Par Nate Bear
Je laisse rarement passer autant de temps entre deux articles(*), mais j’ai été quelque peu submergé par l’ampleur des conneries auxquelles nous sommes confrontés.
Je sais bien que ces conneries devraient me donner des ailes, mais au lieu de me motiver, elles m’ont laissé un sentiment de colère, de découragement et, paradoxalement, un manque de motivation.
Je suis tout à fait conscient des dangers de ce que certains appellent le « doomscrolling » et j’arrive généralement à trouver un équilibre entre l’assimilation de ces mauvaises nouvelles, leur analyse, puis la tentative de leur donner un sens à travers mes écrits. Mais au cours des deux dernières semaines, pour une raison ou une autre, cette capacité s’est effondrée. Je travaille actuellement sur deux articles de recherche assez longs, qui seront publiés prochainement, mais j’ai pensé que je pourrais me remettre en selle et surmonter ce blocage mental en, eh bien, en faisant ça. En écrivant ce qui me passe par la tête sans trop me soucier de la forme ou de la cohérence.
Et ce à quoi j’ai surtout réfléchi, c’est que le fardeau réside à la fois dans le fait de savoir et dans celui de s’en soucier. Le « doomscrolling » est un terme impropre, utilisé pour délégitimer rhétoriquement ceux qui suivent le torrent d’horribles nouvelles et les nombreuses crises, qui s’accélèrent et se chevauchent, auxquelles nous sommes confrontés. Et sans vouloir paraître snob, la réalité est que la majorité des personnes qui s’informent via les médias grand public sont protégées du pire. Elles sont protégées de la catastrophe, car trop de connaissances mettent le système en péril. Et si vous ne savez pas, comment pourriez-vous vous en soucier ? Mais si vous savez ? Eh bien, c’est là que réside le danger.
Par exemple, il y a trois semaines, BBC News au Royaume-Uni a consacré un reportage à l’ouverture par Israël d’une enquête sur le meurtre de Hind Rajab, cette fillette de cinq ans originaire de Gaza criblée de balles alors qu’elle était au téléphone avec la Croix-Rouge, après avoir survécu à une attaque contre la voiture qui avait tué sa famille. Mon amie proche, une personne instruite, intelligente et empathique, regardait les informations et n’avait jamais entendu parler de cette histoire auparavant. Elle était, naturellement, indignée et bouleversée. Si l’histoire de Hind était encore une nouveauté pour elle plus de deux ans et demi plus tard, vous pouvez imaginer tout ce qu’elle ignore encore sur le génocide, sur Israël, la Palestine, le sionisme, et ainsi de suite. En gros, toutes les choses que, si vous êtes abonné à cette newsletter, vous connaissez, et dont vous portez le poids parce que vous les connaissez.
Mon amie regarde religieusement les informations de la BBC, avant d’aller travailler et lorsqu’elle rentre du travail. Parce que, comme beaucoup d’autres, elle croit que c’est une bonne manière de rester informée sur le monde. Mais comment dire aux gens que ce que rapportent la BBC et les autres médias grand public est soigneusement sélectionné afin de soutenir les récits impériaux, sans avoir l’air d’un illuminé complotiste ? Comment leur dire que les informations des grands médias sont pleines d’omissions délibérées, d’évitement du contexte et, parfois, de mensonges purs et simples, destinés, en particulier lorsqu’il est question d’empire, à protéger les intérêts occidentaux ? Comment dire à mon amie que la seule raison pour laquelle la BBC parle maintenant de Hind est qu’elle peut utiliser son meurtre pour présenter Israël non pas comme un État hors-la-loi, mais comme un endroit où les processus juridiques, judiciaires et politiques fonctionnent ? Comment lui dire qu’un reportage sur des soldats israéliens assassinant une enfant n’est pas conçu pour nuire à la réputation d’Israël, mais pour contribuer à la sauver ? Comment lui dire qu’Israël constitue un nœud essentiel dans la montée d’une extrême droite internationale fascinée par l’eugénisme et travaillant à la mise en place d’un État de surveillance et de sécurité technologique fondé sur la prévention du crime avant même qu’il ne soit commis ?
Mais tout cela, je le soupçonne, serait plus facile que de parler de la Russie et de l’Ukraine.
L’un des textes plus longs sur lesquels je travaille porte sur la manière dont l’Ukraine et la guerre en Ukraine sont présentées dans les médias grand public. Comment dire aux gens qu’ils ont, pour l’essentiel, été amenés à soutenir la remilitarisation de l’Europe à force d’être abreuvés en permanence de propagande pro-ukrainienne et anti-russe qui ressemble assez peu à la réalité objective ? Expliquer que la guerre en Ukraine n’a absolument rien à voir avec la défense de la démocratie ou le respect du droit international, et tout à voir avec les intérêts des impérialistes et des marchands d’armes, est un moyen infaillible d’être exclu de la bonne société. Comment expliquer que l’Ukraine n’est pas la deuxième République espagnole se défendant contre le fascisme avec l’aide des brigades internationales, mais un terrain d’entraînement pour des néonazis occidentaux qui viennent y recevoir une formation militaire pratique en se préparant au fascisme et aux guerres raciales ?
Et puis il y a la chaleur, les inondations et le massacre industrialisé des paysages et des écosystèmes.
Comment faire part aux gens de nos craintes sur l’effondrement des équilibres écologiques et biophysiques de la Terre qui ont permis l’émergence des sociétés organisées ? Comment expliquer ce qu’est (ou ce qu’était) l’Holocène et ce que sa fin signifie pour la société organisée ? Comment dire sans passer pour un complotiste en panique que ces records de chaleur sans cesse battus annoncent un changement de cycle climatique qui met la civilisation en péril ? Comment expliquer que, dans les carottes de glace et les échantillons du sol, on ne trouve aucune trace d’un monde passé ayant subi un changement aussi rapide que celui-ci ? Comment expliquer que nous vivons, au fond, dans les ruines d’une planète autrefois généreuse, détruite par le capitalisme pour les capitalistes, sans paraître incroyablement déprimé ? Et comment expliquer que le processus est loin d’être terminé, qu’il se poursuit allègrement et qu’il mènera, sans changement révolutionnaire mettant fin à l’économie de croissance extractiviste, à un avenir véritablement dystopique où les préoccupations liées aux prêts immobiliers, à la carrière et aux enfants sembleront à la fois désuètes et sans intérêt ?
Et comment parler d’enfants dans un tel contexte d’avenir ? D’après mon expérience, la tâche est extrêmement difficile.
Comment expliquer qu’il n’y a aucune issue possible avec les systèmes de démocratie libérale ? Que le vote n’est qu’une impasse, un sédatif conçu pour vous aider à vous sentir bien et satisfait de votre participation au processus, et non pour apporter un changement concret ? Comment expliquer que le processus démocratique est détourné, et que la seule chance de sauver ce que vous chérissez réside dans l’organisation et les actes révolutionnaires ?
Et ce, sans même aborder l’effondrement de la santé publique, l’augmentation effrayante des cancers chez les jeunes, les facteurs de stress environnementaux croissants, et ce virus dont on ne doit pas prononcer le nom devant ses amis.
Comment faire tout cela sans passer pour un putain de rabat-joie ?
Je ne suis même pas sûr que ce soit possible. Mais, d’une manière ou d’une autre, nous devons absolument nous y atteler.
Nous devons défendre notre cause, présenter, affiner et faire valoir nos arguments. Nous devons nous organiser. Nous devons avoir ces conversations déplaisantes et gênantes sur l’effondrement des conditions de vie et sur les avenirs dystopiques.
Et d’une manière ou d’une autre, nous devons nous y mettre en conservant la foi en la véritable capacité d’action humaine et en un avenir meilleur, quelles que soient les forces qui s’opposent au bien et s’allient contre lui.
Car le fatalisme n’est pas révolutionnaire.
Et même si, en effet, je suis extrêmement pessimiste quant aux conséquences de la situation actuelle, je ne suis pas fataliste.
Je crois en un changement révolutionnaire et prosocial, notamment parce que les révolutions ont toujours fait partie de l’histoire de l’humanité.
Ma crainte, cependant, est que nous devions peut-être toucher le fond de manière réactionnaire, à laquelle aucun d’entre nous ne pourra jamais vraiment se préparer, avant que la ferveur révolutionnaire ne s’empare de nous.
J’espère désespérément me tromper, et je sais que la seule façon de prouver que j’ai tort est d’accomplir ce qui est difficile, juste et révolutionnaire.
Par Nate Bear 8 septembre 2026
Source:https://www.donotpanic.news/p/its-hard-to-know-things-and-not-sound
(*)Les contes de fées bien ficelés pour justifier la guerre en Ukraine
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