Patrice Lumumba, a été exécuté le 17 janvier 1961. Il avait 35 ans. Il a été le premier dirigeant de la RDC, anciennement Congo Belge. Premier ministre du Congo du 24 juin au 14 septembre 1960, il a été renversé lors d’un coup d’Etat puis exécuté avec l’appui de mercenaires de l’ancienne puissance coloniale belge associée à des agents de la CIA. Il demeure encore aujourd’hui un héros africain. Le symbole de la lutte panafricaine pour l’indépendance et l’émancipation des peuples. Une source d’inspiration à travers le monde. [Arrêt sur info]

 

Patrice Lumumba dernière photo sur le camion d’Elizabeth ville mi-décembre 1960. Crédit image: Hors Faas 


Patrice Lumumba 17 janvier 1961, l’homme à abattre

Par Elias Okit’Asombo – Memoire esclavage

Né le 2 juillet 1925 dans le village d’Onalua, province de la colonie du Congo-Belge, Patrice Emery Lumumba, de son vrai nom Elias Okit’Asombo, grandit dans une famille modeste. Fils d’un père paysan chrétien, il recevra une éducation de base dans des écoles missionnaires chrétiennes. Elève doué, il est distingué et rejoint les rangs des « évolués », la petite population d’indigènes que le pouvoir belge consent à laisser s’élever dans la société coloniale.

Il est alors encore marqué par le paternalisme dont le Congo belge est empreint et se reconnait dans les idées du parti libéral belge. Mais sa prise de conscience est rapide : en 1958, il professe des opinions clairement anticolonialistes et il fonde à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) le Mouvement national congolais, un parti nationaliste, unitaire et radical. Quelques semaines plus tard, Il assiste à la Conférence des peuples africains, où il croise notamment Frantz Fanon, alors rallié au FLN algérien, et le Ghanéen Kwamé Nkrumah – des rencontres qui marqueront un tournant essentiel dans sa pensée politique.

Désormais résolument favorable à l’indépendance, il sera arrêté par les autorités belges au début de 1960. Son arrestation, et le front uni des leaders congolais face au pouvoir de Bruxelles, précipiteront la marche vers l’indépendance, fixée au 30 juin. Libéré, il remporte avec son parti les premières élections libres du pays et est nommé Premier ministre. Le jour de l’indépendance, il répond avec force au roi Baudoin de Belgique qui venait de saluer l’œuvre colonisatrice de son ancêtre, Léopold II.

Humilié et inquiet de le voir se rapprocher du Bloc de l’Est, le gouvernement belge fomente une rébellion dans la riche région du Katanga, contre les aspirations unitaires de Lumumba. En septembre 1960, le gouvernement Lumumba est renversé par un coup d’Etat mené par Joseph-Désiré Mobutu avec le soutien de la CIA. Lumumba est assigné à résidence. Après s’être enfui, il est rattrapé, puis livré avec la complicité des autorités belges aux rebelles du Katanga qui l’assassineront avec 2 de ses compagnons, à l’âge de 35 ans.

Le 17 janvier 1961, il y a 61 ans, Patrice Lumumba, leader de l’indépendance congolaise et premier Premier ministre congolais élu démocratiquement est assassiné. Une mort tragique qui est le fruit d’une déstabilisation orchestrée par plusieurs acteurs : les autorités belges, congolaises et états-uniennes via la CIA.

Son corps sera découpé puis dissout dans de l’acide sulfurique. Dans les années 2000, un policier belge avouera avoir participé à l’opération et avoir conservé une dent du leader indépendantiste, dont la justice belge ordonnera en 2020 la restitution aux enfants de Lumumba. 60 ans après, Patrice Lumumba va enfin pouvoir recevoir une sépulture officielle dans son pays.

Martyr de l’indépendance congolaise, Patrice Lumumba est devenu très vite après sa mort une icône internationale de la décolonisation. En 1962, l’URSS baptise de son nom l’université de l’amitié des peuples ; le jour de sa mort le 17 janvier est journée fériée en république démocratique du Congo ; et sa destinée fulgurante et tragique a inspirée plus d’un créateur – Aimé Césaire lui consacre une pièce de théâtre, Raoul Peck deux films, Wole Soyinka le joue sur scène, et de nombreux musiciens lui dédient des chansons, comme Tiken Jah Fakoli, Myriam Makeba, Nas ou Gims.

Source: https://memoire-esclavage.org/biographies/patrice-lumumba


Extrait de la lettre de Patrice Lumumba à sa compagne, rédigée en prison quelques jours avant son exécution. Son message apparait comme un testament politique, une déclaration d’amour à son pays. ASI

Lettre de Patrice Lumumba à sa compagne

Alors qu’il tentait de gagner la province de Kasaï, en République Démocratique du Congo Lumumba est capturé, fin novembre 1960. De sa prison, il écrit à sa femme Pauline. Cette lettre sera la dernière du digne fils d’Afrique…

« Ma compagne chérie,

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout au long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restriction, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux – qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts fonctionnaires des Nations-Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance – ne l’ont jamais voulu.

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai-je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors, tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens au fond de moi même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs, qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au capitalisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur

Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés de millions de congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.

Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce, car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays, plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité. Ne me pleure pas, ma compagne. Moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté.

Vive le Congo ! Vive l’Afrique ! »

Patrice Lumumba est le Premier ministre de la République démocratique du Congo de juin à septembre 1960. Il est, avec Joseph Kasa-Vubu, l’un des principaux acteurs de l’indépendance du Congo belge et est cité comme une figure de proue du panafricanisme en raison de ses multiples actions à l’intention de ce cher continent…

Source:https://www.afrikmag.com/la-derniere-lettre-de-patrice-lumumba-a-sa-femme/


Lettre de Patrice Lumumba à l’ONU avant son assassinat

Patrice Lumumba est connu comme l’un des leaders africains les plus jeunes qui est devenu le principal dirigeant du Congo à 35 ans. Son mandat comme Premier ministre du pays a duré 7 mois. Il était en outre un panafricaniste et un extrémiste politique.

Durant sa courte vie, Lumumba a écrit de nombreuses lettres. Beaucoup de ses lettres écrites en prison étaient adressées aux Nations Unies et aux États-Unis. Il a également écrit quelques lettres personnelles à sa femme et à ses amis pour leur faire part de ses sentiments et de ses conditions de vie difficiles.

Voici la dernière lettre officielle écrite par Patrice Lumumba le 4 janvier 1961. La lettre a été écrite deux semaines avant son assassinat au Délégué spécial du secrétaire général de l’ONU pour évoquer ses conditions de détention dans les cellules et le traitement injuste qui lui était infligé.

LETTRE À A.M. DAYAL, DELEGUE SPÉCIAL DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DE L’ONU

Thysville, le 4 janvier 1961

Monsieur le délégué spécial,

Le 27 décembre dernier, j’ai eu le plaisir de recevoir la visite de la Croix-Rouge, qui s’est occupée de mon sort et de celui des autres parlementaires emprisonnés avec moi. Je leur ai parlé des conditions inhumaines dans lesquelles nous vivons.

En bref, ma situation est la suivante : Je me trouve ici avec sept autres parlementaires- entre autres le  président du Sénat, M. Okito, un fonctionnaire et un chauffeur. En tout, nous sommes donc dix. Nous sommes enfermés dans des cellules humides depuis le 2 décembre 1960 et pas une seule fois, on ne nous a permis de sortir. Les repas qu’on nous apporte (deux fois par jour) sont très mauvais ; souvent pendant trois ou quatre jours, je ne mange rien, me contentant d’une banane. J’en ai parlé au médecin de la Croix-Rouge qu’ils m’ont envoyé et ceci en présence du colonel de Thysville. J’ai demandé qu’on m’achète des fruits avec mon argent, car la nourriture qu’on me donne ici est mauvaise. Bien que le médecin en ait donné la permission, les autorités militaires qui me gardent me le refusent, disant qu’elles suivent en cela l’ordre reçu de Kasa-Vubu et du Colonel Mobutu. Le médecin de Thysville m’a prescrit une petite promenade chaque soir afin que je sorte un peu de la cellule, mais le colonel et le commissaire de district le refusent. Les vêtements que je porte déjà depuis trente-cinq jours n’ont jamais été lavés. Il m’est interdit de porter des souliers.

En un mot, nous vivons dans des conditions tout à fait inadmissibles et qui sont contraires aux règlements.

En plus, je ne reçois pas de nouvelles de ma femme et je ne sais même pas où elle se trouve. Je devrais normalement recevoir sa visite, comme cela est prescrit par le régime pénitentiaire congolais.

D’autre part, la procédure pénale en vigueur au Congo prévoit expressément que l’interné soit traduit devant le juge d’instruction qui s’occupe de l’affaire, au plus tard le jour suivant son arrestation ; après un délai de cinq jours, le prisonnier doit être présenté de nouveau devant le juge qui décide si l’état d’arrestation préventive doit être prolongé ou pas. En tout cas, le prisonnier a son avocat. »


Discours de l’indépendance

Extraits du discours de Patrice Lumumbapremier ministre et ministre de la Défense nationale de la République du Congo, prononcé lors de la cérémonie de l’Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960, six mois avant son exécution en janvier 1961.

« A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l’histoire glorieuse de notre lutte pour la libertés. Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. C’est une lutte qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force.

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.

Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un noir on disait « Tu », non certes comme à un ami, mais parce que le « Vous » honorable était réservé aux seuls blancs ?

Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n’était jamais la même, selon qu’il s’agissait d’un blanc ou d’un noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine Pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou, croyances religieuses : exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort même. Nous avons connu qu’il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs : qu’un noir n’était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dits européens, qu’un noir voyageait à même la coque des péniches au pied du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d’injustice ?

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert, mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre coeur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons, tout cela est désormais fini.

La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants (…) ».


Exposé de Patrice Lumumba, Congrès pour la Liberté et la Culture», Université d’Ibadan. 22 mars 1959.

Extrait du livre « La pensée politique de Patrice Lumumba » éditions Présence Africaine 1963 

« Je remercie le «Congrès pour la Liberté et la Culture» et l’Université d’Ibadan pour l’aimable invitation qu’ils ont bien voulu m’adresser pour assister à cette Conférence Internationale où l’on discute du sort de notre chère Afrique. C’est une satisfaction pour moi de rencontrer ici plusieurs Ministres Africains, des hommes de lettres, des syndicalistes, des journalistes et des personnalités internationales, qui s’intéressent aux problèmes de l’Afrique.

C’est par ces contacts d’homme à homme, par des rencontres de ce genre que les élites africaines pourront se connaître et se rapprocher afin de réaliser cette union qui est indispensable pour la consolidation de l’unité africaine.

En effet, l’unité africaine tant souhaitée aujourd’hui par tous ceux qui se soucient de l’avenir de ce continent, ne sera possible et ne pourra se réaliser que si les hommes politiques et les dirigeants de nos pays respectifs font preuve d’un esprit de solidarité, de concorde et de collaboration fraternelle dans la poursuite du bien commun de nos populations.

C’est pourquoi l’union de tous les patriotes est indispensable, surtout pendant cette période de lutte et de libération. Les aspirations des peuples colonisés et assujettis sont les mêmes; leur sort est également le même. D’autre part, les buts poursuivis par les mouvements nationalistes, dans n’importe quel territoire africain, sont aussi les mêmes. Ces buts, c’est la libération de l’Afrique du joug colonialiste.

Puisque nos objectifs sont les mêmes, nous atteindrons facilement et plus rapidement ceux-ci dans l’union plutôt que dans la division.

Ces divisions, sur lesquelles se sont toujours appuyées les puissances coloniales pour mieux asseoir leur domination, ont largement contribué -et elles contribuent encore -au suicide de l’Afrique.

Comment sortir de cette impasse ?

Pour moi, il n’y a qu’une voie. Cette voie, c’est le rassemblement de tous les Africains au sein des mouvements populaires ou des partis unifiés.

Toutes les tendances peuvent coexister au sein de ces partis de regroupement national et chacun aura son mot à dire tant dans la discussion des problèmes qui se posent au pays, qu’à la direction des affaires publiques.

Une véritable démocratie fonctionnera à l’intérieur de ces partis et chacun aura la satisfaction d’exprimer librement ses opinions.

Plus nous serons unis, mieux nous résisterons à l’oppression, à la corruption et aux manoeuvres de division auxquelles se livrent les spécialistes de la politique du « diviser pour régner» .

Ce souhait d’avoir dans nos jeunes pays des mouvements ou des partis unifiés ne doit pas être interprété comme une tendance au monopole politique ou à une certaine dictature. Nous sommes nous-mêmes contre le despotisme et la dictature.

Je veux attirer l’attention de tous qu’il est hautement sage de déjouer, dès le début, les manoeuvres possibles de ceux qui voudraient profiter de nos rivalités politiques apparentes pour nous opposer les uns aux autres et retarder ainsi notre libération du régime colonialiste.

L’expérience démontre que dans nos territoires africains, l’opposition que certains éléments créent au nom de la démocratie, n’est pas souvent inspirée par le souci du bien général; la recherche de la gloriole et des intérêts personnels en est le principal, si pas l’unique mobile.

Lorsque nous aurons acquis l’indépendance de nos pays et que nos institutions démocratiques seront stabilisées, c’est à ce moment là seulement que pourrait se justifier l’existence d’un régime politique pluraliste.

L’existence d’une opposition intelligente, dynamique et constructive est indispensable afin d’équilibrer la vie politique et administrative du gouvernement au pouvoir. Mais ce moment ne semble pas encore venu et ce serait desservir le pays que de diviser aujourd’hui nos efforts.

Tous nos compatriotes doivent savoir qu’ils ne serviront pas l’intérêt général du pays dans des divisions ou en favorisant celles-ci, ni non plus dans la balkanisation de nos pays en de petits états faibles.

Une fois le territoire national balkanisé, il serait difficile de réinstaurer l’unité nationale.

Préconiser l’unité africaine et détruire les bases mêmes de cette unité, n’est pas souhaiter l’unité africaine

Dans la lutte que nous menons pacifiquement aujourd’hui pour la conquête de notre indépendance, nous n’entendons pas chasser les Européens de ce continent ni nous accaparer de leurs biens ou les brimer. Nous ne sommes pas des pirates.

Nous avons au contraire, le respect des personnes et le sens du bien d’autrui. Notre seule détermination -et nous voudrions que l’on nous comprenne -est d’extirper le colonialisme et l’impérialisme de l’ Afrique. Nous avons longtemps souffert et nous voulons respirer aujourd’hui l’air de la liberté. Le Créateur nous a donné cette portion de la terre qu’est le continent africain; elle nous appartient et nous en sommes les seuls maîtres. C’est notre droit de faire de ce continent un continent de la justice, du droit et de la paix.

L’Afrique toute entière est irrésistiblement engagée dans une lutte sans merci contre le colonialisme et l’impérialisme. Nous voulons dire adieu à ce régime d’assujetissement et d’abâtardissement qui nous a fait tant de tort. Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple civilisé et chrétien.

L’Occident doit libérer l’ Afrique le plus rapidement possible. L’Occident doit faire aujourd’hui son examen de conscience et reconnaître à chaque territoire colonisé son droit à la liberté et à la dignité.

Si les gouvernements colonisateurs comprennent à temps nos aspirations, alors nous pactiserons avec eux, mais s’ils s’obstinent à considérer l’ Afrique comme leur possession, nous serons obligés de considérer les colonisateurs comme ennemis de notre émancipation. Dans ces conditions, nous leur retirerons avec regret notre amitié.

Je me fais le devoir de remercier ici publiquement tous les Européens qui n’ont ménagé aucun effort pour aider nos populations à s’élever. L’humanité tout entière leur saura gré pour la magnifique oeuvre d’humanisation et d’émancipation qu’ils sont en train de réaliser dans certaines parties de l’ Afrique.

Nous ne voulons pas nous séparer de l’Occident, car nous savons bien qu’aucun peuple au monde ne peut se suffire à lui même. Nous sommes partisans de l’amitié entre les races, mais l’Occident doit répondre à notre appel Les occidentaux doivent comprendre que l’amitié n’est pas possible dans les rapports de sujétion et de subordination.

Les troubles qui éclatent actuellement dans certains territoires africains et qui éclateront encore ne prendront fin que si les puissances administratives mettent fin au régime colonial. C’est la seule voie possible vers une paix et une amitié réelle entre les peuples africains et européens.

Nous avons impérieusement besoin de l’apport financier, technique et scientifique de l’Occident en vue du rapide développement économique et de la stabilisation de nos sociétés.

Mais les capitaux dont nos pays ont besoin doivent s’investir sous forme d’entraide entre les nations. Les gouvernements nationaux donneront toutes les garanties voulues à ces capitaux étrangers.

Les techniciens occidentaux auxquels nous faisons un pressant appel viendront en Afrique non pour nous dominer mais bien pour servir et aider nos pays. Les Européens doivent savoir et se pénétrer de cette idée que le mouvement de libération que nous menons aujourd’hui à travers toute l’Afrique, n’est pas dirigé contre eux, ni contre leurs biens, ni contre leur personne, mais simplement et uniquement, contre le régime d’exploitation et d’asservissement que nous ne voulons plus supporter. S’ils acceptent de mettre immédiatement fin à ce régime instauré par leurs prédécesseurs, nous vivrons avec eux en amis, en frères.

Un double effort doit être fait pour hâter l’industrialisation de nos régions et le développement économique du pays. Nous adressons un appel aux pays amis afin qu’ils nous envoient beaucoup de capitaux et de techniciens.

Le sort des travailleurs noirs doit aussi être sensiblement amélioré. Les salaires dont ils jouissent actuellement sont nettement insuffisants. Le paupérisme dans lequel vivent les classes laborieuses est à la base de beaucoup de conflits sociaux que l’on rencontre actuellement dans nos pays. A ce sujet, les syndicats ont un grand rôle à jouer, rôle de défenseurs et d’éducateurs. Il ne suffit pas seulement de revendiquer l’augmentation des salaires, mais il est aussi d’un grand intérêt d’éduquer les travailleurs afin qu’ils prennent conscience de leurs obligations professionnelles, civiques et sociales, et qu’ils aient également une juste notion de leurs droits.

Sur le plan culturel, les nouveaux états africains doivent faire un sérieux effort pour développer la culture africaine. Nous avons une culture propre, des valeurs morales et artistiques inestimables, un code de savoir-vivre et des modes de vie propres. Toutes ces beautés africaines doivent être développées et préservées avec jalousie. Nous prendrons dans la civilisation occidentale ce qui est bon et beau et rejetterons ce qui ne nous convient pas. Cet amalgame de civilisation africaine et européenne donnera à l’Afrique une civilisation d’un type nouveau, une civilisation authentique correspondant aux réalités africaines.

Des efforts sont aussi à faire pour la libération psychologique des populations. On constate chez beaucoup d’intellectuels, un certain conformisme dont on connaît les origines.

Ce conformisme provient des pressions morales et des mesures de représailles qu’on a souvent exercées sur les intellectuels noirs. Il suffisait de dire la vérité pour que l’on fut vite taxé de révolutionnaire dangereux, xénophobe, meneur, élément à surveiller, etc.

Ces manoeuvres d’intimidation et de corruption morale doivent prendre fin. Il nous faut de la véritable littérature et une presse libre dégageant l’opinion du peuple et non plus ces brochures de propagande et une presse muselée.

J’espère que le « Congrès pour la Liberté de la Culture nous aidera dans ce sens. Nous tendons une main fraternelle à l’Occident. qu’il nous donne aujourd’hui la preuve du principe de l’égalité et de l’amitié des races que ses fils nous ont toujours enseigné sur les bancs de l’école, principe inscrit en grands caractères dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Les Africains doivent jouir, au même titre que tous les autres citoyens de la famille humaine, des libertés fondamentales inscrites dans cette Déclaration et des droits proclamés dans la Charte des Nations Unies.

La période des monopoles des races est révolue.

La solidarité africaine doit se concrétiser aujourd’hui dans les faits et dans les actes. Nous devons former un bloc pour prouver au monde notre fraternité. Pour ce faire, je suggère que les gouvernements déjà indépendants apportent toute leur aide et appui aux pays non encore autochtones.

Pour favoriser les échanges culturels et le rapprochement entre les pays d’expression française et ceux d’expression anglaise, il faudrait rendre l’enseignement du français et de l’anglais obligatoire dans toutes les écoles d’Afrique. La connaissance de ces deux langues supprimera les difficultés de communication auxquelles se heurtent les Africains d’expression anglaise et ceux d’expression française lorsqu’ils se rencontrent.

C’est là un facteur important d’interpénétration.

Les barrières territoriales doivent aussi être supprimées dans le sens d’une libre circulation des Africains à l’intérieur des états africains.

Des bourses d’études seraient également à prévoir en faveur d’étudiants des territoires dépendants.

Je profite de l’occasion qui m’est offerte pour rendre publiquement hommage au Dr Kwamé Nkrumah et à M. Sékou Touré d’avoir réussi à libérer nos compatriotes du Ghana et de la Guinée.

L’ Afrique ne sera vraiment libre et indépendante tant qu’une partie quelconque de ce continent restera sous la domination étrangère.

Je conclus mon intervention par ce vibrant appel : Africains, levons-nous !

Africains, unissons-nous !

Africains, marchons main dans la main avec ceux qui veulent nous aider pour faire de ce beau continent un continent de la liberté et de la justice. »

Source: « Textes et Documents », no 123, Ministère des Affaires Étrangères, Bruxelles.

(Compilation et notes: Arrêt sur info)

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