Par Frédéric Gamet | 

Ce qui est arrivé à Jacques Cotta me fait penser à deux articles (disponibles sur Internet) d’Aude Lancelin. Elle avait écrit une charge virulente et grossière contre Jean Bricmont (« Jean Bricmont, le M. Prudhomme de la liberté d’expression », dans Marianne), dans laquelle elle avait caricaturé et déformé sa pensée en lui faisant des procès d’intention et en le diabolisant. Un article de chien de garde de la presse parmi tant d’autres destiné à discréditer et à mettre au ban un penseur qui pense un peu trop en dehors du cadre idéologique admis par les médias dominants.

Le contenu de son article portait sur l’ouvrage La République des censeurs. de Bricmont mais ce qu’elle écrivait n’avait rien à voir avec l’ouvrage en question. C’était à se demander si elle l’avait vraiment lu ou compris. Elle avait confondu sa défense chomskienne de la liberté d’expression de toutes les opinions, même celles que l’on déteste, avec la défense de ces mêmes opinions, ce qui lui permettait de le calomnier en prétendant que Bricmont défendait les opinions extrémistes de personnalités négationnistes et antisémites. Elle lui reprochait également les critiques que lui-même et Alan Sokal avait formulées à l’égard des intellectuels Derrida, Deleuze et Lacan, qu’elle considérait comme « les plus grands esprits de l’âge d’or français », comme s’il n’était pas admis de leur adresser la moindre critique, comme si les critiquer était un crime de lèse-majesté.

Elle avait également écrit dans L’Obs un article méprisant intitulé « L’inconnue du Collège de France » sur l’élection de Claudine Tiercelin au Collège de France, dans laquelle elle tentait de discréditer la philosophe, qu’elle décrivait comme « inconnue il y a un mois, même chez les libraires les plus pointus. «Deux ou trois livres sur le pragmatisme de Charles Peirce… et même pas de fiche Wikipédia», souligne perfidement une consoeur » et qu’elle opposait aux « figures mythiques que sont Merleau-Ponty, Bergson ou Foucault ». Jacques Bouveresse lui avait répondu dans un article intitulé « Poussée de nationalisme philosophique à la rue d’Ulm », disponible sur le blog des Éditions Agone.

Il avait écrit à propos de l’article : « Il n’est pas seulement méprisant, mais même à bien des égards insultant, pour Claudine Tiercelin et pour tous les philosophes qui, en France, se rattachent de près ou de loin à la tradition analytique. […] D’autre part, je trouve particulièrement inquiétante la tendance que l’on a aujourd’hui de plus en plus à oublier que la célébrité médiatique et la célébrité tout court ne constituent pas une preuve suffisante de la qualité et de l’importance, et n’en sont pas non plus une condition nécessaire. […] Les seules personnes à qui vous avez donné la parole, à peu près comme s’il n’y avait pas également des philosophes qui ont trouvé pleinement justifié le choix de Claudine Tiercelin et s’en sont réjoui, se trouvent être des gens hostiles a priori et qui, si j’en juge d’après les propos qu’ils tiennent, n’ont aucune connaissance réelle de son œuvre. Je pense que, dans les cas de cette sorte, il faudrait peut-être faire l’effort d’aller chercher des informations également dans d’autres endroits que les librairies du Quartier latin et la rue d’Ulm – dont les philosophes les plus représentatifs, ou en tout cas les plus en vue, semblent convaincus plus que jamais qu’il ne se fait rien d’intéressant en philosophie en dehors de la France. Verra-t-on un jour arriver enfin une époque où on trouvera normal, pour ceux qui estiment avoir des raisons de le faire, de pouvoir critiquer certaines des gloires de la philosophie française contemporaine, comme Derrida, Deleuze, Foucault et d’autres, sans risquer d’être soupçonné immédiatement d’appartenir à une sorte de « parti de l’étranger » en philosophie ? Si la philosophie, au moins quand il s’agit de penseurs de cette sorte, est en train de se transformer en une sorte de religion dont les dogmes et les ministres sont à peu près intouchables, je préfère renoncer tout simplement, pour ma part, à la qualité de philosophe ».

Aude Lancelin est selon moi une chienne de garde défendant bec et ongles un certain cadre idéologique, pleine de respect voire de déférence à l’égard d’une certaine élite intellectuelle, d’intellectuels célèbres et d’universitaires influents, et donc dans une certaine mesure de certains lieux de pouvoir, et pleine de virulence et de mépris envers ceux qui s’écartent du cadre idéologique auquel elle adhère.

De même qu’elle avait fait preuve de malhonnêteté intellectuelle à l’égard de Jean Bricmont, l’accusant à tort de défendre des opinions extrémistes, elle prétend que Jacques Cotta «regarde avec des yeux de Chimène l’Italie fascisante de Salvini». Quiconque a lu des articles de Jacques Cotta ne peut que trouver absurdes et insultants ses soupçons de complaisance avec une quelconque extrême droite. Jacques Cotta avait eu le mérite d’ouvrir le débat sur la question de l’UE en diffusant une émission où étaient invitées des personnalités comme Coralie Delaume, Jacques Nikonoff et François Asselineau qui remettaient en question l’existence même de l’Union européenne ou désiraient en sortir, et en menant les débats de manière honnête, n’hésitant pas à mettre la représentante de la FI, Charlotte Girard, devant ses contradictions sur ce sujet.

Il me semble qu’il a voulu décrire objectivement, sans œillères idéologiques, la situation politique en Italie. Le problème, il me semble, est que Jacques Cotta ouvrait sans doute un peu trop le débat, et ce qui lui est arrivé révèle la fermeture d’esprit, l’étroitesse du cadre de pensée d’Aude Lancelin et les restrictions qu’elle est capable d’imposer à la liberté et au champ d’expression au sein du Média. Aude Lancelin exerce un contrôle idéologique sur le Média et toute personne qui déviera du cadre de pensée auquel elle adhère pourra être discréditée ou soupçonnée d’avoir des sympathies avec le camp du Mal ou d’en faire partie. Ce faisant, elle reproduit son rôle de chien de garde qu’elle exerçait au sein de L’Obs. Cela est tout à fait contradictoire avec le caractère pluraliste que le Média prétend revêtir. Il est ironique de penser que celle qui dit avoir été victime d’une police intellectuelle ne se gêne pas pour jouer le rôle de flic de la pensée lorsqu’elle est aux manettes d’un média.

Frédéric Gamet | 

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Source: Blog Bruno Adrie

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