Pour le procureur américain en charge de l’enquête internationale sur les crimes de guerre au Kosovo, John Clint Williamson, les responsables sont identifiés et pourraient être inculpés devant un tribunal spécial. Mais l’enquête doit se poursuivre et les preuves, notamment en ce qui concerne le trafic d’organes, doivent être recueillies et complétées.

Koha Ditore (KD) : Suite à vos conclusions présentées à Bruxelles, il semblerait que vous seriez prêt dès maintenant à lancer des actes d’accusation, si un Tribunal était mis en place ?

John Clint Williamson (JCW) : Je pense que oui. Il est difficile de spéculer, mais si jamais aujourd’hui un tribunal était mis sur pied, nous serions en mesure d’établir des actes d’accusation.

KD : Vous avez fait savoir que vous alliez quitter vos fonctions en août, qui aura alors la responsabilité de lancer cette procédure ?

JCW : Avec un ou deux autres collègues, nous allons partir dans les mois à venir, mais l’équipe restera totalement fonctionnelle. L’ensemble de l’équipe qui a travaillé depuis le début sur ce dossier demeurera en poste et poursuivra le travail. Bien évidemment, ce sera mon successeur qui aura la responsabilité d’établir les actes d’accusation.

KD : Les autorités du Kosovo vont-elles tenter de retarder la mise en place d’un tribunal ?

JCW : J’espère bien que non ! Le gouvernement du Kosovo a collaboré au processus, soutenu en cela par la majorité des partis politiques ; et la communauté internationale, l’Union Européenne et les États-Unis vont continuer à exercer une pression pour faire avancer ce processus. Je reste confiant que le Kosovo poursuivra sa collaboration comme à l’heure actuelle.

KD : Vous avez déclaré qu’il y aurait des actes d’accusation à l’encontre des hauts dirigeants de l’UÇK. La majorité d’entre eux sont aujourd’hui actifs en politique au Kosovo, et vous hésitez à mentionner leurs noms. Pouvez-vous nous dire qui sera visé par ces actes d’accusation ?

JCW : Nous connaissons, bien évidemment, le rôle qu’a joué un certain nombre d’individus. Je l’ai déjà expliqué, les enquêtes que nous menons et les actes d’accusation qui seront éventuellement établis seront basés sur la responsabilité pénale des acteurs individuels, et non pas sur une organisation. Oui, nous connaissons les responsables de ces crimes. Les enquêtes vont se poursuivre et vont se focaliser sur ces individus, et d’autres suspects pourront être inclus sur cette liste. Il est également possible que de nouvelles preuves permettront d’inculper ou de blanchir certaines personnes. Il est difficile d’évoquer des noms actuellement, mais il est évident que nous avons identifié ceux que nous estimons être les principaux responsables.

KD : La création de la Task Force et votre travail étaient basés sur le rapport Marty. Les annexes de ce rapport mentionnait des noms. Est-ce que ceux-ci ont été concernés par votre enquête ?

JCW : Je vais répondre de la même façon que précédemment. Nos conclusions sont en grande partie conformes avec celles du rapport de Dick Marty, mais je ne peux pas être plus spécifiques par rapport aux informations et aux noms mentionnés dans ce rapport.

KD : Les réactions à vos propos, notamment dans la presse, laissent entendre que vous n’oser pas clairement vous prononcer à propos du trafic d’organes qui aurait eu lieu au Kosovo et sur l’existence de preuves de ce trafic, indépendamment du nombre des cas ?

JCW : J’ai essayé d’être le plus clair possible. J’ai vu des titres qui disaient : « Williamson a déclaré qu’il n’y a pas de preuves sur le trafic d’organes ». Je n’ai pas dit ça. Ce que je dis, c’est qu’il y a des preuves convaincantes que ceci a eu lieu, nous croyons qu’il y a eu des cas de trafic d’organes, mais à une échelle limitée. Aujourd’hui, nous n’avons pas suffisamment de preuves pour lancer des accusations. Il y a une grande différence entre dire « il n’y a pas de preuves » et dire « il n’y a pas assez de preuves pour établir un acte d’accusation sur cette base à l’heure actuelle ». C’est important. Nous croyons que ce trafic a eu lieu, mais pour le moment, nous estimons ne pas avoir assez de preuves pour porter un tel dossier devant un tribunal. Cette partie de l’enquête va cependant se poursuivre, et si les preuves se multiplient, nous serons alors disposés à ajouter ces crimes au dossier.

KD : Quelle est la différence entre vos affirmations et les propos de Dick Marty dans son rapport et ceux de Carla Del Ponte dans son livre ? Tous trois, vous affirmez que des cas de trafic d’organes ont eu lieu, mais que vous n’avez pas de preuves ?

JCW : Oui, nos conclusions sont en grande partie les mêmes que celles de Dick Marty et de ce qu’a écrit Carla Del Ponte. Dick Marty et Carla Del Ponte ont reconnu qu’il est très difficile d’apporter les preuves nécessaires pour juger ces crimes. Il est donc difficile d’évoquer ceci sans entrer dans les détails, ce que je ne peux pas faire ici puisque l’enquête suit toujours son cours. Mais vous avez raison de dire qu’il y a peu de différences entre mes conclusions et celles de Dick Marty et Carla Del Ponte.

KD : Quelle est la nature des preuves ou des indications que vous mentionnez ? S’agit-il d’éléments de médecine légale ou de déclarations de témoins ? Y a-t-il des déclarations de témoins suffisamment crédibles qui vont dans le sens de vos conclusions ?

JCW : Nous nous sommes basés principalement sur les mêmes sources que celles du rapport Marty, donc il s’agit d’informations révélées par des témoins ainsi que d’autres sources. Mais je ne peux pas aller plus en détail.

KD : Vous avez mentionné que les accusations ne visent pas l’UÇK mais des individus. Cependant, le Kosovo est le seul pays de l’ancienne Yougoslavie pour lequel il faudra un Tribunal spécial basé à l’extérieur de son territoire, alors que dans les autres pays, ce sont les tribunaux nationaux qui traitent les crimes de guerre. Pourquoi ?

JCW : Comme je l’ai expliqué aussi auparavant, je pense que ce Tribunal sera principalement sur la même ligne que le Tribunal de La Haye pour les crimes de guerre en ex-Yougoslavie (TPIY). Ce tribunal était en dehors du territoire de l’ancienne Yougoslavie et il a traité plus de cent dossiers concernant la Serbie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et le Kosovo. Il ne s’agit donc pas ici d’un nouveau cas de figure. Ceci dit, le TPIY se concentrait sur les hauts dirigeants et se penchait sur les plus hauts niveaux de responsabilité des crimes de guerre. Si le cadre juridictionnel du TPIY avait inclus ce genre de cas, ils l’auraient été. Mais en raison des limitations de mandat et de juridiction, le TPIY ne pouvait pas le faire. Il faut aussi être réaliste. Pendant ces quinze dernières années, chaque fois qu’il avait une tentative de juger les hauts officiers de l’UÇK au Kosovo, il fallait faire face à des pressions, des menaces, des critiques officielles venant parfois des plus hauts instances de l’Etat, les gens attaquaient les témoins, il y avait des manifestations dans la rue… Il y a des gens qui ont tout fait pour bloquer ce processus. Ces expériences nous ont permis de conclure que si une enquête d’une telle ampleur doit être conduite, elle doit l’être de cette façon, en ayant un parquet à Bruxelles. Ceci devra aussi être pris aussi en compte lorsqu’il s’agira d’instaurer un Tribunal.

Koha Ditore – 31 juillet 2014 – 
Propos recueillis par Augustin Palokaj
Traduit par Belgzim Kamberi
Publié le 6 août 2014 par Arrêt sur Info
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