Publié le 14 novembre 2003 sous le titre Vietnam war crimes. « We killed anything that walked »

Le journal Toledo Blade a publié le mois dernier (NDT en octobre 2003) une série d’enquêtes en quatre parties dans laquelle les journalistes Michael Sallah et Mitch Weiss ont dénoncé les crimes de guerre commis pendant la guerre du Vietnam par un peloton d’élite appelé Tiger Force. Les massacres commis par Tiger Force ont été d’une atrocité à l’échelle du massacre de My Lai en 1968, au cours duquel 500 civils vietnamiens ont été massacrés par des soldats américains. Pourtant, malgré une enquête de l’armée de quatre ans et demi, aucun combattant de Tiger Force n’a été inculpé.

Pendant des décennies, l’histoire a été gardée secrète dans des dossiers gouvernementaux – jusqu’au mois dernier (octobre 2003). Elizabeth Schulte se penche sur les révélations de Toledo Blade et explique pourquoi les crimes de guerre ne sont pas de simples crimes isolés commis par Tiger Force, mais remontent jusqu’au sommet.

 

Soldats américains posant devant des Vietnamiens décapités

« C’était hors de contrôle », a déclaré Rion Causey, un ancien infirmier de Tiger Force, aux journalistes de Toledo Blade. « Je me demande encore, 30 ans après, comment certaines personnes peuvent dormir. » Entre mai et novembre 1967, un peloton d’élite de la 101ème division aéroportée de l’armée américaine, connue sous le nom de Tiger Force, se déplaçait à travers les hautes terres du centre du Sud-Vietnam. Ils ont laissé derrière eux mort et destruction.

Durant leur enquête de huit mois Michael Sallah et Mitch Weiss ont passé en revue des milliers de documents classifiés de l’armée, des archives nationales et des journaux radio, et interviewé plus de 100 anciens soldats de Tiger Force ainsi que des civils vietnamiens. Ils ont découvert non seulement que Tiger Force était responsable de crimes de guerre horribles contre le peuple vietnamien, mais que l’armée et le gouvernement américain ne faisaient rien pour les arrêter.

« Une culture s’est développée au sein de l’unité qui allait bien au-delà de l’agression », a expliqué Sallah. « C’en est arrivé au point où de nombreux membres du peloton sont allés bien au-delà des limites de la guerre et ont commencé à tuer des civils non armés – hommes, femmes et enfants – dans certains cas de manière systématique, très systématique ».

Dès l’arrivée de Tiger Force dans la province de Quang Ngai en mai 1967, il était clair que les soldats étaient partis pour voir du sang couler. Les rapports montrent que non seulement ses troupes torturaient et exécutaient des soldats vietnamiens qu’elles avaient faits prisonniers, mais qu’elles se livraient aussi régulièrement à des massacres de civils.

En juin 1967, ils ont abattu un moine bouddhiste qui s’était plaint du traitement réservé aux villageois. Un soldat a tiré sur un garçon de 15 ans parce qu’il voulait ses chaussures de tennis. Puis il a coupé les oreilles du gamin et les a mis dans un sac de rationnement.

D’autres soldats ont suivi cet exemple. « Il y a eu une période où à peu près tout le monde avait un collier d’oreilles », a déclaré Larry Cottingham, ancien médecin du peloton, aux enquêteurs de l’armée. D’autres fouillaient les dents des morts et ramassaient les plombages en or.

Le peloton a été envoyé dans la vallée du Song Ve, dirigée par le lieutenant-colonel James Hawkins. Leur mission consistait à déplacer les villageois de leurs fermes de riz vers des « camps de réinstallation » – emprisonnés derrière des barbelés et du béton, sans nourriture ni abri. Au cours des deux mois suivants, Tiger Force a incendié des villages et terrorisé des civils vietnamiens.

Selon l’armée, la vallée était une zone de « feu libre ». Techniquement, cela signifiait que les soldats n’avaient pas besoin de la permission des commandants pour tirer sur les troupes ennemies. En pratique, cela voulait dire que les membres de Tiger Force étaient libres de tirer sur n’importe qui – aussi bien sur les soldats que sur les civils.

« Nous avons tué tout ce qui marchait », a témoigné l’ancien sergent William Doyle, un chef d’équipe de peloton, à Toledo Blade. « Ce n’était pas grave si c’étaient des civils, ils n’auraient pas dû être là. » Par exemple, les soldats américains ont tué 10 agriculteurs âgés qui travaillaient simplement dans leurs rizières.

« Nous ne pouvions même pas manger à cause de l’odeur », a déclaré Nguyen Dam, 66 ans, à Toledo Blade. « Il y avait tellement de villageois morts que nous ne pouvions pas les enterrer un par un, nous avons dû les enterrer tous dans une grande fosse commune. » Tiger Force envoyait un message: « Si vous nous défiez, nous vous anéantirons. »

En août, le peloton s’est déplacé dans la province de Quang Nam. Le mois suivant, l’armée lançait l’Opération Wheeler, l’une des campagnes les plus sanglantes de 1967. Le lieutenant-colonel Gerald Morse, surnommé « Ghost Rider », était chargé d’un bataillon composé de Tiger Force et de trois autres unités. Il a donné à ses compagnies A, B et C de nouveaux noms – Assassins, Barbares et Coupe-gorges. Et les soldats combattaient sous ces noms.

Quelques semaines après leur arrivée dans la région, les troupes américaines ont fait face à une forte opposition des forces nord-vietnamiennes. En réponse à des embuscades qui ont tué cinq membres de Tiger Force, les troupes américaines se sont déchaînées en massacrant des civils désarmés. « Tout le monde était assoiffé de sang à l’époque, disant: » Nous allons leur rendre coup pour coup… Nous allons même faire bien plus », a rappelé le médecin Rion Causey.

Afin de dissimuler les meurtres, les chefs de section ont commencé à compter les civils morts comme soldats. Les archives de l’armée montrent que cette tuerie brutale incluait le viol et le meurtre d’une fillette de 13 ans et la décapitation d’un bébé afin qu’un soldat de Tiger Force puisse prendre son collier.

Lorsque les femmes et les enfants ont rampé dans des bunkers souterrains pour se cacher, les troupes ont lancé des grenades dans les trous. « Nous avons continué à entendre des cris d’êtres humains provenant des bunkers », a déclaré Charles Fulton, un membre du peloton, aux enquêteurs. « C’étaient les cris de gens qui avaient été blessés et qui essayaient d’attirer l’attention de quelqu’un pour obtenir de l’aide. »

Dans quelques cas, des soldats se sont opposés à ces assassinats insensés. Le sergent Gerald Bruner a braqué son arme vers un autre membre du peloton afin de l’empêcher de tirer sur un adolescent vietnamien. Par la suite, le commandant de Bruner lui a crié dessus et lui a dit d’aller voir un psychiatre.

Mais pour la plupart, les soldats qui envisageaient de rapporter les atrocités ne l’ont pas fait parce que leurs chefs les ont avertis de ne pas le faire. « Les commandants m’ont dit; « ce qui se passe ici doit rester ici, vous ne direz jamais à personne ce qui se passe ici, si nous apprenons que vous l’avez fait, vous n’aimerez pas ce qui vous arriverait par la suite », a déclaré l’ancien soldat Ken Kerney. « Ils ne m’ont pas dit ce qu’ils me feraient mais je le savais, donc tu as peur de dire quoi que ce soit. »

En fait, les meurtres et le chaos ont été encouragés par le haut-commandement. Le colonel Morse a exigé que les troupes atteignent un nombre de tués, 327, ceci afin de correspondre à la désignation d’infanterie du bataillon, le 327ème. À la fin de la campagne, en novembre, Sam Ybarra, le soldat qui avait tué l’adolescent pour ses chaussures, a été félicité par le journal Stars and Stripes pour le 1000ème meurtre de l’opération Wheeler.

Bien que les atrocités commises par Tiger Force aient été signalées dès 1967, l’armée n’a mené aucune enquête officielle avant 1971. Pendant l’enquête de quatre ans et demi, l’armée a justifié 20 crimes de guerre commis par 18 soldats. Mais aucune accusation n’a jamais été déposée.

Au moins six suspects ont été autorisés à quitter l’armée au cours de l’enquête, et ont donc évité d’être jugés en cour martiale. Des témoins sont également partis. Les anciens membres de Tiger Force ont dit à Toledo Blade que les enquêteurs de l’Armée les avaient encouragés à ne rien dire. Et lorsque l’enquêteur principal, Gustav Apsey, a présenté son rapport final en 1975, il était si incomplet et inexact qu’il ne parvenait pas à démontrer clairement les crimes les plus graves.

Dans d’autres cas, les soldats ont été couverts par leurs supérieurs. En vertu de la loi militaire, il appartient au commandant général des armées de décider s’il y a lieu de poursuivre, de sorte qu’aucun d’entre eux n’a été poursuivi. En fait, trois suspects de crimes de guerre ont même été promus plus tard.

Et la couverture par les supérieurs ne s’est pas arrêtée là. En 1973, des résumés de l’enquête sur Tiger Force ont été envoyés à Nixon à la Maison Blanche et aux bureaux du Secrétaire à la Défense James Schlesinger et du Secrétaire de l’Armée Howard « Bo » Callaway.

« Ils ont dit que s’ils avaient enquêté sur cela, l’armée ne l’aurait pas toléré et qu’elle l’a fait savoir à ce moment-là. Il y a pourtant là un vrai cas en rapport avec celui de My Lai », explique Sallah. « Quand vous regardez où ces crimes de guerre se sont produits, ce n’était qu’à 10 ou 12 miles (15 ou 20 kilomètres) de là où My Lai s’est produit. »

Une semaine après la parution de l’enquête de Toledo Blade le mois dernier (octobre 2003), l’armée a été forcée d’accepter de rouvrir l’affaire Tiger Force. Mais la vraie question doit être posée – combien de crimes de guerre américains restent à découvrir?

Formé pour être des assassins

« Ce massacre me hante chaque minute de ma vie », a déclaré l’ancien membre de Tiger Force, Douglas Teeters, à Toledo Blade: « Pour survivre, vous deviez vous dire: « Le meurtre ne veut rien dire. » C’est comme ça que tu l’as traversé, mec. Mais finalement, tout te rattrape. »

Aujourd’hui, Teeters prend des médicaments car il souffre de troubles de détresse post-traumatiques, comme 500,000 anciens combattants du Vietnam. Il vit avec les cauchemars de ce qu’il a vu et fait.

Les soldats de Tiger Force n’étaient pas des tueurs nés. Ils devaient être formés pour devenir des machines à tuer. « La formation de base visait à vous apprendre à ignorer toutes les normes de la civilisation et de la religion et à violenter les autres sans aucune raison autre que les ordres de l’autorité supérieure » a expliqué Barry Romo, un ancien lieutenant d’infanterie et membre des Vétéran du Vietnam contre la Guerre, à Socialist Worker.

Le racisme est également un élément clé. En Irak, les occupants américains ont également obtenu un permis de tuer. Jusqu’à présent, pas un seul soldat n’a été sanctionné pour avoir tiré sur des civils, y compris ceux qui ont abattu 14 manifestants pacifiques à Falloujah en avril 2003.

Des massacres de ce genre ne feront que plus souvent se produire, alors que l’opposition irakienne à l’occupation brutale des États-Unis se développe. Il n’est pas étonnant que, le mois dernier (octobre 2003), le journal militaire Stars and Stripes, a rapporté que le moral était bas parmi un tiers des militaires américains qui se sont rendus en Irak en pensant être des « libérateurs ».

« Je plains les soldats qui reviennent après avoir passé deux semaines en congé – sans aucune fin en vue », a déclaré Romo. « Il y aura des sentiments combinés de tristesse, de peur de mourir… Les hommes furieux contre les huiles mais ne pouvant pas s’en débarrasser, s’en prennent aux Irakiens, et se mettent dans des situations où ils tirent en premier et posent des questions plus tard. »

Lire aussi la série d’enquêtes en quatre parties de Toledo Blade intitulée « Buried Secrets, Brutal Truths »: http://www.toledoblade.com/Editorials/2003/10/23/Buried-secrets-brutal-truths.html.

Article original en anglais: WarCrimes

Traduit par La gazette du citoyen

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