Par Peter Oborne | 19 octobre 2018

Article original

Traduit de l’anglais par Dominique Macabies

Sinjar, dans la province d’Idleb, a vu son école fermée par les rebelles liés à al-Qaïda. Aujourd’hui, ses nombreux enfants s’empressent de retourner en classe

SINJAR, Syrie – Les enfants de Sinjar, en Syrie, se souviendront toute leur vie du jour de leur rentrée scolaire en septembre.

Lorsque cette bourgade traumatisée du nord de la province d’Idleb fut envahie par les rebelles djihadistes en 2014, ce fut la fin de toute possibilité d’instruction.

De nombreuses familles se sont enfuies. Celles restées sur place se retrouvèrent piégées dans un cauchemar.

Les parents avaient le choix entre garder leurs enfants cachés à la maison ou les voir enlevés et endoctrinés par les djihadistes. Les filles furent voilées et leurs mères interdites de sortir dans la rue.

Cette semaine, quand j’arrive à l’école primaire de Sinjar, récemment libérée, je trouve pourtant trouvé le directeur, Mohamad Hussein, en plein travail. Il est occupé à peindre, sur un nouveau panneau installé devant son établissement, ces mots en arabe : « École primaire de Sinjar ».

Début 2018, lorsque les forces progouvernementales ont pris la ville, ce bâtiment est devenu un dépôt d’armes.

Les travaux de restauration ne sont pas terminés et on me dit que les mortiers frappent toujours la ville. Mais la vie revient lentement à la normale, après presque cinq ans de véritable horreur.

Le directeur m’emmène dans une pièce où les quelque 25 enfants vifs et motivés d’une classe mixte me racontent leurs rêves professionnels : devenir médecins, ingénieurs et enseignants.

Hussein fait plus vieux que ses 47 ans. Pas étonnant : cet homme courageux à la voix douce a, comme tout le monde dans cette ville poignante, enduré peur et souffrances, au-delà de toute compréhension humaine ordinaire.

Après leur formation, dispensée en langue arabe à l’université d’Alep, il y a 25 ans, rien ne les préparait, lui et ses collègues, à l’horreur de la guerre civile.

On ne lui a laissé le choix qu’entre fermer son école ou être exécuté. Il a ensuite été assigné à demeure, tandis que les bâtiments scolaires étaient convertis en arsenal. Il n’avait plus le droit d’enseigner, mais le ministère syrien de l’Éducation n’en a pas moins continué à lui verser son salaire.

Le nombre d’étudiants dans son école est passé de 600, lors de sa fermeture il y a cinq ans, à 178 aujourd’hui. Certains ont fui en Turquie, en Europe ou ailleurs en Syrie, et d’autres ont été tués.

Assister aux décapitations publiques

Hussein me raconte comment un émir, du nom d’al-Yemeni, a forcé les habitants de Sinjar à assister régulièrement aux décapitations publiques, organisées sur une voie ferrée à 150 mètres de l’école.

Nous avons remonté la route à la recherche d’indices et avons trouvé la lame utilisée pour les exécutions. Elle gisait à terre, près d’un lampadaire. Elle était peinte en rouge et quand j’ai, prudemment passé mon pouce le long de la lame, j’ai senti le tranchant d’un rasoir.

Les habitants témoignent avoir vu environ 80 décapitations publiques. Ils désignent un bâtiment à 50 mètres, qui selon eux, servait de marché réservé aux femmes, jusqu’à ce que plus de 100 personnes périssent dans un attentat-suicide au début de la guerre.

On m’a raconté que parmi les personnes exécutées, étaient visées celles qui suscitaient la suspicion ou la colère des djihadistes : les proches des fonctionnaires gouvernementaux ou des militaires.

« Ils leur apprennent à refuser d’obéir à leurs parents. Ils leur inculquent qu’ils doivent avant tout se soucier de savoir comment tuer d’autres musulmans »

– Mohamad Hussein, directeur

Le directeur rapporte que les djihadistes avaient proscrit l’éducation d’État mais « emmené les enfants de force dans les mosquées ».

« Ils leur mettent dans la tête des idées de meurtre et leur donnent de la drogue. Ils cherchent surtout à leur laver le cerveau », déplore Hussein. « Ils leur apprennent à refuser d’obéir à leurs parents. Et leur inculquent qu’ils doivent avant tout se soucier de savoir comment tuer d’autres musulmans ».

Hussein raconte que, tout le temps de l’occupation rebelle, il a fait l’école à ses quatre enfants à la maison, et résisté aux injonctions de les envoyer dans les écoles islamistes.

Il y a six mois, l’armée syrienne a repris Sinjar aux rebelles liés à al-Qaïda – autrefois connus sous le nom de Front al-Nosra, plus communément appelés Hayat Tahrir al-Cham aujourd’hui. D’autres parents m’ont dit qu’ils avaient eux aussi fait l’école à leurs enfants.

Yousef Ochda, électricien, explique avoir assuré l’instruction scolaire de ses deux fils, de 8 et 7 ans aujourd’hui : « Ils sortent depuis à peine quelques mois. Ils sont vraiment heureux ».

Il souligne que sa femme a été obligée de porter la burqa et qu’il a pour sa part été contraint à de nombreuses reprises de rejoindre les milices rebelles. « Je leur disais pourtant que je ne me mêlais pas de politique. »

D’autres parents ont évoqué leur peur des tribunaux islamiques. « Ils m’ont mis plusieurs fois en prison pour avoir seulement fumé une cigarette », se souvient un survivant.

Un autre m’a montré ses profondes cicatrices à la jambe : il a été suspendu à l’envers par des chaînes, pendant 24 heures. Il raconte que son fils a été décapité parce que sa mère était alaouite, de la même confession que le président Bachar al-Assad.

Des changements radicaux

Au terme d’une année où l’armée a reconquis un grand nombre de territoires, le système éducatif syrien est en train de changer de mains.

Je me suis rendu dans une école secondaire de filles dans la ville de Douma, dans la banlieue de Damas, dans la Ghouta orientale, revenue sous contrôle gouvernemental en mars dernier. En chemin, nous avons traversé des scènes de dévastation totale qui témoignent de l’ampleur et de la brutalité des récents combats.

Les premières élections locales en Syrie depuis 2011 sont considérées comme une tentative du gouvernement de « consolider son pouvoir ».

La directrice, 35 ans, qui souhaite garder l’anonymat, raconte que son école avait continué à fonctionner sous le contrôle du groupe rebelle soutenu par les Saoudiens, Jaysh al-Islam, qui contrôlait Douma.

Mais pas de façon normale. Ses élèves, toutes âgées de 13 à 16 ans, étaient contraintes de porter le hijab et avaient l’interdiction de frapper des mains et de passer des examens publics. Les cours de musique, d’art et de sport étaient proscrits.

Devant le bureau de la directrice s’ouvre l’entrée d’un des nombreux et profonds tunnels creusés par les combattants afin d’éviter de se faire repérer et pour se protéger des attaques.

Elle affirme avoir décliné les offres insistantes de Jaysh al-Islam d’enseigner dans ses propres écoles islamistes, malgré la promesse de doubler son modeste salaire gouvernemental.

« Jaysh al-Islam nous détestait. À leurs yeux, nous ne sommes rien que des gamines qui enseignent. Ils nous empêchaient d’aller à Damas toucher notre salaire », souligne-t-elle.

Le programme scolaire national syrien ressemble de manière étonnante au modèle occidental : on y enseigne les mathématiques, les sciences, l’histoire, les langues, les arts, la musique, et les sciences islamiques. De nombreux rapports font état des tentatives des groupes rebelles soit d’islamiser le programme d’enseignement de l’État, soit de l’abolir complètement, comme à Sinjar.

Lors de ma visite dans les zones libérées de Syrie, j’étais toujours accompagné d’un gardien du régime. Ces zones sont toujours sous étroit contrôle militaire et c’est souvent en présence de soldats que j’ai été autorisé à discuter avec parents et enseignants.

Pour des raisons de sécurité, je n’ai pas pu me rendre dans les zones rebelles et constater la dévastation infligée par le gouvernement, ni entendre les récits de la vie quotidienne des habitants.

Je crois néanmoins que les témoignages que j’ai recueillis cette semaine-là en Syrie sont authentiques et que, pour de nombreux enfants syriens, les victoires de l’armée leur ont donné la chance de reprendre leur scolarité, après cinq longues années perdues.

Peter Oborne 

Peter Oborne a été élu meilleur commentateur/bloggeur en 2017 et désigné journaliste indépendant de l’année 2016 à l’occasion des Online Media Awards pour un article qu’il a rédigé pour Middle East Eye. Il a reçu le prix de Chroniqueur britannique de l’année lors des British Press Awards de 2013. En 2015, il a démissionné de son poste de chroniqueur politique du quotidien The Daily Telegraph. Parmi ses ouvrages figurent Le triomphe de la classe politique anglaise, The Rise of Political Lying et Why the West is Wrong about Nuclear Iran.

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Traduit de l’anglais par Dominique Macabies

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