Des enfants se réchauffent près d’un feu de camp devant un magasin dans le district de Fayzabad, en Afghanistan, le 10 février. La guerre en Afghanistan lancée par les États-Unis a duré 20 ans, tuant des dizaines de milliers de civils et déplaçant des millions de personnes.[Photo/Agences]


Faire tomber un régime ennemi en l’asphyxiant par le gel de ses avoirs et des mesures restrictives diverses : la méthode a touché nombre de pays en délicatesse ou en guerre avec les États-Unis, et le pouvoir des talibans n’y a pas échappé. Reste que cette stratégie demeure inefficace et que seule la population en paie le prix.

Par Line Golestani

Le monde-diplomatique, juin 2024

Trois ans après le changement de régime à Kaboul, l’insécurité alimentaire touche deux tiers de la population afghane et plus de trois millions d’enfants sont en situation de malnutrition aiguë (1). Le pays s’enfonce dans une crise humanitaire sans précédent. Et pourtant, les États-Unis maintiennent le gel des avoirs de la Banque centrale du pays (Da Afghanistan Bank, DAB).

L’objectif du blocage était « d’obtenir des talibans qu’ils acceptent les conditions édictées dans la résolution 2593 du Conseil de sécurité des Nations unies du 30 août 2021 », explique M. Jean-François Cautain, ancien ambassadeur de l’Union européenne établi à Kaboul. La résolution, dont les termes ont été « repris dans les conclusions du Conseil de l’Union européenne le 17 septembre 2021 », invite Kaboul à garantir la formation d’un “gouvernement inclusif”, à lutter contre le terrorisme, à s’engager pour le respect des droits humains, notamment des femmes et des filles, à lever des obstacles à l’aide humanitaire ainsi qu’à autoriser les Afghans qui le souhaitent à quitter le pays.

L’idée de contraindre les talibans au changement par le biais de pressions internationales n’est pas neuve. Selon le chercheur Adam Baczko, auteur de La Guerre par le droit (2), elle remonte à la fin des années 1990, quand les talibans arrivent une première fois au pouvoir. « Autour de 1998, nous explique-t-il, plusieurs dynamiques amènent le gouvernement américain, initialement ouvert au nouveau régime taliban, à utiliser sanctions et pressions diplomatiques pour les inciter à changer leurs politiques. » La négociation qui visait à la construction d’un pipeline permettant d’acheminer les hydrocarbures turkmènes vers le Pakistan par l’Afghanistan vient d’échouer, ce qui a froissé Washington. Un rapport de l’organisation non gouvernementale (ONG) Physicians for Human Rights (“Médecins pour les droits humains”) paraît de manière opportune et prétend documenter l’ampleur de la dégradation des conditions de vie des femmes depuis l’arrivée des talibans au pouvoir. Sa publication s’accompagne d’une campagne médiatique dans laquelle plusieurs célébrités hollywoodiennes s’engagent : elle permet à la Maison Blanche de justifier sa décision d’isoler et de sanctionner les talibans.

Car, comme le rappelle M. Baczko, si le rapport en question rend les talibans responsables des « discriminations bien réelles que subissaient les femmes », celles-ci avaient été causées « par deux décennies de guerre et non par la seule arrivée au pouvoir des fondamentalistes ». Une guerre soutenue par Washington [et soutenant ces mêmes fondamentalistes!]. Mais, aux yeux des États-Unis comme de la France, les alliés d’hier deviennent alors des ennemis (3). À la même époque, un autre rapport émane des milieux néoconservateurs américains : il est écrit par M. Zalmay Khalilzad, futur représentant spécial du président George W. Bush (2001-2009) en Afghanistan et conclut à la nécessité de faire tomber le régime, en alliant pression diplomatique et frappes militaires [bien avant le 11 septembre…].

Deux décennies plus tard, rien n’a changé. « En 2021, le réflexe de l’administration américaine demeure le même, poursuit M. Baczko. Alors que la conquête de Kaboul — en quelques jours seulement — représente une humiliation pour les États-Unis, le président américain Joseph Biden s’appuie sur une batterie de sanctions pour tenter d’amener les talibans à changer de politique et pour éviter d’être accusé de complaisance par l’opposition républicaine qui l’attend sur cette question. »

Quelques mois après sa prise de pouvoir, le nouveau régime semblait pourtant enclin à négocier. Les maîtres de Kaboul espéraient alors obtenir le dégel des fonds de la DAB de façon à faire tourner leur nouvelle administration. « Leur tentative de se donner une apparence respectable n’empêche pas les exactions à l’égard des femmes, notamment, de la part de certains éléments du mouvement, analyse le chercheur. Si ces violences profitent d’une forme d’impunité, on n’observe pas, à ce moment-là, de stratégie institutionnelle de répression. » La promulgation de décrets restreignant de plus en plus la liberté des femmes commence réellement au printemps 2022, le régime taliban ayant abandonné l’espoir de voir s’ouvrir des négociations…

Pour certains, le tableau n’était pourtant pas si sombre. Lors de la réunion des Nations unies du 21 juin 2023, Mme Roza Otunbayeva, représentante spéciale du secrétaire général pour l’Afghanistan et cheffe de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua), observe que la préoccupation, justifiée, pour les discriminations contre les femmes empêche de percevoir « les conséquences positives d’autres mesures prises par les talibans, comme la diminution de la culture de l’opium » [qui avait explosé sous l’occupation de l’OTAN]. Elle salue également la réduction de la corruption de haut niveau ayant permis de bonnes recettes fiscales, et le ralentissement de l’inflation (4).

En juillet 2023, on apprenait par la presse (5) que l’audit financé par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), dans le but d’évaluer les compétences de la DAB, n’avait pas permis d’obtenir ce dégel. Mais ses conclusions n’ont jamais été rendues publiques. On sait seulement que, pour le Trésor américain, la DAB « doit entreprendre des réformes » car elle n’est pas “indépendante”, trois officiels talibans figurant parmi ceux qui la supervisent.

À l’approche de l’élection présidentielle américaine de novembre 2024, il est peu probable que les démocrates américains changent de position alors qu’ils se voient déjà reprocher leur gestion désastreuse de l’évacuation de Kaboul en août 2021. Cela serait certainement utilisé par les républicains pour accuser leurs rivaux de se montrer trop complaisants vis-à-vis des talibans.

Cependant, des voix se sont élevées aux États-Unis pour que l’on rende à la Banque centrale afghane les fonds qui lui reviennent de droit. Mme Kelly Campbell, codirectrice de l’association September 11th Families for Peaceful Tomorrows, est l’une de ces figures. En 2002 déjà, celle qui a perdu son beau-frère dans les attentats regrettait la récupération politique du 11-Septembre, en arguant que « l’Amérique devrait défendre la justice et non la guerre (6) ». Elle ne se reconnaît pas dans l’action des avocats de certaines familles de victimes qui veulent mettre la main sur la moitié de ces fonds se trouvant toujours dans la réserve fédérale de la Banque de New York. « Ces avocats agissent sans le consentement de leurs clients en réclamant ces fonds. Nous avons voulu déposer une requête en amicus curiae (i.e. “intervenant désintéressé”), mais cette demande a été rejetée par le juge », regrette celle qui est aussi membre du comité de l’association Unfreeze Afghanistan. « Nous avons également envoyé au président Biden des tribunes et une lettre signée par plus de 75 membres de familles victimes des attentats du 11 septembre, lui enjoignant de promulguer un nouveau décret, en soulignant que cet argent n’est pas le nôtre mais celui du peuple afghan », précise-t-elle.

En février 2023, le juge a finalement décidé que la cour n’avait pas le pouvoir de saisir ces fonds, qui revenaient de droit au peuple afghan. « C’est une petite victoire, mais la partie plaignante a fait appel de cette décision et les procédures risquent de s’éterniser. » Mme Campbell ne compte pas se décourager pour autant : « Nous continuerons à faire pression sur le gouvernement jusqu’à ce que l’argent soit débloqué, afin de permettre à la Banque centrale d’Afghanistan de disposer des liquidités et de remplir les autres tâches qui lui incombent. » Bien qu’elle déplore la répression exercée par les talibans à l’encontre des femmes, l’Américaine est persuadée que retenir les fonds de la DAB n’aidera en rien la population, qui n’a plus qu’un accès limité à ses comptes bancaires et arrive difficilement à subvenir à ses besoins les plus basiques.

De leur côté, les deux banques allemandes détenant des fonds afghans estiment ne pouvoir procéder à leur dégel tant qu’une personne désignée par un gouvernement reconnu ne leur est présentée. Au ministère des affaires étrangères, on se dit plutôt favorable à ce que les choses bougent. Cependant la ministre elle-même, Mme Annalena Baerbock, écologiste et féministe, y est fermement opposée.

Journaliste indépendant basé à Kaboul, Ali M. Latifi estimait en 2023 que ces restrictions avaient « contribué à la perte de plus de 700 000 emplois. Les dirigeants talibans n’en ont pas souffert le moins du monde. Ce sont les citoyens ordinaires qui en paient le prix, en peinant à se procurer de l’argent liquide et du travail, et en devant choisir entre se chauffer ou se nourrir l’hiver » (7).

Alors que de nombreux membres de la diaspora refusent l’idée de négociations avec le gouvernement taliban, Mme Campbell estime que le dialogue est la seule voie possible, tout comme certaines militantes afghanes. L’une d’entre elles, Mme Madina Mahboobi, expliquait ainsi à la tribune du Conseil des droits de l’homme (CDH) de l’ONU à Genève, l’été dernier : « Nous sommes lassés de la guerre et de la violence et voulons des solutions pacifiques. (…) L’engagement et le dialogue sont cruciaux pour une solution pacifique, et j’exhorte la communauté internationale à explorer toutes les voies possibles pour dialoguer avec les “autorités de facto” et résoudre la crise avec laquelle les Afghans sont aux prises. » Ses mots ont scandalisé nombre d’Afghans de l’étranger, mais Latifi justifie la position de sa compatriote : « Les arguments de Mme Mahboobi tiennent au fait que les talibans, que cela nous plaise ou non, sont aux commandes, ils mènent la barque. Si le peuple afghan et le monde extérieur souhaitent voir un réel changement, les deux parties doivent participer à toutes les discussions (8) ».

Aucun changement n’étant à attendre de la part des États-Unis avant la prochaine présidentielle, l’Union européenne pourrait prendre l’initiative et débloquer la partie des avoirs — hors fonds afghans — présente en Europe. Les actifs de la DAB retenus en Allemagne s’élèvent à près de 500 millions de dollars, auprès de la Commerzbank et la Deutsche Bundesbank.

Faire obstacle au redémarrage de l’économie afghane ne fait qu’aggraver la situation des femmes, que l’Union européenne prétend vouloir aider. « La faim, la pauvreté et une aide humanitaire très réduite continuent de faire des ravages parmi les Afghans vulnérables — dont une majorité sont des filles et des femmes », alerte Mme Norah Niland, cofondatrice du mouvement international United Against Inhumanity et présidente de son équipe de travail sur l’Afghanistan.

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