Un texte passionnant, qui permet de comprendre comment les présidents choisis et installés à la tête des pays par les « élites » économiques des zones néolibérales « soutenues par Washington » sont fabriqués. En France, le processus a-t-il été plus discret, mais similaire ? L’affaire est édifiante, car Ashraf Ghani est un exemple typique des élites néolibérales que l’empire américain sélectionne, cultive et installe au pouvoir pour servir ses intérêts.


Ben Norton, un vrai journaliste. D’une intervention occidentale à l’autre Ben Norton met en évidence ce que les journalistes de la presse établie dénaturent ou cachent au public.  


Par Ben Norton
Paru le 2 septembre 2021 sur The Grayzone sous le titre How elite US institutions created Afghanistan’s neoliberal President Ashraf Ghani, who stole $169 million from his country


Avant de voler 169 millions de dollars et de fuir son État en disgrâce, le président fantoche de l’Afghanistan, Ashraf Ghani, a été formé dans des universités américaines d’élite, a reçu la citoyenneté américaine, a été formé à l’économie néolibérale par la Banque mondiale, a été applaudi dans les médias en tant que technocrate « incorruptible » et a été coaché par de puissants think tanks de Washington comme l’Atlantic Council.

Aucun individu n’est plus emblématique de la corruption, de la criminalité et de la pourriture inscrites au cœur de l’occupation américaine de l’Afghanistan, depuis 20 ans, que le président Ashraf Ghani.

Alors que les Talibans ont pris le contrôle de son pays en août dernier, avançant avec l’élan d’une boule de bowling dévalant une colline, s’emparant de nombreuses grandes villes sans tirer une seule balle, Ghani a fui en disgrâce.

Le chef fantoche soutenu par les États-Unis aurait pris la fuite avec 169 millions de dollars qu’il aurait volés dans les caisses publiques. Ghani aurait entassé l’argent dans quatre voitures et un hélicoptère, avant de s’envoler pour les Émirats Arabes Unis, qui lui ont accordé l’asile pour de prétendues raisons « humanitaires ».

La corruption du président avait déjà été révélée auparavant. On savait, par exemple, que Ghani avait négocié des accords douteux, avec son frère et des sociétés privées liées à l’armée américaine, pour exploiter les réserves minières de l’Afghanistan, estimées à 1 000 milliards de dollars. Mais sa fuite de dernière minute a représenté une étape de plus dans la traîtrise.

Les principaux collaborateurs et responsables de Ghani se sont rapidement retournés contre lui. Son ministre de la défense, le général Bismillah Mohammadi, a écrit sur Twitter avec dégoût : « Ils nous ont attaché les mains dans le dos et ont vendu la patrie. Maudits soient l’homme riche et son gang ».

Si la désertion minable de Ghani s’impose comme une métaphore brutale de la dépravation de la guerre USA-OTAN en Afghanistan – et de la façon dont elle a rendu une poignée de personnes très, très riches – la pourriture remonte à bien plus loin. Son ascension au pouvoir a été soigneusement gérée par certains des think tanks et des institutions universitaires les plus estimés et les mieux dotés des États-Unis.

En effet, les gouvernements occidentaux et leurs sténographes des médias grand public ont vécu une véritable histoire d’amour avec Ashraf Ghani. C’était la tête d’affiche de l’exportation du néolibéralisme vers ce qui avait été le territoire des Talibans, leur Milton Friedman afghan, un fidèle disciple de Francis Fukuyama – qui a fièrement apposé son commentaire en quatrième de couverture du livre de Ghani.

Washington était ravi de la présidence de Ghani en Afghanistan, car il avait enfin trouvé une nouvelle façon de mettre en œuvre le programme économique d’Augusto Pinochet, mais sans le coût, en termes de relations publiques, de la torture et du massacre de foules de dissidents dans des stades. Bien sûr, c’est l’occupation militaire étrangère qui a remplacé les escadrons de la mort, les camps de concentration et les assassinats par hélicoptère de Pinochet. Mais la distance entre Ghani et ses protecteurs néocoloniaux a aidé l’OTAN à présenter l’Afghanistan comme un nouveau modèle de démocratie capitaliste, exportable dans d’autres régions du Sud.

En tant que version sud-asiatique des Chicago Boys, Ghani, qui avait fait ses études aux États-Unis, croyait profondément au pouvoir du libre marché. Pour faire avancer sa vision, il avait fondé un think tank basé à Washington, l’ « Institut pour l’efficacité de l’État » (Institute for State Effectiveness), dont le slogan était « Des approches de l’État et du marché centrées sur le citoyen », et qui était expressément dédié au prosélytisme des merveilles du capitalisme.

Ghani a clairement exposé sa vision dogmatique néolibérale dans un livre primé, intitulé de façon comique « Fixing Failed States », en français « Réparer des États faillis » (de manière stupéfiante, le tome de 265 pages mentionne le mot « marché » à 219 reprises).

On ne saurait trop souligner l’ironie de l’effondrement de l’État qu’il a personnellement présidé, quelques jours seulement après le retrait militaire américain.

La désintégration instantanée et désastreuse du régime fantoche américain à Kaboul a plongé les gouvernements occidentaux et les journalistes des médias grand public dans la panique. Alors qu’ils cherchaient frénétiquement des coupables, Ghani est apparu comme un bouc émissaire commode.

Ce qui n’a pas été dit, c’est que ces mêmes États membres de l’OTAN et ces mêmes médias avaient, pendant deux décennies, fait l’éloge de Ghani, le décrivant comme un technocrate désintéressé qui luttait bravement contre la corruption. Ils ont longtemps été les mécènes enthousiastes du président afghan, mais l’ont abandonné lorsqu’il a cessé d’être utile, et ils ont finalement reconnu que Ghani était l’escroc qu’il avait toujours été.

L’affaire est édifiante, car Ashraf Ghani est un exemple typique des élites néolibérales que l’empire américain sélectionne, cultive et installe au pouvoir pour servir ses intérêts.

Le sommet de l’OTAN de 2016 à Varsovie, avec (de gauche à droite) le secrétaire britannique à la Défense Michael Fallon, le président américain Barack Obama, le président de l’Afghanistan Ashraf Ghani, le PDG de l’Afghanistan Abdullah Abdullah et le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg.

Ashraf Ghani, Made in USA

Il n’y a pas de point où Ashraf Ghani se termine et où les États-Unis commencent ; ils sont impossibles à séparer. Ghani est un produit politique fièrement Made in USA.

Ghani est né dans une famille riche et influente de l’Afghanistan. Son père avait travaillé pour la monarchie du pays et avait de bonnes relations politiques. Mais Ghani avait quitté son pays natal pour l’Occident alors qu’il était encore jeune homme.

Au moment de l’invasion américaine en octobre 2001, Ghani avait vécu la moitié de sa vie aux États-Unis, où il avait fait carrière en tant qu’universitaire et bureaucrate.

Citoyen américain jusqu’en 2009, Ghani n’a décidé de renoncer à sa citoyenneté que pour pouvoir se présenter à la présidence de l’Afghanistan occupé par les États-Unis.

Un coup d’œil à la biographie de Ghani montre comment il a été formé dans un bouillon de culture d’institutions américaines de premier plan.

La culture de Ghani par les USA a commencé lorsqu’il était dans un lycée de l’Oregon, où il a obtenu son diplôme de secondaire en 1967. Il a poursuivi ensuite ses études à l’université américaine de Beyrouth, où, comme le dit le New York Times, Ghani « profite des plages de la Méditerranée, va danser et rencontre » sa femme libano-américaine, Rula.

En 1977, Ghani était retourné aux États-Unis, où il a passé les 24 années suivantes de sa vie. Il avait obtenu une maîtrise et un doctorat à l’université d’élite de Columbia, à New York. Son domaine ? L’anthropologie – une discipline profondément infiltrée par les agences d’espionnage américaines et le Pentagone. [*]

Dans les années 1980, Ghani avait immédiatement trouvé des emplois dans les meilleures écoles : l’université de Californie, Berkeley et Johns Hopkins. C’était également devenu un habitué des médias d’État britanniques, s’imposant comme un commentateur de premier plan des services Dari et Pachto de la BBC, liés aux agences de renseignement. Et en 1985, le gouvernement américain avait accordé à Ghani sa prestigieuse bourse Fulbright, pour étudier les écoles islamiques du Pakistan.

En 1991, Ghani a décidé de quitter le milieu universitaire pour entrer dans le monde de la politique internationale. Il a rejoint la principale institution chargée de faire respecter l’orthodoxie néolibérale dans le monde : la Banque mondiale. Comme l’a illustré l’économiste politique Michael Hudson, cette institution a servi de bras virtuel à l’armée américaine.

Ghani a travaillé à la Banque mondiale pendant une décennie, supervisant la mise en œuvre de programmes d’ajustement structurel dévastateurs, de mesures d’austérité et de privatisations massives, principalement dans les pays du Sud, mais aussi dans l’ancienne Union Soviétique.

Après son retour en Afghanistan en décembre 2001, Ghani a rapidement été nommé ministre des finances du gouvernement fantoche créé par les États-Unis à Kaboul. En tant que ministre des finances jusqu’en 2004, et finalement président de 2014 à 2021, il a utilisé les machinations qu’il avait développées à la Banque mondiale pour imposer le consensus de Washington à son pays.

Le régime que Ghani a aidé les États-Unis à construire était si caricaturalement néolibéral qu’il a créé un poste de haut fonctionnaire appelé « PDG de l’Afghanistan ».

Dans les années 2000, avec le soutien de Washington, Ghani a progressivement gravi les échelons de la politique. En 2005, il a eu droit à un rite de passage technocratique en donnant une conférence TED, promettant d’enseigner à son public « comment reconstruire un État failli ».

La conférence a fourni un aperçu éclairant de l’esprit d’un bureaucrate formé par la Banque mondiale. Ghani a repris l’argument de la « fin de l’histoire » de son mentor Fukuyama, en insistant sur le fait que le capitalisme était devenu la forme incontestable d’organisation sociale dans le monde. Selon lui, la question n’est plus de savoir quel système un pays veut, mais plutôt « quelle forme de capitalisme et quel type de participation démocratique. »

Dans un dialecte néo-libéral à peine compréhensible, Ghani a déclaré : « Nous devons repenser la notion de capital » et a invité les spectateurs à discuter de « la manière de mobiliser différentes formes de capital pour le projet de construction de l’État. »

La même année, Ghani a prononcé un discours à l’European Ideas Network Conference, en sa qualité de nouveau président de l’université de Kaboul, dans lequel il a expliqué plus en détail sa vision du monde.

Faisant l’éloge du « centre-droit », Ghani a déclaré que les institutions impérialistes comme l’OTAN et la Banque mondiale devaient être renforcées afin de défendre « la démocratie et le capitalisme ». Il a insisté sur le fait que l’occupation militaire américaine de l’Afghanistan était un modèle qui pouvait être exporté dans le monde entier, dans le cadre d’un « effort global. »

Au cours de l’entretien, Ghani a également évoqué avec émotion l’époque où il appliquait la « thérapie de choc » néolibérale de Washington dans l’ancienne Union Soviétique : « Dans les années 1990 […] la Russie était prête à devenir démocratique et capitaliste et je pense que le reste du monde l’a laissé tomber. J’ai eu le privilège de travailler en Russie pendant cinq ans à cette époque. »

Ghani était si fier de son travail avec la Banque mondiale à Moscou que, dans sa biographie officielle sur le site Web du gouvernement afghan, il se vantait d’avoir « travaillé directement sur le programme d’ajustement de l’industrie du charbon russe » – en d’autres termes, d’avoir privatisé les énormes réserves d’énergies fossiles du géant eurasien.

Alors que Ghani se vantait de ses réalisations dans la Russie post-soviétique, l’UNICEF a publié un rapport en 2001 selon lequel la décennie de privatisations massives imposées à la Russie nouvellement capitaliste avait causé une surmortalité stupéfiante de 3,2 millions de personnes, réduit l’espérance de vie de cinq ans et envoyé 18 millions d’enfants dans la grande pauvreté, avec des « niveaux élevés de malnutrition infantile ». La revue médicale de premier plan Lancet avait également constaté que le programme économique imposé par les États-Unis avait augmenté le taux de mortalité des hommes adultes russes de 12,8 %, en grande partie à cause du taux de chômage stupéfiant de 56,3 % qu’il avait créé chez les hommes.

Compte tenu de cet odieux bilan, il n’est peut-être pas surprenant que Ghani ait laissé à l’Afghanistan des taux de pauvreté et de misère qui avaient grimpé en flèche.

L’universitaire Ashok Swain, professeur de recherches sur la paix et les conflits à l’université d’Uppsala et titulaire de la chaire de l’UNESCO sur la coopération internationale dans le domaine de l’eau, a noté que, pendant les 20 années d’occupation militaire par les États-Unis et l’OTAN, « le nombre d’Afghans vivant dans la pauvreté a doublé et les zones de culture du pavot ont triplé. Plus d’un tiers des Afghans n’ont pas de nourriture, la moitié pas d’eau potable, deux tiers pas d’électricité. »

Qu’ont fait les États-Unis de leurs 2,3 milliards de dollars en Afghanistan en 20 ans ? Le nombre d’Afghans vivant dans la pauvreté a doublé, et les zones de culture du pavot ont triplé. Plus d’un tiers des Afghans n’ont pas de nourriture, la moitié pas d’eau potable, deux tiers pas d’électricité. – Ashok Swain (@ashoswai) 21 août 2021

La potion amère de libre marché que le président Ghani a fait avaler à l’Afghanistan a eu exactement autant de succès que la thérapie de choc néolibérale que lui et ses collègues de la Banque mondiale avaient imposée à la Russie post-soviétique.

Mais la poudre de perlimpinpin économique de Ghani a trouvé un public enthousiaste dans la soi-disant communauté internationale. Et en 2006, son profil mondial avait atteint de tels sommets qu’il était considéré comme un remplaçant possible du secrétaire général Kofi Annan aux Nations-Unies.

Pendant ce temps, Ghani recevait d’importantes sommes d’argent des États de l’OTAN et de fondations soutenues par des milliardaires pour créer un think tank dont le nom sera à jamais comique.

Le champion des administrateurs d’États faillis conseille les élites sur la manière de « réparer les États faillis »

En 2006, Ghani a mis à profit son expérience de mise en œuvre de politiques « pro-business » dans la Russie post-soviétique et dans son propre pays pour cofonder un think tank appelé Institute for State Effectiveness (ISE, en français « Institut pour l’efficacité de l’État »).

L’ISE se présente dans un langage qui aurait pu sortir tout droit d’une brochure du FMI : « Les racines du travail de l’ISE se trouvent dans un programme de la Banque mondiale de la fin des années 1990 qui visait à améliorer les stratégies nationales et la mise en œuvre de programmes. Il se concentrait sur la création de coalitions pour la réforme, la mise en œuvre de politiques à grande échelle et la formation de la prochaine génération de professionnels du développement. »

Le slogan du think tank ressemble aujourd’hui à une parodie de cliché technocratique : « Pour des approches de l’État et du marché centrées sur le citoyen ».

Légalement basé à Washington, l’Institute for State Effectiveness est financé par le Who’s Who des financiers de think tanks : Des gouvernements occidentaux (Grande-Bretagne, Allemagne, Australie, Pays-Bas, Canada, Norvège et Danemark), des institutions financières internationales de premier plan (Banque mondiale et OCDE) et des fondations d’entreprise liées aux services de renseignement occidentaux et soutenues par des milliardaires (le Rockefeller Brothers Fund, l’Open Society Foundations, la Paul Singer Foundation et la Carnegie Corporation de New York).

La cofondatrice de Ghani était Clare Lockhart, une enthousiaste du libre marché, ancienne banquière d’affaires et vétéran de la Banque mondiale, qui avait ensuite été conseillère de l’ONU pour le gouvernement afghan créé par l’OTAN et membre du conseil d’administration de l’Asia Foundation, une entité soutenue par la CIA.

La vision centrée sur le marché de Ghani et Lockhart a été résumée dans un partenariat formé en 2008 entre leur ISE et l’Aspen Institute, un autre think tank néolibéral. Dans le cadre de cet accord, Ghani et Lockhart ont dirigé l’initiative « Market Building Initiative » (« Initiative de construction de marchés ») d’Aspen, qui, selon eux, « crée un dialogue, des cadres et un engagement actif pour aider les pays à mettre en place des économies de marché légitimes » et « vise à mettre en place les chaînes de valeur et les institutions et infrastructures crédibles sous-jacentes pour permettre aux citoyens de participer aux avantages d’un monde globalisé ».

Toute personne cherchant à faire la satire d’un think tank de Washington aurait pu être taxée de faire de la caricature, si elle avait copié-collé tel quel le jargon de Ghani et Lockhart.

Ghani et Lockhart ont détaillé leur vision technocratique du monde dans un livre de 2008 intitulé « Fixing Failed States : A Framework for Rebuilding a Fractured World » (« Réparer les États faillis : Un cadre pour la reconstruction d’un monde fracturé »).

Outre son rôle dans la promotion de réformes néolibérales en Afghanistan, l’ISE a mené des programmes similaires dans 21 pays, dont le Timor oriental, Haïti, le Kenya, le Kosovo, le Népal, le Soudan et l’Ouganda. Dans ces pays, le think tank a déclaré avoir créé un « cadre permettant de comprendre les fonctions de l’État et l’équilibre entre les gouvernements, les marchés et les populations ».

Le premier texte qui apparaît à l’intérieur est une note de présentation du guide idéologique de Ghani, Francis Fukuyama, l’expert qui avait notoirement déclaré qu’avec le renversement de l’Union Soviétique et du bloc socialiste, le monde avait atteint la « fin de l’histoire », et que la société humaine allait se perfectionner sous l’ordre démocratique libéral capitaliste dirigé par Washington.

Après les louanges de Fukuyama, on trouve une approbation élogieuse de l’économiste péruvien de droite libérale Hernando de Soto, auteur du tract « Le mystère du capital : Pourquoi le capitalisme triomphe en Occident et échoue partout ailleurs » (spoiler : de Soto insiste sur le fait que le problème n’est pas l’impérialisme). Ce Chicago Boy avait élaboré la thérapie de choc néolibérale du régime dictatorial péruvien d’Alberto Fujimori.

Le troisième texte de présentation du livre de Ghani a été rédigé par le vice-président de Goldman Sachs, Robert Hormats, qui a insisté sur le fait que le livre « fournit une analyse brillamment élaborée et extraordinairement précieuse. »

Le premier texte est celui de Fukuyama : « Ashraf Ghani est un praticien devenu théoricien. S’appuyant sur son
Banque mondiale et en tant que premier ministre des finances de la période post-talibane. post-taliban de l’Afghanistan, il développe avec Clare Lockhart un cadre complet permettant de comprendre le problème de la construction l’État. Il affirme de manière convaincante que ce problème sera le défi central qui sous-tendra l’ordre mondial à l’ère de la mondialisation, et propose des solutions pratiques pour le relever » – Francis Fukuyama, auteur de State-Building: Governance and World Order in the 2 ISt Century

La lecture de « Fixing Failed States » est insupportablement ennuyeuse, et se résume essentiellement à une réitération sur 265 pages de la thèse de Ghani : la solution à pratiquement tous les problèmes du monde réside dans les marchés capitalistes, et l’État existe pour gérer et protéger ces marchés.

Dans un long chapitre assommant, Ghani et Lockhart écrivent : « L’établissement de marchés fonctionnels a conduit à la victoire du capitalisme sur ses concurrents en tant que modèle d’organisation économique en exploitant les énergies créatives et entrepreneuriales d’un grand nombre de personnes en tant qu’acteurs de l’économie de marché. »

Les lecteurs de ce somnifère néolibéral auraient pu en apprendre autant en feuilletant n’importe quelle brochure de la Banque mondiale.

En plus d’employer 219 fois des variantes du mot « marché », le livre emploie à  159 reprises les mots « investir », « investissement » ou « investisseur ». Il est également truffé de passages maladroits, répétitifs et robotiques comme celui-ci :

Pour s’engager sur ces voies de transition, il a fallu s’efforcer de surmonter l’idée que le capitalisme est nécessairement une forme d’exploitation et que la relation entre le gouvernement et les entreprises est par nature conflictuelle. Les gouvernements qui ont réussi ont forgé des partenariats entre l’État et le marché afin de créer de la valeur pour leurs citoyens ; ces partenariats sont à la fois rentables financièrement et durables politiquement et socialement.

Soulignant leur zèle idéologique, Ghani et Lockhart sont même allés jusqu’à affirmer une « incompatibilité entre capitalisme et corruption ». Bien entendu, Ghani a ensuite prouvé à quel point cette affirmation était absurde en vendant son pays à des sociétés américaines dans lesquelles des membres de sa famille avaient investi, en leur fournissant un accès exclusif aux réserves minérales de l’Afghanistan, puis en se réfugiant dans une monarchie du Golfe avec 169 millions de dollars de fonds publics volés.

Mais parmi les élites de Washington, ce livre risible a été qualifié de chef-d’œuvre. En 2010, « Fixing Failed States » a valu à Ghani et Lockhart une 50e place convoitée dans la liste des 100 meilleurs penseurs mondiaux de la publication Foreign Policy. Ce magazine des élites économiques a décrit leur Institute for State Effectiveness comme « le think tank sur le renforcement de l’État le plus influent au monde ».

La Silicon Valley a également été séduite. Google a invité les deux fondateurs dans ses bureaux de New York pour présenter les conclusions du livre.

Clare Lockhart et Ashraf Ghani présentent « Fixing Failed States » dans les locaux de Google en 2008

Ben Norton

Suite et fin demain. 


[*] Note de la traduction : Selon le livre mis en lien par Ben Norton (Cold War Anthropology: The CIA, the Pentagon, and the Growth of Dual Use Anthropology, par David H. Price, Université de Duke), les agences de renseignement infiltrent les milieux universitaires dédiés à l’anthropologie pour apprendre à monter des groupes ethniques ou tribus les uns contre les autres, dans le cadre de campagnes de déstabilisation ou de contre-insurrection.

Traduction Corinne Autey-Roussel /Entelekheia

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