Un compte rendu intéressant d’Elijah J. Magnier, un journaliste sérieux qui couvre le Moyen-Orient depuis plus de trente et en connaît parfaitement les tenants et les aboutissants. Nous estimons utile de porter ses articles à la connaissance des lecteurs, même si nous ne partageons pas toujours ses points de vue. [ASI]

Par Elijah J. Magnier |

Le Moyen-Orient se prépare en vue d’un nouvel « affrontement » impliquant Israël et les États-Unis, à la suite de la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël. Sauf que cette fois-ci, une nouvelle résistance prend forme, unie par les paroles prononcées par le défunt leader palestinien Yasser Arafat, que le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, a répétées : « Sur Jérusalem nous marcherons, martyrs par millions ».

La décision de Trump est clairement un affront aux pourparlers de paix entre Palestiniens et Israéliens [une mascarade à laquelle les dirigeants palestiniens assoiffés de prestige et de privilèges se sont prêtés sans vergogne, Ndlr], car elle énonce une position claire qui nie l’appartenance historique de la capitale de la Palestine. Nasrallah a prononcé ces paroles la veille du sommet de l’Organisation de la conférence islamique à Istanbul où il a été question de la nouvelle situation qui se dessine en Palestine, maintenant que le tsunami causé par le groupe armé « État islamique » (Daech) s’est estompé. Ce tsunami a semé la mort et forcé le déplacement de millions de personnes au Moyen-Orient pendant toutes ces longues années de guerre en Irak et en Syrie.

L’Irak a mis fin à l’occupation du tiers de son territoire par Daech depuis 2014, en proclamant une victoire totale. En Syrie voisine, le président russe Vladimir Poutine s’est montré très habile en déclarant « mission accomplie » à la base russe de Hmeymeem, sur la côte syrienne. Poutine a répété les mots exacts qui avaient été écrits sur une immense banderole derrière George W. Bush en 2003, lorsqu’il a déclaré la victoire des forces américaines qui occupaient l’Irak. Sauf que la mission des USA en Irak était alors bien loin d’être accomplie.

La Russie a imposé des zones de non-engagement et de désescalade dans diverses villes syriennes pour mettre fin à la guerre et permettre de négocier la paix. Il a été convenu avec les États-Unis de leur accorder un « droit de présence » à l’est de l’Euphrate et de faire de même avec la Turquie au nord du pays, dans ce qui constitue une zone tampon pour empêcher la création d’un État kurde et assurer la protection de la ville d’Idlib.

Dans le sud de la Syrie, Israël a compris que Moscou ne s’engagera pas dans le conflit l’opposant à « l’axe de la résistance » (Syrie – Iran – Hezbollah) et qu’il n’offrira pas de soutien aérien à l’armée syrienne et à ses alliés s’ils comptent progresser en direction de la frontière, car c’est une question de souveraineté syrienne. Poutine a également rejeté catégoriquement tous les appels au retrait du président syrien Bachar al-Assad lancés par les Européens et les Américains. La communauté internationale a dû se plier devant la détermination de Moscou à soutenir son allié en Syrie.

La Russie a atteint ses objectifs en deux ans et demi. Jamais elle n’aurait cru revenir dans l’arène internationale d’une telle façon, en franchissant la porte du Bilad al-Cham. Moscou a fait un retour remarquable, à titre de superpuissance plus forte qu’au cours des trois dernières décennies, en tirant son épingle du jeu des « erreurs politiques de l’oncle Sam » de façon intelligente. Les USA ont abandonné leurs alliés en Syrie et presque perdu leur allié turc. Tout ce que les USA ont réussi à faire, c’est de stopper les opérations militaires à l’est de l’Euphrate, empêchant ainsi l’armée syrienne et ses alliés de traverser dans ce qui constituait alors un territoire sous la coupe de Daech.

En ce moment même, les USA ont non seulement annoncé qu’ils formaient dorénavant une force occupante indésirable au nord-est de la Syrie, mais assurent aussi la protection de ce qui reste des forces de Daech à l’est de l’Euphrate. Dans cette zone, Daech semble avoir le champ libre tant que ses armes sont pointées vers les forces syriennes et leurs alliés plutôt que vers les USA et leurs « alliés du moment » que sont les Kurdes d’Hassaké.

Les alliés de la Syrie devraient réduire leur présence militaire de plus de la moitié, puisque la confrontation armée est dorénavant confinée à des zones comme la badia (steppe syrienne), la région rurale de Hama, Deraa et ses environs et le long de la frontière syro-israélienne. Ce qui signifie que la menace qui planait sur Damas et les villes syriennes contrôlées par le gouvernement est maintenant levée. Des affrontements limités, des assassinats, des explosions de voitures piégées et des raids inattendus sont à prévoir ici et là, qui causeront des dommages sans toutefois permettre aux insurgés d’obtenir des gains stratégiques.

À la lumière de cette nouvelle situation et du ralentissement significatif de l’allure de la guerre, tous se demandent ce qu’il adviendra des milliers de combattants du Hezbollah qui ont contribué à maintenir le gouvernement syrien en place. En l’absence d’objectif militaire précis, ces militants vont probablement retourner au Liban et se tenir fins prêts militairement afin d’empêcher Israël d’attaquer le Liban.

Le président Trump a ainsi lancé sa « bombe politique » sur le monde arabe en croyant qu’aucun pays ne se donnerait la peine de soutenir la cause palestinienne. Les analystes et les médias ont également cru à tort que la cause palestinienne était chose du passé. Trump a contribué à donner encore plus de vigueur à « l’axe de la résistance » et à rallier encore plus de gens à sa nouvelle cause. Comme c’est le cas depuis quelques années, l’Iran n’a pas eu à élaborer de stratégies complexes pour sortir gagnant au Moyen-Orient : les erreurs des autres (à commencer par les USA et l’Arabie saoudite) lui procurent des récompenses, des gains et une influence accrue.

En fait, Trump vient d’offrir sur un plateau d’argent de nouvelles occasions de redorer le blason de l’Iran et du Hezbollah, qui s’était quelque peu terni dans le monde arabe durant la longue guerre syrienne. Des milliers de djihadistes et de militants ont été tués sur le champ de bataille, où se confrontaient des combattants aux idéologies opposées jusqu’à la mort ou la victoire. Il n’est pas impossible que cette blessure profonde soit laissée derrière, car il y a une nouvelle cause à défendre.

Jérusalem est devenue une cause décisive portée par Sayyed Hassan Nasrallah. Il a repris les paroles de Yasser Arafat pour aiguiser la sensibilité des Arabes, plus particulièrement des Palestiniens, toutes religions confondues. Nasrallah met dans l’embarras tous ceux qui, comme l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats arabes unis, traînent la patte, soutiennent Trump ou refusent de prendre position à propos de Jérusalem. Ces pays qui se sont battus contre Damas en Syrie croyaient qu’il était possible de forcer la main aux Palestiniens, que ces mêmes Palestiniens seraient abandonnés comme des orphelins par tous les pays et groupes du Moyen-Orient, y compris « l’axe de la résistance ».

En fait, l’Iran a réagi d’une façon arrogante, à la manière de Trump. Le commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (Brigade de Jérusalem ), le général Qassim Soleimani (qui est responsable de la libération de Jérusalem et du soutien aux mouvements de libération partout dans le monde) a pris position en faveur de la Palestine, [On ne voit pas ce qu’il y a d’arrogant à soutenir les droits légitimes des Palestiniens sous occupation israélienne, ndlr]. Soleimani a annoncé son soutien militaire absolu aux « Brigades al-Qods » du « djihad islamique palestinien » et aux « Brigades d’Al-Qassam » du Hamas [deux mouvements de résistance contre l’occupation, ndlr]. Nasrallah a également annoncé qu’il voulait adopter une stratégie unifiée assortie d’un plan commun qui jouirait d’une solidarité générale de tous les « groupes de la résistance » (anti-USA) en vue de libérer Jérusalem. Fait remarquable, il a appelé tout le monde à mettre leurs différences de côté (sans exclure involontairement les mouvements djihadistes) pour progresser vers ce nouvel objectif. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan n’a pas hésité non plus à reprendre l’initiative dans le monde islamique, lui qui avait perdu des plumes en intervenant dans la guerre syrienne. Le président turc brandit de nouveau la bannière de Jérusalem, en retrouvant une partie de son lustre d’antan et en coupant l’herbe sous le pied de l’Arabie saoudite.

Les murs d’Al-Qods sont en train de devenir le nouveau point de ralliement. L’on s’attend à ce que les groupes belligérants oublient ou remettent à plus tard leurs luttes intestines, en joignant leurs efforts pour obliger Trump à revenir sur sa décision. Faute de quoi une troisième intifada pourrait se profiler, ce qui ne manquera pas de remettre la Palestine au cœur de l’actualité.

Par Elijah J. Magnier – @ejmalrai

Article original: Middle East Politics

Traduction : Daniel G.

Source: Elijahjm.wordpress.com/

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