Emir Kusturica et le No Smoking Orchestra

Il est un des rares cinéastes à avoir reçu une double Palme d’or au festival de Cannes où il pourrait revenir pour « On the milky road » avec Monica Belluci. Rencontre avec le réalisateur de Underground (1995) qui est aussi acteur, musicien, écrivain. Un artiste en complétude.

« À la recherche d’une innocence perdue »

Pourquoi votre premier livre, Où suis-je dans cette histoire ?, avait été un récit autobiographique ? Pourquoi se raconter ?

« Mais je l’avais écrit comme un roman. Il en avait toutes les qualités et je l’ai voulu ainsi, même si les noms étaient vrais. Tant de choses ont été dites ou écrites sur moi, parlant de moi, à ma place, que je voulais écrire ce livre pour qu’on me comprenne, pour que l’on sache qui je suis, ce que je ressens et ce en quoi je crois. »

Ce second livre, Étranger dans le mariage, signe votre entrée dans la fiction et votre entrée en littérature. Vous considérez-vous pleinement comme écrivain ?

« Je le deviens et je ne pensais pas que cela m’arriverait un jour, d’être là, à parler de ce livre que vous avez entre les mains, qui existe bel et bien. Je suis heureux parce que l’art et la culture, plus généralement, c’est toute ma vie. Je m’y dédie entièrement et j’essaie de trouver de nouveaux moyens d’expression, même si cela ressemble beaucoup à mon cinéma. »

Que vous apporte l’écriture que vous ne trouvez pas dans les langages ni de la musique ni du cinéma ?

« Quand on écoute les gens de cinéma, tout est formidable et fantastique. Alors que moi, j’envisage mes films comme des opérations militaires, avec des mouvements, des conquêtes qui engagent plein de gens. L’écriture est une activité solitaire. J’écris dans ma chambre, dans l’avion, et ce plaisir est exaltant et très supérieur à d’autres. »

Quel est votre écrivain favori ?

« Je lis énormément de livres, mais c’est Dostoïevski, incontestablement. Aucun écrivain n’a écrit comme lui sur l’âme humaine, avec autant de profondeur et de sensibilité. »

Comment écrivez-vous ? Qu’est-ce qui vous inspire ?

« Les souvenirs sont pour moi une source essentielle. Il peut s’agir de mes propres souvenirs, forts, mais aussi des souvenirs que d’autres me racontent. Comme au cinéma, avec les premières scènes, j’attache de l’importance aux premières phrases. Elles donnent la mélodie. Les mots et les phrases ont une dimension musicale. »

Vous apparaissez comme un écrivain-conteur attaché aux paraboles, aux Balkans, finalement assez proche du grand cinéaste de fables que vous êtes…

« Oui, je considère les nouvelles de mon livre comme des contes. Je suis à la recherche d’une innocence perdue, d’une espèce de pureté. Un univers où l’on peut se sauver soi-même, dans un monde où la technologie ne nous conduit plus nulle part. Je ne suis pas pessimiste en disant cela, au contraire je suis plein de projets, Dieu soit loué ! »

Vous croyez en Dieu ?

« Je crois en Dieu. Mais il est pour moi une culture. Le psychiatre suisse Carl Gustav Jung, à qui on demandait s’il croyait en Dieu, répondait : “Non, parce que je sais qu’il existe.” J’aime partager cette vision des choses. »

Pourquoi le conte est-il une forme importante ?

« On ne voit plus le monde que comme de la téléréalité qui envahit tout et détermine les comportements des uns et des autres. Partout, les vies sont diffusées. Des images violentes et brutales circulent, qui nous renvoient le miroir d’une animalité. »

Êtes-vous toujours défiant à l’égard de Hollywood ?

« Il y a une toute-puissance écrasante du cinéma américain. Dans les années 1950, c’était un véritable lieu de création. J’ai grandi avec les films de Capra, Lubitsch et la grande littérature américaine. Aujourd’hui, c’est une industrie mue par la seule question du profit. »

Vous avez perdu votre ville, Sarajevo, pendant la guerre en Yougoslavie, et vous avez voulu symboliquement construire en Serbie un village en bois, un peu idyllique, Küstendorf. C’est un lieu rêvé ?

« Un rêve ou une utopie. C’est un lieu où de jeunes gens peuvent apprendre le cinéma, suivre des séminaires, assister au festival que nous y organisons. C’est un festival où l’on mêle le cinéma, la musique, la vie. »

Votre prochain film, On the milky road , une histoire d’amour et de guerre, pourrait-il aller à Cannes ? Où en est-il ?

« S’il va à Cannes, ce sera en 2016 ! Le tournage a été retardé par des pluies. Or, l’essentiel du film se passe en extérieur. Et puis, nous avons tout un travail autour, en images de synthèse. Le film sera très proche de ce dont j’ai rêvé, avec à la fois des choses très innovantes, étonnantes et d’autres plus conventionnelles. »

Avez-vous toujours le projet d’un film sur le Mexicain Pancho Villa, ce hors-la-loi devenu général ?

« Oui. Je considère que Pancho Villa a conduit la première révolution sociale. Ce sera un film très politique. Pancho Villa devrait être joué par Benicio del Toro, mais le projet n’est pas encore abouti. Car ce sera un film très coûteux, avec beaucoup d’explosions, de cascades, d’effets spéciaux. »

Recueilli par Nathalie Chifflet le 12/04/2015