Comme si le risque d’être tué n’était pas suffisant… Les journalistes doivent-ils travailler sous la menace de l’emprisonnement, comme sous celle d’être tué ou gravement blessé ? Il n’est pas seulement question de la crudité simplement indigne, injuste, inventée de toutes pièces des procès organisés au Caire contre les trois journalistes d’Al Jazeera, aujourd’hui condamnés à plusieurs années de prison. Nous sommes habitués à ce traitement de la part de pays pseudo-révolutionnaires du Tiers monde, bien que la raison pour laquelle l’Égypte souhaite en faire partie reste un mystère.

Non, c’est le fait brutal que la prison pour des journalistes dans un des pays les plus peuplés, les pays anciens, doit maintenant être considérée comme un élément normal des risques que nous prenons pour couvrir le monde. Juste comme le viol est une vile arme de guerre, la prison doit être considérée comme un moyen courant de nous faire taire. Et dans une logique terrible, nos dirigeants occidentaux entrent dans la combine. Mohamed Fahmy, Baher Mohamed et l’Australien Peter Greste s’attendaient à être libérés ce lundi, bien qu’ils devaient savoir que l’Égypte et la « justice » n’ont pas grand-chose en commun.

Le secrétaire d’État américain John kerry, a parlé du cas des trois journalistes avec le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi avant de lui remettre près d’un demi-milliard de dollars d’aide ce dimanche. Sisi a pris la monnaie et n’a pas levé le petit doigt pour les journalistes. Et quand les Australiens ont demandé à Sisi d’intervenir, il leur a fait la leçon sur l’indépendance du système judiciaire égyptien. Ah, c’est sûr… Combien il était « indépendant » le juge égyptien qui le mois dernier a condamné à mort 300 membres de la Confrérie musulmane, écœurant le monde par sa folie sanguinaire !

Mais venons-en aux pays du Golfe. Al Jazeera est un projet qatari de politique étrangère et le Qatar a soutenu le Président élu Mohamed Morsi, avant que Sisi n’ait secouru son peuple égyptien tant aimé en jetant à bas le goujat. Et dans la foulée, l’Égypte a perdu 10 milliards de dollars de placements qataris – qui font du demi-milliard de Kerry presque l’équivalent d’une aumône.

Les Saoudiens se sont naturellement engouffrés dans la brèche – ils ont en ce moment des potes sunnites qui menacent l’Irak – pour assumer toutes les dettes de l’Égypte (aussi longtemps naturellement, que Sisi laissera tranquilles les salafistes égyptiens). Et comment punir ces Qataris si embêtants ? Mais en s’attaquant à leurs journalistes, bien évidemment. Pour avoir « aidé des terroristes », pardieu.

Alors que j’écris ces mots, j’ai près de mon bureau une douille d’obus d’une bataille entre l’armée libanaise et l’OLP d’Arafat, un éclat de l’artillerie israélienne et un gros morceau d’un obus tiré par le croiseur américain New Jersey sur un village druze en 1983. Ainsi je suppose qu’aux yeux du Liban, d’Israël et des États-Unis, cela me rend coupable d’aider des terroristes.

Les journalistes meurent sur les champs de bataille, sont pris pour cibles dans les conflits, sont assassinés sur tous les continents du monde. De temps en temps, comme le malheureux Farzad Bazoft de The Observer en 1990, ils sont accusés d’être des espions et pendus – dans ce cas sur les ordres de Saddam Hussein – et cela nous met en colère pendant un moment avant que nous ne reprenions notre travail sans plus nous en soucier. Peut-être passons-nous trop de temps à craindre pour la vie de nos propres journalistes occidentaux, oubliant trop rapidement que les centaines de journalistes et photographes arabes (en Égypte, en Syrie, en Irak, en Libye, et continuez la liste) payent de leurs vies le fait de faire le même métier que nous mais en étant à la merci de leurs propres régimes. Incluez l’Iran non-arabe dans cette liste.

Mais les dictateurs du Moyen-Orient ne font que faire aux journalistes ce que nos propres dirigeants nous feraient s’ils en avaient les moyens. Une délégation venue des États-Unis n’avait-elle pas déclaré à Saddam – avant son invasion du Koweït – que son problème était avec les journalistes ? Les Américains n’ont-ils pas abattu sans hésitation nos collègues en Irak ? Les Israéliens n’ont-ils pas abattu des journalistes et leurs assistants sans aucune punition en retour ? Quand avez-vous entendu des Américains ou des Britanniques s’en plaindre ? Mon espoir est que Sisi libère les trois journalistes d’Al Jazeera lors du procès en appel. Et nous le remercierons du fond de nos cœurs occidentaux.

Robert Fisk  – 23 juin 2014
Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient.
Article original:  http://www.independent.co.uk/voices…

Source:Info-Palestine.eu  

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