Publié le 28 mai 2022 par Descartes

On avait constaté son décès et on l’avait enterré au début du millénaire, pour la plus grande joie des bourgeois et des classes intermédiaires, toujours attentives à leur cassette. Je veux parler, vous l’aurez compris, de l’inflation. Les prix étaient stables, et avec eux la valeur de l’argent mis de côté par ceux qui ont de quoi mettre de l’argent de côté. La création d’une banque centrale indépendante – indépendante de toute décision démocratique, s’entend – capable d’échapper aux pressions démagogiques des méchants politiciens et donc de pratiquer les « bonnes » politiques décidées par les techniciens était la garantie absolue que jamais plus elle ne sortirait de son cercueil. A cela s’ajoutait un contrôle de fer sur la politique budgétaire, garantissant une contraction de la dépense publique. Oui, l’inflation était morte, définitivement. Et peu importait finalement que ces politiques aient fait de la zone Euro l’une des zones où la croissance était la plus faible parmi les pays développés, que la zone ait oscillé au bord de la déflation, que les taux d’intérêt très faibles aient gonflé des bulles d’actifs, notamment immobiliers.

Mais on le sait par expérience : l’Union Européenne censée nous protéger est comme un parapluie qui vous encombre en permanence mais qui ne protégerait de la pluie que par beau temps. Dès que le ciel se couvre, on découvre qu’il ne sert pas à grande chose. L’inflation est ressuscitée, et contrairement à Jésus, point de « noli me tangere » : on peut la toucher chaque jour pour vérifier qu’elle est bien réelle. Il suffit d’aller au supermarché. Aujourd’hui, l’inflation dans la zone Euro est de 7,5% en glissement annuel, un chiffre tout à fait comparable à celui des « trente glorieuses », et rien n’indique qu’elle doive diminuer. Mais contrairement aux « trente glorieuses », on ne voit pas la croissance pointer le bout de son nez.

Que les politiques – mais aussi pas mal d’économistes – aient été surpris par le phénomène montre à quel point la posture de l’autruche est répandue parmi les princes qui nous gouvernent. Cette bouffée d’inflation était parfaitement prévisible depuis deux ans, et cela même sans la guerre en Ukraine, qui bien entendu n’a pas amélioré les choses. Voici pourquoi :

Le prix d’un bien est un équilibre entre l’offre et la demande. Dans une société de troc, le paysan qui voudrait échanger du lait contre de la bière doit négocier avec le brasseur : si le lait est rare et la bière abondante, le brasseur sera prêt à donner beaucoup de bière en échange d’un peu de lait. Mais nous ne sommes pas dans une société de troc : nous n’échangeons pas du blé contre du riz, du lait contre de la bière. Nous échangeons toutes les marchandises contre une marchandise particulière, la monnaie. Le taux de cet échange, la quantité de monnaie que nous devons donner en échange du bien est ce qu’on appelle vulgairement le prix exprimé dans la monnaie en question. Et le prix suit la règle universelle exprimée plus haut : si la monnaie est abondante et les biens rares, les prix montent. Si la monnaie est rare et les biens abondants, les prix baissent.

Maintenant, qu’est ce qui s’est passé ces deux dernières années ? Du fait de la pandémie, on a moins travaillé et donc moins produit. La pandémie a désorganisé les chaînes d’approvisionnement, et cela a aussi poussé la production vers le bas, d’autant plus que la mondialisation et le « juste à temps » a augmenté l’interdépendance au niveau international. Par ailleurs, une partie des forces productives a été détournée pour produire les biens nécessaires pour combattre la pandémie : masques, vaccins, etc. On pouvait donc anticiper une baisse au niveau de l’offre de biens et de services. Pour maintenir les prix, il aurait fallu donc de manière concomitante réduire la quantité de monnaie disponible.

Or, on a fait exactement l’inverse. Les politiques du genre « quoi qu’il en coute » ont tout fait pour maintenir l’ensemble des revenus, ceux du capital comme ceux du travail, comme si la pandémie n’avait pas eu lieu. Et quand je dis « l’ensemble », cela veut dire toutes les rémunérations, et pas seulement la moyenne. Je m’explique : on aurait pu faire le choix de maintenir les rémunérations des plus modestes en réduisant celles des plus riches – par exemple, par un impôt spécial calculé sur le revenu. Une telle décision aurait maintenu le pouvoir d’achat global constant. On a plutôt fait le choix de maintenir TOUS les revenus, en faisant tourner la planche à billets et donc en injectant de la monnaie fraîche dans le circuit. Cela a permis aux pauvres de survivre – objectif fort louable – et aux moins pauvres de thésauriser dans un contexte où les possibilités de dépense étaient limitées et l’incertitude poussait à l’épargne. C’est cette thésaurisation qui explique pourquoi l’inflation n’a pas démarré tout de suite. Mais tôt ou tard la monnaie thésaurisée revient dans le circuit économique. Et alors que la production n’a toujours pas repris son niveau d’avant crise, la quantité de monnaie disponible pour l’acheter s’est accrue. L’augmentation des prix est donc le résultat naturel de ce déséquilibre. Et la guerre d’Ukraine n’a rien arrangé, au contraire. Les sanctions ont encore plus désorganisé l’appareil productif, l’aide fournie à l’Ukraine représente un détournement de moyens de production qui, au lieu de proposer des biens aux particuliers, alimentent les opérations militaires.

Pour comprendre les problèmes, il faut regarder les choses au niveau macroéconomique avant d’aller vers la microéconomie. Il y a une illusion tenace parmi nos hommes politiques, celle de penser que distribuer de la monnaie revient à distribuer des biens. Distribuer de la monnaie, cela produit de la demande. Mais cette demande ne se traduit par une augmentation de la production que si l’appareil de production peut suivre, soit parce qu’il est en sous-emploi, soit parce que sont développement n’est pas entravé par la contrainte extérieure. Dans le contexte actuel, où la production est limitée par la pandémie et la guerre, distribuer de l’argent ne change en rien la quantité de biens disponibles. Cela ne fait que pousser les prix à la hausse.

La pandémie a réduit la production de biens et services, la guerre d’Ukraine aussi. Il y a donc moins de biens et services disponibles pour consommer, et cela doit se traduire tôt ou tard par une baisse globale de la consommation. La question est de savoir qui portera le fardeau. Les politiques qui nous expliquent que la pandémie ou la guerre ne coûteront rien à personne nous trompent : quelqu’un va devoir payer. Le débat n’est pas tant de savoir s’il faudra se serrer la ceinture, mais comment ce serrage de ceinture sera reparti entre les différentes couches de la société – et, étant donné l’ouverture internationale des marchés, entre les différents pays. C’est à cette aune qu’il faudra juger les différentes dispositifs – subventions, boucliers tarifaires, etc. – qui sont proposées.

Et c’est pourquoi il faut se méfier des politiques qui confondent le fait d’augmenter les revenus avec le fait de distribuer du pouvoir d’achat. Le revenu ne se transforme en pouvoir d’achat que dans la mesure où il y a quelque chose à acheter. Si vous augmentez le revenu, et que le nombre de voitures, de machines à laver, d’ordinateurs et de baguettes produites reste le même, alors cette augmentation n’aura aucun effet sur la capacité des gens à consommer. Tout ce qu’on verra, c’est que les prix s’ajusteront pour compenser le revenu distribué. Pour illustrer ce propos, imaginez une île ravitaillée par bateau une fois par semaine, et dont les cales sont remplies à chaque livraison. Si vous doublez, triplez, quadruplez les salaires, le niveau de consommation sera toujours le même: il dépend de la capacité du bateau.

Le plus amusant, c’est qu’un certain nombre de politiques qui proclament leur volonté de sauvegarder le pouvoir d’achat sont les mêmes qui conchient la « civilisation productiviste », sans se rendre compte que le pouvoir d’achat dépend de la production, et non de la valeur faciale du salaire. Certains arrivent dans leur programme à défendre le retour à l’artisanat et la réduction du temps de travail sur une page, et à la page suivante exiger l’augmentation des salaires. Autrement dit, dans leur monde idéal on produit moins et on consomme plus. Curieux, n’est-ce pas ?

Descartes

Source: Descartes-blog.fr

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