J’ai suivi le débat Mélenchon-Zemmour. Je partage l’analyse de Diana Johnstone. Une journaliste américaine, basée depuis longtemps à Paris, auteur de nombreux articles et ouvrages d’analyse critique de l’actualité internationale. [Silvia Cattori]


Diana Johnstone



Paris, 25 septembre 2021


Pour montrer dès le début la marginalité de leurs deux invités, BFMTV a commencé le show en se vantant de son équipe de dix fact checkers qui allaient traquer les inexactitudes qui seraient inévitablement proférés par les outsiders de l’extrême gauche et l’extrême droite. Cet acte d’impolitesse grossière a certes produit un instant d’empathie entre les deux écoliers qui se sont efforcés de ne pas le montrer. D’ailleurs l’exercice de nit-picking statistique s’est révélé minable, mais passons.

Le seul sondage que j’ai vu, Mediavenir, donne l’avantage à Mélenchon à 57 % contre Zemmour avec 43 % de convaincus. Mélenchon the winner ? Je ne pense pas. Je ne pense même pas que le but de Mél était de gagner le débat, mais plutôt de convaincre la gauche qu’il était toujours leur meilleur tribun. Pour poursuivre cet objectif, il a dit des choses qu’il ne peut pas croire lui-même et a été inutilement insultant envers son adversaire, pour rattraper son péché originel de « débattre avec l’extrême droite ».

Le sujet de l’immigration dominait le débat. La nécessité de maintenir une polarisation sans compromis empêchait Mélenchon de reconnaître le problème ou d’offrir des opinions modérées. La monté des actes criminels ? Mél répond avec l’explication sociologique de base : c’est à cause de la monté de la pauvreté, la solution serait donc d’augmenter le SMIC. C’est le refus de reconnaître que la criminalité se développe non parmi les pauvres mais dans les populations qui se sentent aliénées, notamment chez les non-assimilés. Zemmour va trop loin en décrivant la criminalité des jeunes immigrés, ou plutôt des 2ème et 3ème générations, comme un « djihad », mais Mélenchon ne peut pas offrir d’argument raisonnable car il ne peut pas voir le problème. Pour lui, tout doit se résoudre dans une nouvelle culture grâce à la « créolisation ». Zemmour est pour l’assimilation, ce qui marche toujours assez souvent, y compris parmi les personnes d’origine musulmane qui ne sont pas enfermés dans les territoires hors république.

Donc je trouve que sur l’immigration c’est un match nul parce que l’un va trop loin et l’autre veut ignorer le problème.
Mais c’est sur le sujet devenu fétiche chez Mélenchon que je le déclare perdant : l’écologie, le climat. Il veut « sortir » du nucléaire parce qu’il est trop dangereux, et on ne sait pas quoi faire avec les déchets. Hélas, les Chinois sont en train de faire ce que la France aurait pu faire, développer les réacteurs qui mangent les déchets. Mélenchon vacille sur quand il faut sortir, mais il faut sortir, et il ne voit aucun problème avec les éoliennes. Zemmour est carrément pour le maintien du nucléaire. Donc à mon avis c’est sur le terrain de Mélenchon que Zemmour gagne. « Abandonner le nucléaire c’est abandonner la souveraineté de la France ».

Et là on arrive aux sujets de politique internationale très négligés dans ce débat. Vers la fin on apprend en passant que… Mélenchon veut sortir de l’Otan. Et Zemmour aussi ! Mélenchon veut développer les relations avec la Francophonie. Zemmour veut normaliser les relations avec la Russie. Zemmour se hâte d’exprimer son accord avec Mélenchon sur ces questions, accord qui semble gêner le tribun de la gauche.
Par ailleurs, tous les deux veulent plus ou moins se libérer de l’Union Européenne, Mélenchon en rejetant les règles, Zemmour en rejetant la Cour européenne. Tous deux sont pour le referendum populaire.

Et en effet, ni l’un ni l’autre pourraient poursuivre leur projet – Mélenchon pour sauver la planète, Zemmour pour sauver la France – sans sortir de l’UE et de l’Otan.

Qu’on les aime ou qu’on les déteste, ce sont deux des hommes les plus intelligents engagés dans la politique française, et leur débat est largement consacré à se quereller sur l’immigration de façon trop polarisée pour avancer, alors que l’alternative raisonnable serait de s’accorder sur les moyens de retrouver assez de souveraineté nationale pour sauver ce qui peut l’être. Au lieu de cela, ils représentent deux « extrêmes » marginalisés qui facilitent l’éternel règne du « centre » conformiste autoritaire qui assure le déclin du pays sur tous les fronts.

Diana Johnstone

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