Par Moon of Alabama

Paru le 10 juin 2021 sur le blog Moon of Alabama 


Le président américain Joe Biden est actuellement en Europe.

Président Biden @POTUS – 14:26 UTC – 10 juin 2021

Je crois que nous sommes à un point d’inflexion de l’histoire. Un moment où il nous incombe de prouver que les démocraties ne se contenteront pas de durer, mais qu’elles excelleront à mesure que nous saisirons les énormes opportunités de cette nouvelle ère.

Les démocraties excellent face à qui ?

Selon l’Indice de Perception de la Démocratie de 2020, 73 % des Chinois pensent que leur pays est démocratique. Aux États-Unis, seuls 48 % considèrent leur pays comme tel.

La Chine est effectivement en train de saisir les « énormes opportunités de cette nouvelle ère ». Les États-Unis, eux, ne le font pas tant que ça. Et là est le nœud du problème.

Le tweet de Biden n’est qu’un charabia. Une bonne traduction de ce qu’il voulait vraiment dire est probablement la suivante :

chinahand @chinahand – 14:55 UTC – 10 juin 2021

« C’est la façon dont un simple et plus honnête « nous devons foutre en l’air la Chine avant qu’elle ne mange le déjeuner de l’Amérique » est traduit en un faux discours Churchillien. Je soupçonne Jake Sullivan d’avoir fait pression sous l’angle de la crise existentielle que subit la démocratie, car pourquoi l’Europe s’alignerait-elle pour sauver le cul de l’Amérique ?

Biden est en Europe pour demander à ses dirigeants de soutenir les États-Unis dans leurs efforts contre la Chine (et la Russie). Mais ce n’est pas dans l’intérêt de l’Europe :

Le président et ses conseillers feraient bien de se rappeler que si l’ancien ministre belge des affaires étrangères, Mark Eyskens, a dit que l’Europe était un nain politique, il l’a aussi qualifiée de géant économique. Comme l’ont découvert plusieurs présidents américains, la soumission des pays européens aux États-Unis cesse dès que les portefeuilles européens sont impliqués. La preuve en a été faite récemment avec le refus catégorique de l’Allemagne de céder à la pression américaine pour abandonner le gazoduc russe North Stream.

Un certain degré de pression économique occidentale commune contre la Chine est légitime et nécessaire dans deux domaines : Le comportement chinois qui enfreint clairement les règles universellement acceptées, comme dans le domaine du vol de propriété intellectuelle, et le contrôle des infrastructures nationales vitales. Après tout, les Chinois défendent leur propre expertise technologique, et ils ne permettront jamais de contrôle étranger sur de secteurs essentiels de l’économie chinoise.

L’administration Biden semble toutefois vouloir aller beaucoup plus loin, en excluant effectivement la Chine de toute participation importante à l’élaboration des règles de l’économie internationale et en limitant considérablement les investissements chinois et le développement des infrastructures en dehors de la Chine. Cette stratégie est vouée à l’échec et provoquera de profondes divisions entre les États-Unis, l’Europe et le Japon ».

L’Europe ne s’alignera pas derrière les États-Unis dans leur grande guerre contre la Chine. Et une guerre, ça va être :

« Je vois une concurrence féroce contre la Chine », a déclaré Biden à la Maison Blanche. « Ils ont un objectif global de devenir le premier pays du monde, le pays le plus riche du monde et le pays le plus puissant du monde. Cela n’arrivera pas sous ma surveillance, car les États-Unis vont continuer à croître et à s’étendre.« 

La Chine continuera également à croître et à s’étendre, mais à un rythme plus rapide que les États-Unis.

Les États-Unis ont perdu la compétition lorsqu’ils ont déclaré, au début des années 1990, être l’unique superpuissance. Ils ont perdu quand ils ont poussé à la mondialisation et au libre-échange. Ils ont perdu lorsqu’ils ont laissé les secteurs de la finance, de l’assurance et de l’immobilier et leur économie s’emballer en 2000, en 2007 (et encore maintenant). Ils ont perdu quand ils ont rompu la promesse de ne pas étendre l’OTAN jusqu’à la frontière de la Russie. Ils ont perdu quand ils ont décidé de mener une guerre contre le terrorisme au Moyen-Orient.

Tout cela a donné à la Chine les 30 ans dont elle avait besoin pour rattraper et dépasser les États-Unis. Elle dispose désormais de toutes les infrastructures et industries nécessaires. Elle forme quelque 4,7 millions de diplômés par an en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STEM), alors que les États-Unis n’en forment que 600 000 par an.

Les États-Unis sont devenus la première puissance après la Seconde Guerre mondiale parce que les capacités industrielles de toutes les autres puissances avaient été détruites par la guerre. Pour retrouver cette position, les États-Unis doivent organiser une guerre qui détruirait les capacités industrielles de la Chine. Une guerre civile en Chine pourrait y parvenir. Mais la révolution de couleur que les États-Unis ont déclenchée en Chine, en 1989, a échoué et toute nouvelle tentative de provoquer des troubles sera désormais beaucoup plus difficile. Une guerre extérieure menée contre la Chine est encore plus difficile car la Chine est une puissance nucléaire qui peut riposter.

Ce que les États-Unis pourraient faire, c’est de ne pas tenter de surpasser la Chine. Ils pourraient plutôt essayer de l’utiliser pour atteindre leurs objectifs.

Bien qu’il ait été du côté des vainqueurs des deux guerres mondiales, l’empire britannique n’a pas survécu au carnage. Son rôle a été repris par les États-Unis, car ils étaient devenus plus puissants. Mais la Grande-Bretagne a conservé un rôle sur la scène mondiale qui était (et est toujours) disproportionné par rapport à sa taille. Elle y est parvenue en se rendant utile aux États-Unis et en entretenant la relation spéciale qu’elle avait établi avec son successeur.

Les États-Unis pourraient-ils essayer d’adopter une position similaire dans leur relation avec la Chine ? Je pense que cela pourrait être possible dans une certaine mesure. Il serait utile pour la Chine d’accorder aux États-Unis certains privilèges spéciaux si cela permet d’éviter les coûts d’une franche hostilité. Mais je pense aussi que les États-Unis, pour des raisons culturelles, n’essaieront jamais de conclure un tel accord. Ils ne veulent tout simplement pas être numéro deux.

Alors, où allons-nous à partir de là ?

La voie la plus probable est celle d’une Amérique plus agressive qui utilise ses avantages présumés pour attaquer les capacités de la Chine, juste en dessous d’un niveau de guerre déclarée.

La cyberguerre est un domaine dans lequel les États-Unis ont déjà beaucoup investi. S’ils utilisent ces capacités, sans le savoir et de manière destructive, les industries chinoises pourraient être sérieusement affectées. Les effets des pannes d’électricité aléatoires, des raffineries en feu et des réseaux de communication peu fiables s’accumuleraient pour ralentir la croissance de la Chine. Des attaques de type « ransomware » contre le système bancaire chinois pourraient plonger ses marchés dans le chaos.

Je suis sûr qu’il y a un certain nombre de personnes au Pentagone qui préparent de tels scénarios. Si l’histoire est un guide, ils minimiseront les réactions et les capacités de leur adversaire. Ils pourraient même être en mesure d’amener un président à approuver une telle mission.

Mais dans l’ensemble, cela ne changerait pas grand-chose. La Chine riposterait contre des cyber-cibles américaines mal défendues. L’escarmouche se poursuivrait pendant plusieurs mois mais se terminerait par une situation sans gagnant. Après cela, la guerre froide reprendrait ses droits. La situation stratégique serait toujours la même.

Les États-Unis ne peuvent tout simplement pas gagner contre la Chine. Combien de temps leur faudra-t-il pour le reconnaître ?

Moon of Alabama

Traduit par le Saker francophone

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