Un projet israélien vieux de plusieurs décennies ayant pour but de diviser les États arabes voisins en de faibles entités dépendantes et sectaires semble se concrétiser.

Peut-on établir un lien entre l’afflux de réfugiés vers l’Europe en provenance de tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord et la politique étrangère israélienne ? Cela peut ressembler à un long cheminement, mais cela semble possible.

Même les analystes les plus conservateurs se tordent les mains de consternation lorsqu’ils écrivent sur la politique des États-Unis et de l’Union européenne (UE) au Moyen-Orient et n’en croient pas leurs yeux lorsqu’ils se penchent sur la responsabilité des pays occidentaux – de l’invasion américaine de l’Irak à l’appui militaire apporté à l’Arabie saoudite et les États du Golfe en Syrie, en passant par le bombardement de la Libye par l’OTAN.

Le résultat global de ces politiques, comme on le sait bien désormais, est le plus grand déplacement de personnes dans la région, à la fois interne et externe, observé depuis 1948. Cette année-là, les Palestiniens avaient été dispersés aux quatre coins du globe par Israël qui avait pris leur territoire par la force. Aujourd’hui, on trouve des Palestiniens dans quasiment tous les pays du monde.

La diaspora palestinienne est équivalente à la diaspora juive d’avant 1948. Aujourd’hui, un nombre encore plus grand de personnes fuient et il y a un afflux continu de migrants qui rejoignent l’Europe en bateau et à pied. Des millions de personnes vivent dans des camps de réfugiés des Nations unies dans tous les pays qui entourent la zone de turbulence. Les conséquences politiques dans chaque nation européenne mêlent catastrophe humanitaire pour les migrants et casse-tête pour les populations locales.

Pourquoi les grandes puissances poursuivent-elles donc ces politiques ?

Plus qu’un incident

Hugh Roberts, chercheur et historien spécialiste de la région, a tenté de répondre à ces questions dans une longue analyse intitulée « The Hijackers », publiée dans une récente édition de la London Review of Books. Sans aucun effort d’imagination, Roberts pourrait être considéré comme un radical. Suite à l’analyse de livres contenant une « critique puissante de la politique occidentale en Irak et en Syrie » et après un long examen des idées avancées, il a conclu :

« La théorie la plus indulgente à disposition, la théorie perpétuelle de la bourde historique monumentale, est assez satisfaisante ». Il poursuit : « La politique américaine étant modelée par des réalistes fêlés […] la folie et l’incompétence américaines sont sur le banc des accusés […] La politique occidentale est une honte, tandis que la contribution de la Grande-Bretagne devrait être une affaire d’indignité nationale […] ».

Pires encore sont les retombées de ces politiques : la montée inexorable de l’État islamique, un mouvement millénariste militant soutenu et guidé par les personnes qui gouvernaient l’Irak sous le régime de Saddam. L’État islamique et ses ramifications se déploient dans tout le Moyen-Orient, à travers l’Afrique du Nord jusqu’aux pays d’Afrique de l’Ouest autour du Nigeria, et atteignent finalement les capitales et les villes européennes.

Ma question est de savoir si la théorie de la bourde est vraiment suffisante pour expliquer le chaos auquel nous assistons et si nos politiques étrangères sont réellement menées par des idiots. Après les nombreuses conversations que j’ai eues avec différents interlocuteurs pendant des années, à discuter de ce qui semble être des erreurs de politique étrangère, les personnes décentes situées à la droite de l’échiquier politique excusent constamment les bourdes de leur pays : ce sont des erreurs commises de bonne foi, affirment-ils. À gauche, on renvoie à des théories du complot, le plus souvent sans preuves suffisantes.

Un chaos intentionnel

J’ai également eu de nombreuses conversations avec des experts du Moyen-Orient. Beaucoup ont l’intuition qu’il s’agit d’un chaos intentionnel. Confronté à ces questions en apparence contradictoires, je me suis demandé qui en profitait. Y a-t-il des États-nations qui profitent du chaos actuel ? Il y a une seule possibilité : Israël.

Un rapport publié dans le journal libéral Haaretz indiquait qu’Israël, avec la complicité américaine, a entraîné des forces anti-Assad en Syrie il y a environ 3 ans, et que ces forces sont devenues l’organisation État islamique.

Historiquement, Theodor Herzl, le père fondateur du sionisme, soutenait que la zone de l’État juif s’étend « du torrent d’Égypte à l’Euphrate ». La Terre promise comprend des parties de la Syrie et du Liban d’aujourd’hui. Ces objectifs ont été actualisés et décrits par le plan Yinon, en 1982, qui retirait tout territoire aux Palestiniens et plaidait en faveur de l’affaiblissement et de la fracturation des États arabes voisins modernes. Le plan du Grand Israël aurait créé un certain nombre de petits États faibles et dépendants d’Israël.

Un plan sioniste pour le Moyen-Orient

Tout porte à croire que le plan Yinon a été mis à jour et constitue désormais la pierre angulaire de l’actuel gouvernement Netanyahou. L’auteur israélien Israel Shahak, un vieil ami qui n’est malheureusement plus de ce monde, a publié in extenso et en anglais un document israélien intitulé « Greater Israel: The Zionist Plan for the Middle East ». L’article avait été publié en hébreu dans une revue, Kivunum, en février 1982.

Cet article reflétait l’âme de la politique étrangère israélienne à l’époque. Et le fait qu’Israël a toujours refusé de s’accorder sur des frontières nationales avec la communauté internationale indique clairement que la politique présentée par l’article est toujours bel et bien vivante.

Israel Shahak est devenu citoyen israélien après avoir fui les camps de concentration allemands. Shahak avait un esprit profondément humanitaire. Je le connaissais bien, et j’ai bénéficié de son hospitalité lorsqu’il m’a fait visiter Israël il y a 20 ans. Shahak a traduit des documents clés depuis l’hébreu, afin que le reste du monde sache ce qui se disait dans une langue que peu d’autres personnes savaient lire. L’article a été publié à l’origine par l’Association des diplômés arabo-américains de l’université de Boston, dans le Massachusetts (États-Unis).

L’article est évidemment daté : il a plus de 35 ans. Ma question est de savoir si le plan qui y est décrit est toujours opérationnel, et personne en Israël n’est appelé à commenter cette question.

Le plan partait de deux postulats essentiels : pour survivre, Israël doit devenir une puissance impériale régionale et créer une division de la région en mini-États plus petits, par le biais d’une dissolution des États existants. Décrit avec une effrayante simplicité, ce plan peut sembler capillotracté. Le plan détaille les divisions ethniques et religieuses dans tous les pays voisins d’Israël. Le plan stipule clairement que l’Irak et la Syrie devaient être divisés en de petits États basés sur des divisions religieuses. L’objectif était de créer autour d’Israël des États dépendants d’Israël sur le plan politique et économique.

À l’époque, on supposait que ce processus se serait produit naturellement. Cette partie-là était clairement capillotractée.

Un autre aspect du plan consistait à disperser les Palestiniens afin de les faire quitter définitivement leur patrie.

Les intermédiaires occidentaux

Rédigé en 1982, le plan Oded Yinon est détaillé et sans ambiguïté, et constitue clairement une stratégie sioniste à long terme pour l’ensemble de la région. Vue sous cet angle, l’invasion de l’Irak par les États-Unis pourrait être comprise comme étant la manœuvre d’ouverture. Le seul moyen pour que l’argument tienne est de s’assurer que les États-Unis et leurs alliés (l’Union européenne, la Grande-Bretagne, l’Arabie saoudite et les États du Golfe) agissaient en connaissance de cause en tant que forces militaires intermédiaires pour ce plan sioniste à long terme.

Cependant, un manque singulier de preuves nous empêche de faire ce pas, et personne ne devrait en être surpris. Tout ce qui était susceptible d’être une preuve était soigneusement et sciemment dissimulé. Par exemple, les discussions que Tony Blair a eues avec le président Bush avant l’invasion de l’Irak n’ont pas été révélées au public malgré les pressions intenses exercées pour que ces discussions soient divulguées.

Un nombre remarquable de preuves font cependant état de l’étroitesse de l’alliance entre Israël et les États-Unis depuis de très nombreuses années. Les deux pays considèrent qu’ils sont bénis par Dieu. Le volume par habitant de l’aide financière annuelle que les États-Unis apportent à Israël dépasse ceux de tous les autres pays du monde. Le Premier ministre d’Israël a assez d’influence pour venir se confronter aux politiciens des deux chambres du Congrès américain lorsqu’il le juge nécessaire. Sheldon Adelson, probablement l’homme le plus riche des États-Unis et partisan principal du Parti républicain, est également le partisan principal de Netanyahou en Israël.

Je pourrais allonger indéfiniment la liste d’exemples illustrant la proximité entre Israël et les États-Unis. Les relations fraternelles entre ces deux nations n’ont pas d’équivalent dans le monde. Il ne fait aucun doute que la politique américaine à l’égard du Moyen-Orient et la politique israélienne dans la région sont étroitement coordonnées.

Le plan Oded Yinon est-il toujours pertinent ? Tout tendrait à prouver qu’il a été actualisé. Les invasions hors du commun de la bande de Gaza par Israël montrent que ce dernier est prêt à générer des conditions de terrorisme étatique qui ne diffèrent nullement de celles créées par le largage de bombes atomiques sur le Japon fin 1945. Comme je l’ai mentionné plus tôt, Israël refuse toujours de délimiter ses frontières. Le traitement infligé par Israël aux Palestiniens depuis près de 70 ans est le signe d’une détermination sans faille pour s’étendre dans leurs terres. En plus du secret qui entoure l’arsenal atomique d’Israël, tout indique que le projet d’une extension à l’ensemble du Moyen-Orient fait partie intégrante des intentions sionistes.

Rien dans cet argument ne prouve que les États-Unis aient agi comme un intermédiaire pour Israël ou que l’argent des contribuables américains finance les politiques expansionnistes sionistes, accentuant dans le même temps la misère de millions de familles dans la région.

Ce que j’essaie de soutenir, c’est que cette connexion est une possibilité sérieuse et qu’ignorer cet argument en plaidant l’incompétence présidentielle américaine, comme le fait Hugh Roberts, est une analyse trop facile pour un historien sérieux. Cette connexion nécessite une enquête beaucoup plus approfondie.

Roger Van Zwanenberg, 14 août 2015

– Roger Van Zwanenberg a fondé Zed Press en 1975 avant de rejoindre Pluto Books en 1987. Il est resté éditeur chez Pluto jusqu’en 2011. Au cours de ces 35 années, il a publié de nombreux écrits consacrés aux affaires palestiniennes.Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Source: Middle East chaos: Cock-up or conspiracy? 

Traduction de l’anglais par VECTranslation.

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