Les Palestiniens déplacés de force à Rafah par les attaques israéliennes vivent dans des tentes de fortune montées autour d’un cimetière à Rafah, dans la bande de Gaza, le 14 février 2024. (Saeed Jaras / APA Images)

Il y a trois mois, ma famille et moi avons été déplacés de force de notre maison de Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza. Les attaques israéliennes sur notre région étaient incessantes.

Je me préparais à entrer à la faculté de droit de l’université d’Al-Azhar. Je voulais devenir avocat, et défendre la Palestine devant les tribunaux internationaux.

Mais mes projets ont été suspendus quand nous avons dû nous réfugier dans une école de filles à Khan Younis. J’ai dormi dans une salle de classe avec les autres hommes.

Nous dormions tous sur le carrelage froid, sans matelas. C’était dur, surtout pour les personnes âgées.

Puis, en décembre, l’armée israélienne a attaqué la ville voisine de Hamad City. Notre bâtiment a tremblé pendant les explosions.

Nous étions enfermés dans la salle de classe, envahie par une épaisse poussière et de la fumée.

Nous avions l’impression de suffoquer, de nous étouffer à cause des fumées.

Les fenêtres se sont brisées lors des attaques, et cette fumée toxique s’est répandue dans la pièce. Nous étions certains qu’il s’agissait de phosphore blanc.

J’ai à peine senti à ma propre réaction à la fumée, car je pensais à ma sœur.

Ma sœur Maryam

Lorsque ma sœur aînée Maryam avait 2 ans, on lui a diagnostiqué de l’asthme. Son système respiratoire est particulièrement sensible à la poussière et à la fumée, et ma mère a toujours veillé à l’en protéger.

Maryam a aujourd’hui 25 ans, mais son asthme est toujours un problème auquel elle doit faire face au quotidien. L’hiver est une période particulièrement difficile pour elle.

Lorsqu’elle attrape un rhume, c’est plus grave que tout ce que j’aurais pu imaginer. Pendant la pandémie de covid19, nous étions terrifiés à l’idée qu’elle puisse attraper le virus.

Nous savions que son système immunitaire ne pourrait pas le supporter.

Aujourd’hui, dans notre salle d’école, je l’ai vue suffoquer à cause des toxines présentes dans l’air. Elle s’est évanouie du fait de l’essoufflement et nous nous sommes tous rassemblés autour d’elle pour essayer de la réveiller.

Nous lui avons jeté de l’eau sur le visage et lui avons fait respirer des aromates. L’infirmière de l’école est venue aider, mais elle n’a pas pu la réveiller non plus.

Nous avons tous mis des masques pour éviter de respirer la fumée. Nous avons également humidifié des morceaux de tissu et les avons mis sur nos bouches.

Nous sommes allés à l’hôpital. Maryam était toujours inconsciente et le médecin l’a emmenée aux urgences.

Le médecin a dit que son taux d’oxygène était dangereusement bas et qu’elle souffrait également d’une pneumonie.

Il l’a mise sous oxygène, et nous avons attendu qu’elle revienne à elle.

La fuite vers Rafah

La douleur et la souffrance qui régnaient aux urgences sont indescriptibles. Il y avait des cadavres et des fragments de corps, et ceux qui avaient survécu aux attaques israéliennes n’allaient pas beaucoup mieux.

C’est alors que j’ai vu un vêtement que j’ai tout de suite reconnu sur l’un des corps. J’ai su qu’il s’agissait de mon amie de toujours, Baraa Magdy.

La veille encore, nous avions pris le thé ensemble et écouté les infos.

Je suis allé m’agenouiller près de son corps, et j’ai embrassé sa tête. J’ai prié pour que son âme soit épargnée.

L’infirmière nous a rejoints et nous a dit que l’état de Maryam s’améliorait, que son taux d’oxygène revenait à la normale. Elle n’a repris conscience que trois heures plus tard.

Le lendemain matin, nous sommes retournés au refuge, avec une bouteille d’oxygène pour ma sœur, et nous nous sommes enfuis pour Rafah – la ville la plus méridionale de Gaza, le plus vite possible.

Nous sommes maintenant à Rafah, mais pas plus en sécurité. Nous vivons dans une tente, dans la rue, et la fumée des feux que nous utilisons pour cuisiner et survivre sature l’air.

Ce que vous voyez sur les photos est vrai. Nous dormons en effet entre des mares d’eau.

Nous attendons que le soleil se lève pour avoir un peu plus chaud.

Oui, nous vivons sous une tente, mais c’est ma patrie.

Les poumons de ma sœur sont déjà détruits et, bien qu’elle soit forte, je ne sais pas ce que son organisme pourra encore supporter.

Nous prions pour que le monde nous vienne en aide avant qu’Israël ne détruise Rafah. Je crains que nous ne tombions tous en martyrs dans ce massacre.

Hassan Ahmad Abu Sitta
Hassan Ahmad Abu Sitta, est un écrivain palestinien basé à Gaza

Article original en anglais publié le 19 février 2024 sur Electronicintifada.net