles russes :

L’envoyée des États-Unis auprès de l’OTAN a déclaré mardi que la Russie doit arrêter de développer de nouveaux missiles qui pourraient transporter des ogives nucléaires, et elle a prévenu que les États-Unis pourraient « éliminer » le système s’il devenait opérationnel.

Les États-Unis et la Russie sont en désaccord depuis un certain temps sur le traité FNI. Le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire a été signé en 1987 entre le Secrétaire général soviétique Gorbatchev et le Président Reagan. Il interdit les systèmes nucléaires terrestres (et non maritimes) ayant une portée supérieure à 500 kilomètres et inférieure à 5 500 kilomètres. L’accord a été conclu après que les Soviétiques eurent stationné des missiles SS-20 en Europe de l’Est. L’OTAN a réagi par le déploiement de Pershing II. Le problème avec ces missiles était le délai d’avertissement. Tirés à une distance relativement courte, ils menaçaient de submerger l’autre camp avant que ce dernier ne puisse réagir. Ces missiles battaient en brèche l’équilibre de la Destruction mutuelle assurée (MAD). Le Traité INF les a donc interdits.

La Russie affirme depuis des années que les États-Unis ont rompu l’accord INF en stationnant des systèmes de défense antimissile en Europe pour soi-disant détruire les missiles intercontinentaux nord-coréens et iraniens, des missiles qui pourraient être armés d’ogives nucléaires et pourraient probablement être utilisés en mode surface-surface. Les missiles Nike-Hercules de « défense aérienne » déjà déployés aux États-Unis possédaient de telles capacités. La Loi d’autorisation de la Défense nationale pour l’année 2018 préconise (pdf, pg 240) :

… une évaluation des systèmes de missiles américains existants, comme Tomahawk, Standard Missile-3, Standard Missile-6, Standard Missile, Long-Range Stand-Off Cruise Missile, et Army Tactical Missile System, en vue de leur donner une portée intermédiaire et de les tirer à partir du sol.

Une telle modification serait indétectable de l’extérieur, surtout lorsque les missiles sont stockés dans des conteneurs ou des silos de lancement. Cela constituerait également une violation manifeste du Traité INF.

Les États-Unis nient que leurs systèmes actuels de défense antimissile violent l’INF et ils accusent la Russie de violer le traité en testant une version terrestre de ses missiles de croisière Kalibr qui se tirent depuis la mer. La Russie nie qu’elle teste quoi que ce soit d’incompatible avec le Traité INF. S’il existe une version de lancement terrestre, elle est probablement limitée à une portée inférieure à 500 kilomètres et donc conforme à l’INF. La version maritime a une portée allant jusqu’à 2 500 kilomètres, mais le modèle d’exportation est limité à 300 kilomètres. La version terrestre, et dont on dit qu’elle serait plus courte que le missile Kalibr d’origine (voir les commentaires), pourrait bien avoir une portée beaucoup plus courte que le système maritime. Pour autant qu’on le sache, ces missiles ne sont pas équipés d’ogives nucléaires.

L’ambassadrice des États-Unis auprès de l’OTAN est Kay Baily Hutchinson, une politicienne républicaine  qui a fait plusieurs mandats mais qui n’a aucune expérience militaire. Les mots qu’elle a choisis, lors de la conférence de presse d’aujourd’hui, étaient tout sauf professionnels :

Question : (…) Madame, pouvez-vous nous parler clairement des nouvelles informations que vous avez concernant la violation du Traité INF? Et des contre-mesures que vous envisagez.

Ambassadrice Hutchison : Les contre-mesures consisteraient à éliminer les missiles que la Russie est en train de mettre au point en violation du traité. Voilà la contre-mesure qu’on prendrait éventuellement. De notre côté, nous essayons de ne rien faire qui violerait le Traité, nous pouvons faire de la recherche du moment que n’allons pas plus loin, et nous respectons soigneusement le Traité INF, alors que la Russie le viole. …

Les journalistes présents dans la salle, surpris par l’agressivité de ses propos, l’ont relancée :

Question : Merci, Madame l’ambassadrice. Lorne [Inaudible], Associated Press. Pour clarifier un peu les choses lorsque vous avez parlé d’éliminer  les missiles qui sont en cours de fabrication, cela nous a un peu secoués. Vous voulez dire faire arrêter la production ? Vous ne voulez pas parler de vous en débarrasser d’une manière plus [inaudible] ?

Ambassadeur Hutchison : Eh bien, les faire arrêter, oui. Les faire arrêter serait préférable, bien sûr. Mais je pense que la question était : que feriez-vous si cela continuait jusqu’à ce que nous apprenions qu’ils sont opérationnels. À ce moment-là, nous envisagerions la possibilité d’éliminer un missile qui pourrait atteindre n’importe lequel de nos pays d’Europe et l’Amérique en Alaska. C’est donc dans notre intérêt à tous, et dans celui du Canada aussi, je pense. Il y a donc pour nous le risque de l’Atlantique Nord en plus du risque européen.

Qu’est-ce que l’ambassadrice va faire ? Bombarder la Russie pour un désaccord sur les spécifications techniques d’un éventuel nouveau missile qui n’est même pas encore déployé ?

Cette remarque ridicule arrive quelques jours à peine après que le ministre américain de l’Intérieur, Ryan Zinke, a laissé entendre que la marine américaine pourrait bloquer le commerce de l’énergie russe.

Lorsque le Traité INF a été signé, l’OTAN était loin de la frontière russe. Maintenant, elle est dessus. Le gouvernement russe prend ces menaces très au sérieux. Son porte-parole n’a pas trouvé ça drôle du tout (Ru) :

L’Alliance de l’Atlantique Nord ne se rend pas compte du degré de sa responsabilité et des dangers d’une rhétorique agressive, a déclaré mardi la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, en commentant les propos de la représentante permanente des Etats-Unis à l’OTAN, Kay Bailey Hutchison, sur la possibilité d’abattre des missiles russes.

« Il semble que les gens qui font ce genre de déclarations ne réalisent pas le degré de leur responsabilité et les dangers d’une rhétorique agressive. Qui a autorisé cette femme à faire de pareilles déclarations ? Le peuple américain ? Les Américains se rendent-ils compte que les soi-disant diplomates qu’ils paient se conduisent de manière agressive et destructrice ? Il est très facile de tout casser et de tout détruire. Il est difficile de réparer et encore réparer. La diplomatie américaine va avoir du mal à se remettre des conséquences de ses erreurs répétées, a déclaré Mme Zakharova aux journalistes.

On espère que l’ambassadrice a commis une erreur dans sa réponse « à l’emporte-pièce »*. Sinon, la Russie envisagera probablement d’ « éliminer » les missiles antibalistiques que les États-Unis déploient en Europe. Cela permettrait à l’Express d’ajouter beaucoup d’articles effrayants à sa compilation sur la « Troisième guerre mondiale ».

Moon of Alabama

Note : *Jeu de mot intraduisible comme aime en faire l’auteur sur « take out » qui signifie à la fois éliminer et emporter.

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