Le kibboutz Nahal Oz, 2022. Photo : Eliyahu Hershkovitz

Amir Tibon (1989) est un journaliste israélien spécialisé dans les relations USA-Israël au quotidien Haaretz, dont il a été le correspondant à Washington, et rédacteur en chef adjoint de l’édition anglaise du quotidien. Auteur d’une biographie de Mahmoud Abbas, The Last Palestinian (Prometheus Books, 2017)


(NdT : j’ai traduit le plus fidèlement possible ce texte, révélateur de l’état d’esprit régnant parmi les Israéliens de la “ligne de front”, vivant dans des kibboutz chargés de surveiller la frontière de Gaza, dans cette zone joliment appelée par Israël “l’enveloppe de Gaza”)

Nous vivions un rêve. Le 7 octobre, nous nous sommes réveillés dans un cauchemar. Après des heures dans l’abri antibombes avec des terroristes armés de l’autre côté du mur, à 16 heures, nous avons entendu frapper à la fenêtre. “Sabba est là”, a dit ma fille, et nous avons tous éclaté en sanglots.

Au début, c’était juste un sifflement. Il était un peu plus de six heures du matin, et ma femme Miri a été réveillée par un son familier : un obus de mortier sur le point de tomber. Il n’y avait pas eu d’alerte préalable, mais ce son a suffi à nous faire courir vers la pièce sécurisée, qui sert également de chambre à coucher à nos filles, ici au kibboutz Nahal Oz, l’endroit d’Israël le plus proche de Gaza.

Galia, trois ans, et Carmel, un an, dormaient dans leur lit, se remettant d’une fabuleuse excursion la veille dans la région israélienne de l’“enveloppe de Gaza”, la belle partie du pays que nous appelons notre maison. Nous ne voulions pas les réveiller, mais nous avons commencé à faire nos bagages. Nous pensions qu’il s’agirait encore d’une de ces journées auxquelles nous nous sommes habitués : des voyages dans la pièce sécurisée pendant l’explosion d’une roquette, puis des voyages vers le nord pour se mettre à l’abri.

Après une heure de sirènes et d’explosions ininterrompues, nous avons entendu pour la première fois le bruit glaçant des tirs automatiques. Au début, nous l’avons entendu de loin, depuis les champs. Ensuite, le son était beaucoup plus proche, venant de la route. Enfin, nous l’avons entendu à l’intérieur même de notre quartier, près de la fenêtre de notre maison. Nous avons également entendu des cris en arabe et nous avons immédiatement compris ce qui se passait : C’était notre pire cauchemar. Des militants armés du Hamas avaient infiltré notre kibboutz et se trouvaient littéralement sur le pas de notre porte, tandis que nous étions enfermés à l’intérieur avec nos deux petites filles.

Miri et moi avons déménagé à Nahal Oz il y a neuf ans, juste après la guerre de Gaza de 2014. Ce qui nous a attirés dans cet endroit particulier, c’était le désir d’un peu d’aventure et de vie communautaire, ainsi qu’un peu de sionisme à l’ancienne. S’installer dans un kibboutz à la frontière de Gaza n’était pas un choix évident pour un jeune couple de Tel-Aviviens. Mais nos parents étaient fiers de notre décision, et Nahal Oz est devenu notre maison. C’est là que nous nous sommes mariés en 2016, au bord de la piscine située à quelques centaines de mètres de la barrière frontalière. Et c’est là que nous sommes retournés après un séjour de trois ans aux USA, où j’ai occupé le poste de correspondant de Haaretz à Washington.

Nous avons connu d’innombrables “alertes rouges” au cours de nos années passées au kibboutz. Nous nous sommes également familiarisés avec la menace des ballons incendiaires et la puanteur des champs en flammes. Mais ces problèmes n’étaient pas suffisamment graves pour nous faire oublier les merveilleux avantages de la vie dans un kibboutz, notamment le fait que nos petites filles se rendaient seules à la crèche et qu’elles pouvaient ensuite acheter une glace à l’épicerie locale. En ce qui nous concerne, nous vivions le rêve.

Mais nous nous sommes retrouvés confrontés à une menace d’un tout autre genre – une menace qui était censée pouvoir être évitée.

Lorsque nous avons emménagé dans le kibboutz, le mot le plus effrayant de notre lexique était “tunnel”. Mais comme le gouvernement avait investi des milliards de shekels dans un mur d’obstruction souterrain destiné à neutraliser le réseau de tunnels souterrains du Hamas, nous nous sommes permis de dormir tranquillement. Ce samedi matin, nous avons réalisé que ce mur souterrain était l’équivalent de la ligne Maginot pour notre génération et que nous étions au milieu d’un désastre de l’ampleur de la guerre du Kippour de 1973. Israël avait déversé des tonnes de béton dans la terre, alors que tout ce que le Hamas avait à faire était de franchir la clôture en surface avec ses tracteurs.

Tout d’abord, nous avons perdu notre électricité. Le monde entier est devenu noir. Nous utilisions nos téléphones portables pour nous éclairer, tout en lisant les messages WhatsApp de nos voisins. Les terroristes se sont déplacés librement dans notre quartier, entrant parfois par effraction dans les maisons. Ils ont tiré des coups de feu sur la nôtre et nos filles ont été réveillées par les explosions. Nous leur avons expliqué que nous devions rester tranquilles, nous coucher et attendre, et à notre grand étonnement, elles ont pleinement coopéré, faisant preuve d’une maturité que nous n’aurions pas cru possible à leur âge. Nous n’avions pas de nourriture dans notre pièce sécurisée. Ni de lampe de poche. Les habitants du nord d’Israël qui liront ces lignes sont priés de s’équiper correctement pour faire face à l’éventualité d’un scénario similaire à la frontière libanaise.

Nous avons progressivement commencé à perdre notre connexion cellulaire. Chaque fois que possible, j’ai informé mes parents de notre situation, ainsi que mes collègues Amos Harel et Yaniv Kubovich, qui couvrent le domaine militaire pour Haaretz. Je leur suis infiniment reconnaissant pour les efforts qu’ils ont déployés tout au long de la matinée afin d’informer les militaires de ce qui se passait à Nahal Oz. Mais les informations que j’ai reçues du monde extérieur par leur intermédiaire m’ont fait prendre conscience de la gravité de notre situation. Ce qui s’était passé à Nahal Oz s’était également produit dans une longue liste de kibboutzim, de villes et de bases militaires. Nous avons compris qu’il faudrait beaucoup de temps avant que l’aide n’arrive. Pendant ce temps, à l’extérieur de notre fenêtre verrouillée, on entendait constamment des coups de feu.

C’est ainsi que nous avons passé des heures d’incertitude éprouvantes pour les nerfs. Nous n’avions aucune idée de ce qui se passait dans le kibboutz et nous ne pouvions même pas nous voir dans l’obscurité. Mes petites filles ont été de véritables héroïnes. Elles sont restées complètement silencieuses, sans manger, et ont attendu. De temps en temps, elles demandaient à ouvrir la porte et à jouer dans le salon. Nous leur avons patiemment expliqué que c’était impossible à cause des dangers à l’extérieur. Nous ne savions même pas si les terroristes s’étaient introduits dans notre maison.

Soudain, nous avons entendu un avion sans pilote au-dessus de notre tête et de fortes explosions. Nous avons prié pour que ce soit l’armée de l’air qui s’en prenne aux terroristes, mais nous n’avions aucun moyen de le savoir.

Un texto que nous avons reçu nous a donné une lueur d’espoir : Mon père, le général (en retraite) Noam Tibon, a écrit qu’il était en route depuis Tel Aviv. Nous n’avions aucune idée de la façon dont il arriverait jusqu’ici. Mais tout comme nos filles nous ont fait confiance pendant ces heures critiques, nous avons également mis la nôtre en lui. Ce n’est que plus tard, dans la soirée, que j’ai appris ce que ma mère et lui avaient vécu ce jour-là, le nombre de personnes qu’ils avaient aidées à sauver et l’héroïsme dont ils avaient fait preuve au cours de leur voyage jusqu’ici.

Leur première étape a été Mefalsim, un kibboutz voisin, où ils ont trouvé des cadavres jonchant le sol et des voitures en flammes. Soudain, quelques jeunes gens qui avaient échappé au massacre dans une rave voisine se sont présentés près de leur voiture. Mes parents les ont fait monter à l’intérieur et les ont déposés dans un endroit plus au nord avant de faire demi-tour et de redescendre vers Nahal Oz. En chemin, mon père a rencontré un groupe de soldats qui se tenaient debout au milieu de la route et qui semblaient attendre des instructions. Ils n’avaient aucun contact avec leurs commandants, et c’était une scène de chaos et de confusion totale, comme mon père l’a rapporté plus tard. L’un des soldats a accepté de rejoindre mon père dans la voiture et de l’accompagner à Nahal Oz. Ma mère est restée à Mefalsim.

Près de l’entrée du kibboutz, ils ont vu des soldats d’une unité spéciale de Tsahal se faire attaquer par des militants du Hamas. Mon père et le soldat qui l’avait rejoint sont sortis de la voiture et ont aidé les soldats à abattre les terroristes. Ils ont ensuite fait monter deux soldats blessés dans la voiture et sont retournés à Mefalsim. Là, mes parents ont décidé de se séparer. Ma mère a emmené les soldats blessés à l’hôpital d’Ashkelon, et mon père a pris la direction de Nahal Oz. Il a été rejoint par un autre général à la retraite qui avait revêtu son treillis militaire et, sans que personne ne le lui demande, s’était rendu dans le sud pour tenter de sauver des vies. C’est ainsi que deux officiers à la retraite, tous deux âgés de plus de 60 ans, se sont rendus dans une zone de guerre pour tenter de nous sauver, nous et d’autres familles.

Sur le chemin de Nahal Oz, ils ont rencontré d’autres forces de Tsahal qui s’étaient réparti la région à des fins de repérage et de “nettoyage”. Mon père a rejoint un groupe qui faisait du porte-à-porte et a fini par tuer six terroristes et libérer des dizaines de kibboutzniks qui étaient restés enfermés dans leurs chambres sécurisées pendant dix heures. Certains de nos voisins ont été choqués de voir le “père d’Amir” parmi les soldats venus les secourir. Ils nous ont envoyé des SMS pour nous informer de sa présence, mais à ce moment-là, nos batteries étaient à plat. Le seul signe que nous avions qu’ils se rapprochaient était les coups de feu que l’on entendait à chaque fois qu’ils rencontraient les terroristes.

La dernière heure dans la pièce sécurisée a été la plus difficile de toutes. L’obscurité était oppressante, l’air se raréfiait et les filles devenaient de plus en plus impatientes. La seule chose qui leur permettait de rester calmes était notre promesse que leur grand-père était en route. À 16 heures, nous avons entendu frapper à la fenêtre, puis une voix familière. Galia a immédiatement dit : “Sabba [Papy] est là”. Pour la première fois depuis le matin, nous avons tous fondu en larmes.

Dans les heures qui ont suivi, notre maison s’est transformée en quartier général de campagne. Les soldats entraient et sortaient, ils amenaient des voisins qui avaient été blessés, des familles dont les maisons avaient été cambriolées et quelques anciens du kibboutz qui ne voulaient pas être laissés seuls. La solitude écrasante que nous avons ressentie pendant les longues heures passées dans la pièce sécurisée a été apaisée par ces retrouvailles. Mais les moments de joie ont été de courte durée. Alors que de plus en plus de familles entraient dans notre maison, nous avons appris les atrocités qui avaient eu lieu ce jour-là. Des morts, des blessés et des disparus. La gravité de ce désastre est vite apparue.

Un rapide coup d’œil à l’extérieur a révélé les cadavres de cinq terroristes, dont l’un tenait encore son RPG. Il s’est avéré que la mort était encore plus proche que nous ne le craignions. Mais le soir, alors que nous préparions le dîner pour 12 enfants avec l’un de nos voisins, nous n’avions pas encore intériorisé cette réalité. Le choc a été total au milieu de la nuit, alors que nous étions assis dans le bus qui nous évacuait vers un endroit éloigné de la frontière.

Nahal Oz est un symbole d’héroïsme depuis les premiers jours de l’État d’Israël. Pour nous, il s’agissait simplement d’un foyer bien-aimé que nous partagions avec les personnes que nous aimions le plus au monde. Jeudi, deux jours avant cette tragédie, nous avons même accueilli des amis du centre du pays qui sont tombés amoureux de la beauté qui entoure notre communauté. Mais avec cette guerre, quelque chose s’est fissuré. Les termes du contrat entre nous et l’État ont toujours été clairs : nous protégeons la frontière et l’État nous protège*. Nous avons rempli notre part du contrat de manière héroïque. Pour un trop grand nombre de nos amis et voisins bien-aimés, en ce jour noir du samedi 7 octobre, l’État d’Israël n’a pas rempli sa part du contrat.

Par Amir Tibon

 *Peut-on donc parler de “civils” ? [NdT]

Papa Tibon, ce héros au sourire si doux

Le général de division Noam Tibon, un parachutiste diplômé de Harvard, a été commandant à Hébron entre 1999 et 2000, Selon un rapport publié en avril 2001 par Human Rights Watch, sous le commandement de Tibon à Hébron, les soldats israéliens ont procédé à des exécutions extrajudiciaires de Palestiniens, à des punitions collectives à grande échelle et à des tirs aveugles sur des zones civiles. Dans une interview accordée aux médias israéliens en mai 2000, Tibon a décrit ce qu’il considérait comme sa fonction à Hébron : “Il ne faut pas se leurrer :  je ne suis pas de l’ONU, je fais partie des forces de défense israéliennes. Je ne suis pas venu ici pour chercher des gens avec qui boire du thé, mais avant tout pour assurer la sécurité des colons juifs”. Spécialiste en contre-insurrection, il s’est reconverti en PDG d’une entreprise produisant des détecteurs d’explosifs utilisant des nano-technologies tout en étant dans le conseil d’administration d’une société immobilière. Participant actif au mouvement de protestation contre le projet de réforme judiciaire, il a déclaré lors d’un rassemblement rue Kaplan en septembre : “”J’ai un fils dans l’armée. Dès que la Haute Cour de justice est lésée, chaque soldat qui sert en Judée, en Samarie et à Gaza s’expose à des poursuites devant la Cour internationale de justice de La Haye. C’est irresponsable et [constitue] un abandon de nos soldats”. [NdT]

Source: Haaretz, 8/10/2023  (Mis à jour à 15H par Arrêt sur info)

 Traduit par Tlaxcala