U.S. Navy photo by General Dynamics Electric Boat – Public Domain

Un signal d’alarme pour l’Asie de l’Est


John V. Walsh

Source : Counterpunch, 3 novembre 2021


« Quand les éléphants se battent, c’est l’herbe qui est piétinée. »

Tel est l’avertissement du Président philippin Rodrigo Duterte dans son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies le 22 septembre 2020. Il faisait référence aux conséquences pour l’Asie de l’Est d’un conflit entre les États-Unis et la Chine.

Avance rapide jusqu’au 2 octobre 2021, environ un an plus tard, et la première parcelle d’herbe a été piétinée par l’éléphant américain, alors qu’il se dandinait furtivement, très loin de ses côtes, dans la mer de Chine méridionale. Ce jour-là, le sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire, l’USS Connecticut, a subi de graves dommages dans un incident sous-marin que la marine américaine a attribué à une collision avec un objet sous-marin.

Après avoir subi des dommages, le sous-marin a apparemment fait surface près des îles Paracels qui se trouvent à seulement 150 milles marins (280 kilomètres) de la base sous-marine chinoise de Yulin dans la province de Hainan. L’USS Connecticut est l’une des trois seuls sous-marins d’attaque de la classe Seawolf, supposés être en mission d’espionnage. Mais ils peuvent être équipés de missiles de croisière Tomahawk à portée intermédiaire (1250-2500 km) pouvant être armés de têtes nucléaires. On prétend qu’ils n’en sont pas équipés à l’heure actuelle parce que les « décisions politiques » de la Marine ont « progressivement supprimé » leur rôle nucléaire, selon le belliciste Center for Strategic and International Studies.

Lorsqu’un sous-marin nucléaire américain doté de telles capacités a une collision capable de tuer des marins américains et de déverser des matières radioactives dans la mer de Chine méridionale, cela devrait faire la une de tous les médias aux États-Unis [et dans les pays de l’OTAN]. Cela n’a pas été le cas, loin de là. Par exemple, à ce jour (30 octobre), près d’un mois après la collision, le New York Times, l’approximation la plus proche d’un porte-parole de l’élite de la politique étrangère américaine, n’a publié aucun article majeur sur l’incident et en fait aucun article du tout, du moins aucun que moi et plusieurs lecteurs quotidiens aient pu trouver. Cette nouvelle n’est apparemment pas digne d’être imprimée dans le Times. Une exception notable à cette conformité et qui mérite d’être consultée a été Craig Hooper de Forbes. [En France, en cherchant bien, on trouve un article du Monde, qui, en bon atlantiste, s’empresse d’assurer que « Le sous-marin reste sûr et stable », et du Parisien, qui inverse l’accusation en ajoutant « La Chine revendique presque la totalité de la mer de Chine méridionale et a construit des avant-postes militaires sur de petites îles et atolls dans la région. Les Etats-Unis et leurs alliés patrouillent régulièrement dans les eaux internationales de la région pour faire valoir leurs droits à la liberté de navigation, au grand déplaisir de la Chine. »]

Un black-out de ce genre ne surprendra pas ceux qui ont couvert le sort de Julian Assange, l’invasion américaine de la Syrie ou encore la main à peine cachée des États-Unis dans diverses opérations de changement de régime, pour ne citer que quelques exemples.

Les médias américains ont suivi le récit de la marine américaine qui a attendu le 7 octobre pour reconnaître l’incident, avec ce communiqué de presse extraordinairement court (je l’ai édité avec des passages spécieux mis entre crochets puis revus et corrigés par mes substitutions en gras visant à en clarifier le sens) :

Le sous-marin d’attaque rapide de classe Seawolf USS Connecticut (SSN 22) a heurté un objet alors qu’il était immergé dans l’après-midi du 2 octobre, alors qu’il opérait dans [les eaux internationales de la région indo-pacifique de] la mer de Chine méridionale, à proximité ou à l’intérieur des eaux territoriales chinoises. [La sécurité de l’équipage reste la priorité absolue de la Marine.] L’équipage est détenu au secret pour une durée indéterminée. [Il n’y a pas de blessures mortelles.] Cela permet de garder secrète l’étendue des blessures subies par l’équipage.

Le sous-marin reste [dans un état sûr et stable,] caché à la vue du public pour dissimuler les dommages et leur cause. Le réacteur et les espaces de propulsion nucléaire de l’USS Connecticut [n’ont pas été affectés et restent pleinement opérationnels] sont dans un état qui est caché au public jusqu’à ce que des réparations cosmétiques puissent être effectuées pour dissimuler les dommages. L’étendue des dommages au reste du sous-marin [est en cours d’évaluation] est également dissimulée. La marine américaine [n’a pas demandé d’assistance] ne permettra pas une inspection ou une enquête indépendante. [L’incident fera l’objet d’une enquête] La dissimulation se poursuivra.

Tan Kefei, porte-parole du ministère chinois de la Défense nationale, bien que pas si laconique, avait à peu près la même chose à dire que ma version modifiée ci-dessus, comme indiqué dans le Global Times chinois :

« Il a fallu cinq jours à l’US Navy après l’accident pour faire une déclaration courte et peu claire. Une approche aussi irresponsable, la dissimulation (et) le manque de transparence […] peuvent facilement conduire à des malentendus et à des erreurs de jugement. La Chine et les pays voisins de la mer de Chine méridionale doivent remettre en question la véracité de l’incident et les intentions qui le sous-tendent.

Mais Tan est allé plus loin et a fait écho au sentiment du Président Duterte ;

« Cet incident montre également que l’établissement récent d’un partenariat de sécurité trilatéral entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie (AUKUS) pour mener à bien une coopération sous-marine nucléaire a entraîné un risque énorme de prolifération nucléaire, violant gravement l’esprit du Traité de non-prolifération, a sapé la construction d’une zone dénucléarisée en Asie du Sud-Est et a mis à rude épreuve la paix et la sécurité régionales.

Nous pensons que les actions des États-Unis affecteront la sécurité de la navigation en mer de Chine méridionale, susciteront de graves inquiétudes et des troubles parmi les pays de la région, et constitueront une menace sérieuse et un risque majeur pour la paix et la stabilité régionales. »

Le crash de l’USS Connecticut va au-delà du potentiel de fuite radioactive nocive dans la mer de Chine méridionale, avec des dommages potentiels pour les nations environnantes, y compris les zones de pêche importantes pour l’économie. Si les États-Unis continuent d’intensifier la confrontation loin de chez eux en mer de Chine méridionale, une zone de conflit pourrait s’étendre à toute l’Asie de l’Est. Cela profitera-t-il de quelque façon que ce soit à la région ? La région veut-elle être transformée en la même zone ravagée que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont maintenant devenues après des décennies de croisade américaine pour « la démocratie et la liberté » via des bombes, des sanctions et des opérations de changement de régime ? Ce serait un tournant tragique pour la région la plus économiquement dynamique du monde. Les peuples de la région ne s’en rendent-ils pas compte ? Si ce n’est pas le cas, l’USS Connecticut devrait être un signal d’alarme.

Mais le peuple américain devrait également réfléchir attentivement à ce qui se passe. Peut-être que l’élite de la politique étrangère des États-Unis pense qu’elle peut remettre à l’ordre du jour la stratégie américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, avec la dévastation subie par l’Eurasie, laissant les États-Unis comme la seule puissance industrielle restant debout au-dessus des décombres. Tels sont les avantages d’une nation insulaire. Mais à l’ère des armes intercontinentales, la patrie des États-Unis pourrait-elle espérer sortir indemne d’un tel conflit comme elle l’a fait pendant la Seconde Guerre mondiale ? Le nœud est en train de se nouer, comme Krouchtchev l’a écrit à Kennedy au moment de la crise des missiles de Cuba, et s’il est noué trop étroitement, alors personne ne pourra le dénouer. Les États-Unis serrent le nœud coulant loin de chez eux cette fois, à l’autre bout du monde. Ils ne doivent pas trop serrer ce nœud.

John V. Walsh


Traduction : lecridespeuples.fr

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