Gideon Levy

Paru le 25/11/2018 sur Haaretz

Toutes les catastrophes d’Israël n’ont pas commencé avec le meurtre de Rabin, et tous ses maux ne prendront pas fin lorsque Netanyahou sera remplacé. Mais quand on n’ a rien à offrir, on rejette toute la faute sur Netanyahou.

La gauche sioniste ne peut pas faire face au problème le plus critique, celui qui a façonné le visage d’Israël plus que tout autre. Elle porte une grande part de responsabilité dans cette question, elle n’a pas de solution et, par conséquent, elle est paumée. Consciente de sa situation, elle a inventé des détours pour détourner l’attention de ce qu’elle est incapable d’affronter. La gauche s’est inventé un récit qui l’aide à éluder la question principale, qu’elle trouve également gênante : après tout, c’est humain et moral. De cette façon, elle n’a pas à faire face au problème et à proposer des solutions.

À la lumière de sa perte de boussole, de ses complexes, de ses sentiments de culpabilité, la gauche redirige le débat vers deux questions connexes : L’assassinat du Premier ministre Yitzhak Rabin et la haine pour Benjamin Netanyahou. L’obsession insensée pour ces deux questions découle de la culpabilité refoulée de la gauche pour son absence réponse à l’occupation, la question qui définit Israël plus que toute autre chose.

Cette fixation sur le meurtre de Rabin et la haine non moins compulsive pour Netanyahou sont le refuge de la gauche pour éviter d’avoir à affronter le fait qu’Israël est devenu un pays d’occupation et d’apartheid, et auquel elle n’a aucune réponse. Ni l’assassinat de Rabin ni le mal causé par Netanyahou ne doivent être pris à la légère, mais lorsqu’ils deviennent la question principale, c’est le signe d’une grave crise idéologique.

Voilà en résumé le récit que la gauche s’est inventé : Rabin était sur le point de résoudre le problème de l’occupation et d’établir la paix. Netanyahou est arrivé exactement à ce moment-là, a incité au meurtre et l’a causé.

Rabin a été assassiné, Netanyahou a hérité du poste de premier ministre et a détruit l’espoir d’Israël. C’était le moment où « le pays était fini pour moi », dans le langage de la gauche.

Ce récit n’est pas sans fondement, il est simplement très exagéré. L’exagération est destinée à brouiller la réalité. Le meurtre de Rabin a été un événement difficile, mais moins fatal que ne le laisse entendre la gauche. Netanyahou est un premier ministre nocif, mais pas aussi nuisible que la gauche le voudrait. Il est très douteux que Rabin aurait apporté la paix ; le chemin de la paix était encore très long, il avait à peine commencé à la parcourir et même son début était problématique.

Attribuer l’occupation, le blocus, la terreur et les guerres au meurtre de Rabin est une fausse représentation historique. Elle peut être commode pour la gauche, car elle l’ acquitte de toute culpabilité. L’occupation, il faut le rappeler, n’a pas commencé avec la droite, et les colonies ne sont pas nées avec le Likoud.

La haine de Netanyahou n’en est pas moins excessive. Il mérite la critique et l’opposition féroce de la gauche, mais la diabolisation et les attaques réflexe contre chacune de ses actions en disent plus sur la gauche que sur Netanyahou. La gauche aurait pris exactement les mêmes mesures que lui, et peut-être même des mesures encore pires. Le culte de la sécurité, par exemple, est identique dans les deux camps. Le soutien aux colonies de peuplement est lui aussi beaucoup plus similaire qu’il n’y paraît.

Toutes les catastrophes d’Israël n’ont pas commencé avec le meurtre de Rabin, et tous ses maux ne prendront pas fin lorsque Netanyahou sera remplacé. Mais quand on n’a rien à offrir, on rejette toute la faute sur Netanyahou. Il a causé l’assassinat, ce qui a perpétué l’occupation, à cause de lui Israël s’est égaré, seulement à cause de lui.

C’est un tel baume pour la conscience tourmentée, un tel soulagement qui n’exige aucun courage, que de se complaire dans le meurtre et de blâmer Netanyahou, d’allumer une bougie commémorative sur la place Rabin à Tel Aviv et de manifester contre la corruption.

Si telle est la situation, alors la gauche n’a aucune chance. Quand on n’a rien à offrir, on ne peut pas gagner les élections. On peut bien sûr continuer à parler de la solution à deux États, à un moment où il n’y a plus nulle part où les établir – ce dont la gauche est en partie responsable. On peut continuer à marmonner « juif et démocratique », et fuir le choix entre ces principes mutuellement contradictoires, dont la signification n’est pas claire.

On peut aussi continuer à promettre des négociations de paix, comme si c’était l’objectif, tout en sachant que la gauche n’a rien à y offrir.

On peut aussi mettre ses espoirs dans un messie messie de la maison de David qui ne dit rien et qui est victorieux dans les sondages d’opinion – mais quand il n’y a rien à offrir, il n’y a aucun moyen de gagner.

Et bien sûr, il est possible de faire les choses différemment : arrêter de pleurer Rabin et de haïr Netanyahou, plus qu’il ne le mérite, et proposer une alternative audacieuse, qui n’a jamais été tentée. Mais c’est trop pour la gauche sioniste, la fausse alternative israélienne à la droite.

Traduit par Fausto Giudice pour  Tlaxcala

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