Mohamed El Nokaly, Ambassadeur d’Égypte en Libye de 2008 à 2012, Consul Général a Benghazi de 2002 a 2006, actuellement membre du Conseil Égyptien des Affaires Étrangères (CEAE) connait bien la Libye. C’est avec grande amertume qu’il voit la Libye en proie au chaos et les mêmes erreurs stratégiques et politiques de la part de ceux qui prétendent y remédier.[Silvia Cattori]

[Interview réalisée le 25-11-2015]

Al-Ahram Hebdo : Le nouvel émissaire de l’Onu pour la Libye, l’Allemand Martin Kobler, vient d’effectuer sa première visite en Libye pour convaincre les différentes parties de former un gouvernement d’union nationale. Pourquoi son prédécesseur avait-il échoué dans sa mission ?

Mohamed El Nokaly : La scène politique libyenne est actuellement fragmentée et le pays est rongé par des conflits armés entre les groupes terroristes et les milices armées. Ces derniers sont les principaux responsables de l’organisation du territoire et du contrôle des ressources. Le pouvoir est disputé entre deux gouvernements et deux parlements parallèles : celui de Tripoli et celui de Tobrouk, reconnu par la communauté internationale.

Entre ces deux parlements séparés de 1 243 km, à mi-chemin, se trouve la cité-Etat, la ville martyre de Misrata, complètement autonome avec son aéroport, son port, les bureaux de représentations étrangères et ses hommes d’affaires riches et prospères. La ville contribue à plus de la moitié du potentiel militaire de Fajr Libya. Les brigades de Misrata en sont le véritable bras armé, allant jusqu’au sud. A proximité de Syrte, à Derna et même à Benghazi se localise Daech. Al-Qaëda est aussi représentée par sa filiale locale, AQMI. Au sud, des groupuscules terroristes étrangers sont dans le désert en étroite collaboration avec les réseaux mafieux.

Cette carte explique la complexité du contexte politique. L’ancien émissaire onusien, M. Bernardino Leon, avait déployé des efforts considérables pour faciliter les consultations entre les parties libyennes. Ces efforts avaient abouti, le 8 octobre dernier, à présenter un accord politique, considéré comme la première étape vers un gouvernement d’entente nationale, mais les deux parlements l’ont ensuite rejeté. Pourtant, ils ont affirmé leur volonté de poursuivre les pourparlers sous l’égide des Nations-Unies. Les réactions des deux parties démontrent que le gouvernement d’union nationale ne sera pas une tâche simple pour le nouvel émissaire.

Mohamed El Nokaly

Ambassadeur Mohamed El Nokaly

— D’après vous, comment peut-on désarmer les milices ?

— Le terme milice désigne tous les éléments non étatiques armés, ces forces peuvent agir pour le compte de l’Etat ou le combattre. Les révolutionnaires, qui ont combattu les forces de Kadhafi, ont formé le premier noyau de ces milices. D’après un éminent politicien libyen leur nombre ne dépassait pas alors 17 000 combattants. Aujourd’hui, leur nombre est estimé à plusieurs centaines de milliers.

Les milices libyennes sont caractérisées en général par une grande identité tribale, ce qui explique leur centralisation régionale limitée. Elles ont été engagées et instrumentalisées dans des conflits intercommunautaires qui ont aggravé la situation. Il existe une autre catégorie de milices qui regroupe les « brigades ». Elle est différente des milices tribales et se distingue par son professionnalisme, l’absence de liens régionaux et tribaux, ainsi qu’avec les autorités locales. Cela incarne les groupes extrémistes et radicaux ainsi que la criminalité organisée. Le nombre de ces milices est limité, mais elles ont une force destructive impressionnante.

L’insécurité, qui est le problème majeur, tient principalement à l’échec des efforts de désarmement et de démobilisation des milices rebelles après la guerre. Les gouvernements successifs n’ont réussi ni à réformer le secteur de la sécurité ni à contrôler les « milices armées». Malgré l’intégration de certaines d’entre elles dans les forces de l’ordre, les gouvernements libyens successifs ont échoué à former une véritable force de sécurité capable de jouer un rôle central décisif dans le processus de transition.

Beaucoup de milices ont reçu une sorte d’autorisation de la part des différentes entités politiques et tribales pour se livrer à des hostilités. L’impossibilité de désarmer les milices et l’impuissance des forces armées ont permis aux milices d’imposer la terreur et de tirer profit de chaînes de commandement parallèles servant leurs intérêts privés et communautaires. Le vrai dilemme est que, pour désarmer les milices, il faut d’abord créer un gouvernement fort et puissant, mais pour y arriver il faut d’abord démanteler les milices !

— Comment donc résoudre cette équation ?

— La Libye est un cas unique, elle n’a jamais été un Etat. C’est la terre des masses qui avaient comme bible le Livre vert et la troisième théorie mixant les philosophies politiques les plus dissemblables sous le leadership du « Frère Guide de la Révolution, le Roi des Rois d’Afrique », le combattant infatigable contre l’impérialisme. Durant 42 ans, la Libye n’a jamais connu de société civile, ni d’institutions, ni de partis politiques, ni de vraie liberté de presse, ni de Constitution. L’idée de loyauté envers « l’Etat » n’existe pas car « l’Etat » lui-même n’existe pas. La loyauté est envers la tribu, la famille. C’était uniquement le Frère Guide qui dirigeait la scène politique, économique et sociale et qui a réussi à se maintenir depuis 1969 grâce à la rente pétrolière aussi bien que par l’adoption d’un système politico-institutionnel à caractère tribal. Au cours des années, Kadhafi a tissé minutieusement des alliances tribales. Khalifa Heneich, responsable des affaires tribales, était l’architecte de ce processus qui savait parfaitement maintenir un équilibre entre les différents clans et contrôler leur dosage pour garantir leur allégeance au Frère Guide dans un processus de domestication et de domptage continu.

Or, les alliances tribales sur lesquelles reposait l’ordre sociopolitique se sont effondrées à cause de l’intervention de l’Otan, créant un vide dans lequel se sont précipités des acteurs secondaires substituant les acteurs originaux et qui sont devenus les vrais maîtres du jeu. Ceux-ci s’appuient uniquement sur la force des armes.

— Quelle est la solution alors ?

— Sans compromis politique entre les différentes parties, sans concessions mutuelles et sans solutions confessionnelles il n’y aura jamais de paix, ni de retour à l’ordre. L’échec du dialogue présente des défis majeurs. En outre, l’ingérence régionale doit être stoppée immédiatement, elle ne fait qu’attiser le feu. Le soutien logistique régional à chacune des différentes brigades armées sur le terrain encourage à plus de violences et génère de nouveaux conflits. La situation post-conflit est trop complexe et multidimensionnelle et nécessite une approche également multidimensionnelle, une solution « combo ». C’est-à-dire, combiner plusieurs politiques, stratégies, tactiques et moyens compatibles avec la spécificité du cas libyen qui est hors pair et inédit.

Il faut l’examiner dans sa propre dimension et dans son contexte régional, local, tribal, social, culturel pour trouver une solution spécifique. Il faut parler aux Libyens avec la langue qu’ils comprennent dans leur propre logique en prenant en considération les réalités du terrain et les dimensions des problèmes, pas dans la logique occidentale ni dans le raisonnement de l’Ouest, et surtout pas dans le cadre de ses termes de référence.

L’application des paradigmes, formules et modèles occidentaux serait contre-productive et aggraverait la situation déjà périlleuse et précaire. Les solutions électorales et les formules fondées sur la culture démocratique occidentale sont à éviter. Essayer d’imposer une démocratie à « l’européenne » dans une société tribale traumatisée et déchirée, dont les plaies sont encore béantes et saignantes, est une tâche vaine et discrédite les efforts déployés par la communauté internationale qui, seule, ne parviendra pas à résoudre le problème sans la participation et la coopération d’autres institutions et l’engagement des pays voisins, des organisations régionales et des intermédiaires à tous les niveaux. La diaspora libyenne, estimée à des millions [plus de 2 millions de Libyens ont fui leur pays depuis 2011, ndlr], doit avoir son mot à dire pour le futur de son pays.

— Qu’en est-il de la menace terroriste, d’autant plus que la situation actuelle de la Libye en fait une plaque tournante, surtout après les attentats de Paris ?

— La Libye est devenue un terreau propice pour les terroristes et une rampe de lancement de terrorisme. Une ceinture terroriste s’est formée au sud de l’Europe. La filiale libyenne de Daech a déjà menacée l’Italie, une menace qu’il ne faut pas prendre à la légère. Les frontières sud de l’Europe sont à moins de 300 km de la côte libyenne.

Par ailleurs, l’intervention de la France ne fera que compliquer la situation davantage et poussera les filiales de Daech en Afrique du Nord à riposter en Europe et attaquer les intérêts occidentaux en Afrique. Chaque fois que Daech sera bombardé en Syrie, la riposte ne tardera pas en Europe dans une spirale de violence infernale avec le support logistique de la filiale européenne de Daech. Les raids aériens n’ont jamais résolu les conflits militaires.

— Selon vous, quel est le rôle que devrait jouer l’Egypte en Libye dans l’avenir ?

— Les longues frontières qui s’étendent sur 1 050 km sont une source de préoccupation pour l’Egypte. Elles sont poreuses et les habitants des deux côtés appartiennent à la tribu d’Awlad Ali et ont tous une double nationalité et une double allégeance. L’implantation de Daech et des milliers de terroristes de haut calibre en Libye est une obsession sécuritaire de taille. L’Egypte a beaucoup souffert de la contrebande des armes libyennes qui ont promu le terrorisme local. Elle a déployé beaucoup d’efforts avec les acteurs politiques libyens pour aider à la réconciliation et à la formation d’un gouvernement d’union nationale. Elle appuie tous les efforts visant à restaurer la stabilité en Libye. L’Egypte voudrait que le peuple libyen décide de son sort et tient à ne pas trop s’impliquer. Elle avait demandé la création d’une force arabe au sein de la Ligue arabe qui ne s’est pas encore prononcée à ce sujet.

Le problème c’est que les « libérateurs de la Libye » l’ont abandonnée à son sort sans aucune assistance sérieuse face à des problèmes et des défis colossaux. Aujourd’hui, une intervention aérienne sera contre productive. Le seul moyen d’éradiquer le terrorisme et de résoudre le problème des milices et de l’immigration est d’envoyer des troupes en Libye. La solution idéale serait de créer une force de maintien de la paix sous l’égide des Nations-Unies en engageant l’Union africaine, la Ligue arabe, l’Union européenne et la Russie. L’Egypte pourrait jouer un rôle prépondérant dans la création et la concertation de cette force en coopération étroite avec l’Algérie, la Tunisie, l’Italie, Malte et la France. Une Libye stable disposant d’une armée nationale forte est une nécessité et une priorité pour la sécurité nationale et l’économie de l’Egypte.

Al Ahram Hebdo | 25-11-2015

Source: http://hebdo.ahram.org.eg/NewsContent/1102/2/8/14427/Mohamed-ElNoqaly–Appliquer-des-m%C3%A9thodes-occidenta.aspx

URL: https://arretsurinfo.ch/appliquer-des-methodes-occidentales-en-libye-serait-pire-que-tout/

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