Gary Webb, le journaliste qui a révélé les liens entre la CIA et les Contras, liens qui ont alimenté l’épidémie de crack alors que les États-Unis tentaient de renverser les sandinistes au siècle dernier, et qui a été « récompensé » par la destruction de sa carrière et de sa vie par l’industrie médiatique qu’il servait et par le gouvernement américain qui le considérait comme un ennemi, est commémoré ici et ne doit pas être oublié, comme il l’a été lorsqu’il est apparemment mort de sa propre main, brisé par le système.

18 août 1996. La signature de Gary Webb figurait dans le San Jose Mercury News au-dessus d’un article qui allait le rendre célèbre, puis le détruire, et peut-être même le tuer.


L’enquête avait duré plus d’un an. Webb s’était rendu au Nicaragua, avait interrogé des trafiquants de drogue en prison, obtenu des documents judiciaires, retracé des flux financiers et mis au jour un réseau reliant des guérilleros soutenus par la CIA à des trafiquants de cocaïne et à des gangs de rue de Los Angeles.

Voici ce qu’il avait découvert : au cours des années 1980, alors que l’administration Reagan finançait une guerre secrète au Nicaragua, certains des « combattants de la liberté » qu’elle soutenait faisaient également passer de la cocaïne en Californie. Les profits servaient à financer leur guerre. La cocaïne était transformée en crack. Et le crack a dévasté les quartiers noirs de Los Angeles.

La CIA était au courant. Ou aurait dû l’être. Ou a fermé les yeux.

Webb a intitulé sa série « Dark Alliance ».*

Gary Stephen Webb est né à Corona, en Californie, en 1955. Son père était sergent dans les Marines, ce qui obligeait la famille à déménager sans cesse. Webb a grandi en apprenant à s’adapter, à observer, à poser des questions qui mettaient les adultes mal à l’aise.
Il est devenu journaliste parce qu’il excellait à mettre les gens mal à l’aise.

En 1996, Webb avait passé seize ans à se forger une réputation. Il avait remporté plus de trente prix de journalisme. Il avait dénoncé la corruption au sein des collectivités locales, les abus policiers, les fraudes immobilières. Il avait fait partie d’une équipe lauréate du prix Pulitzer.

Il était doué dans son métier. Implacable. Le genre de journaliste qui n’abandonnait pas un sujet simplement parce que des personnalités influentes le lui demandaient.

La série « Dark Alliance » a été publiée en trois jours en août 1996. Vingt mille mots décrivant comment des trafiquants de drogue nicaraguayens avaient fourni de la cocaïne à des revendeurs de Los Angeles, comment ces derniers l’avaient transformée en crack et vendue dans le quartier de South Central, et comment l’argent avait été réinjecté pour financer les Contras — l’armée rebelle que la CIA soutenait dans sa lutte contre le gouvernement socialiste du Nicaragua.

Les rédacteurs en chef de Webb au Mercury News ont fait quelque chose de révolutionnaire : ils ont publié l’intégralité de l’enquête en ligne. Le texte complet. Les pièces justificatives. Les entretiens audio. Les sources.

Et ils ont conçu un logo pour le site web représentant un homme fumant du crack avec le sceau de la CIA en arrière-plan.
L’article est devenu viral avant même que le terme « viral » ne soit couramment utilisé. Plus d’un million de personnes par jour visitaient le site. Le Mercury News, un journal californien de taille moyenne, a soudainement enregistré plus de trafic sur son site que le New York Times.

Les communautés noires à travers toute l’Amérique se sont révoltées. Les salles de réunion municipales se sont remplies de citoyens en colère exigeant des réponses. Comment le gouvernement pouvait-il laisser la drogue envahir leurs quartiers ? Comment la CIA pouvait-elle protéger des trafiquants de drogue ?

La députée Maxine Waters a organisé des auditions. Le ministère de la Justice a ouvert une enquête. La CIA a promis de se pencher sur la question.

Puis les représailles ont commencé.

Le Los Angeles Times a affecté dix-sept journalistes à cette affaire. Non pas pour suivre les pistes de Webb, mais pour le discréditer.

Il a développé ses enquêtes dans un ouvrage intitulé « Dark Alliance : The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion », publié en mai 1998. Cet ouvrage était plus complet que la série d’articles initiale, s’appuyant sur des sources et des documents supplémentaires.

Deux mois plus tard, en septembre 1998, l’inspecteur général de la CIA a publié un rapport sur la connaissance qu’avait la CIA du trafic de drogue des Contras.

Ce rapport confirmait que des dizaines de Contras et d’entités liées aux Contras avaient été impliqués dans le trafic de drogue. Il confirmait que des responsables de la CIA avaient reçu des informations sur ce trafic et n’avaient ni enquêté ni agi. Il confirmait que le ministère de la Justice avait accepté de ne pas partager certaines informations relatives à la lutte contre le trafic de drogue avec la CIA — créant ainsi, en substance, une protection pour les agents de la CIA impliqués dans le trafic de drogue.

En d’autres termes : Gary Webb avait eu raison.

Mais le rapport fut publié en pleine affaire Monica Lewinsky. La procédure de destitution de Clinton accaparait toute l’actualité. Les grands journaux qui avaient passé des mois à attaquer Webb ne mentionnèrent pratiquement pas les conclusions de l’inspecteur général.

La réhabilitation de Webb fut passée sous silence.

Aucun grand journal ne voulut l’embaucher. Son mariage s’effondra sous la pression : Susan Bell divorça en 2000. Il vendait des articles en freelance là où il le pouvait. Finalement, il a trouvé un emploi dans un petit hebdomadaire gratuit de Sacramento, où il couvrait les réunions des autorités locales.

En quatre ans, il était passé du statut de journaliste d’investigation lauréat du prix Pulitzer à celui de rédacteur d’actualités locales.

Le 9 décembre 2004, il faisait ses valises.

Le lendemain matin, le 10 décembre, des employés d’une entreprise de déménagement se sont présentés à sa maison louée à Carmichael. Une note était collée sur la porte : « Veuillez ne pas entrer. Appelez le 911 pour obtenir de l’aide. Merci. »

Ils ont appelé le 911. La police a découvert le corps de Webb dans la chambre.
Deux blessures par balle à la tête.

Le médecin légiste du comté de Sacramento avait initialement fait état d’une seule blessure par balle à la tête. Lorsque le Sacramento Bee a rapporté que Webb était décédé des suites de plusieurs blessures par balle, le bureau du médecin légiste a été submergé d’appels.

Le médecin légiste Robert Lyons a publié une précision : Gary Webb est décédé des suites de deux blessures par balle à la tête qu’il s’était infligées lui-même. Une lettre de suicide a été retrouvée sur les lieux. La cause du décès a été retenue comme étant un suicide.
Sur Internet, on s’est immédiatement demandé comment quelqu’un pouvait se tirer deux fois dans la tête.

Lyons a expliqué : c’est rare, mais possible. Si le premier coup de feu n’est pas immédiatement mortel, une personne peut appuyer à nouveau sur la gâchette. Cela arrive dans environ 4 % des suicides par arme à feu.

Susan Bell, l’ex-femme de Webb, a déclaré qu’elle croyait qu’il s’agissait d’un suicide. « Avec le recul », a-t-elle déclaré aux journalistes, « je pense que Gary était obsédé par le suicide depuis un certain temps ».

Le frère de Webb a déclaré que Gary était déprimé, ruiné financièrement et anéanti professionnellement.

Les théories du complot persistent néanmoins. Un journaliste qui a révélé les liens de la CIA avec le trafic de drogue retrouvé mort dans des circonstances suspectes : ça s’écrit tout seul.

Mais peut-être que l’explication la plus simple est la pire : Gary Webb a dit la vérité. Les grands journaux l’ont détruit pour cela. Sa carrière a pris fin. Son mariage a pris fin.

Il n’avait plus d’argent. Et un matin de décembre 2004, seul dans une maison de location dont il était en train d’être expulsé, Gary Webb a décidé qu’il en avait assez.

Dix ans plus tard, en 2014, Hollywood a réalisé un film sur lui : « Kill the Messenger », avec Jeremy Renner dans le rôle-titre. Ce film dépeignait Webb comme un héros détruit par un journalisme institutionnel au service du pouvoir établi.

Le film a relancé le débat : les grands journaux avaient-ils raison de critiquer les reportages de Webb ? Ou protégeaient-ils la CIA ?

Voici ce qui ne fait aucun doute : Gary Webb a révélé que les Contras, soutenus par la CIA, étaient impliqués dans un trafic de cocaïne qui a alimenté l’épidémie de crack. L’inspecteur général de la CIA a confirmé par la suite que c’était vrai. Mais Webb a tout perdu, tandis que les institutions qu’il avait dénoncées n’ont subi aucune conséquence.

Il est mort à quarante-neuf ans, avec deux balles dans la tête.

Le médecin légiste a conclu à un suicide. C’en était peut-être un.
Ou peut-être s’agit-il simplement de la version la plus crédible de la façon dont les journalistes qui défient le pouvoir finissent par mourir.

Source: HT History World 

En savoir davantage : La sombre alliance

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Gary Webb, the journalist who exposed the links between the CIA and the Contras

Version originale en anglais

18 août 1996. La signature de Gary Webb figurait dans le San Jose Mercury News au-dessus d’un article qui allait le rendre célèbre, puis le détruire, et peut-être même le tuer.


August 18, 1996. Gary Webb’s byline appeared in the San Jose Mercury News above a story that would make him famous, then destroy him, then possibly kill him.

The investigation had taken over a year. Webb had traveled to Nicaragua, interviewed drug dealers in prison, obtained court documents, traced money flows, and uncovered a network that connected CIA-backed guerrillas to cocaine dealers to Los Angeles street gangs.
What he found was this: During the 1980s, while the Reagan administration was funding a secret war in Nicaragua, some of the « freedom fighters » they were backing were also running cocaine into California. The profits funded their war. The cocaine became crack. And the crack devastated Black neighborhoods across Los Angeles.
The CIA knew. Or should have known. Or looked the other way.

Webb called his series « Dark Alliance. »

Gary Stephen Webb was born in Corona, California, in 1955. His father was a Marine sergeant, so the family moved constantly. Webb grew up learning to adapt, to observe, to ask questions that made adults uncomfortable.

He became a journalist because he was good at making people uncomfortable.

By 1996, Webb had spent sixteen years building a reputation. He’d won over thirty journalism awards. He’d exposed corruption in local government, police misconduct, real estate fraud. He’d been part of a team that won a Pulitzer Prize.

He was good at his job. Relentless. The kind of reporter who wouldn’t drop a story just because powerful people wanted him to.

The Dark Alliance series ran across three days in August 1996. Twenty thousand words documenting how Nicaraguan drug traffickers had supplied cocaine to Los Angeles dealers, how those dealers had turned it into crack and sold it in South Central, how the money had flowed back to fund the Contras—the rebel army the CIA was supporting in their fight against Nicaragua’s socialist government.
Webb’s editors at the Mercury News did something revolutionary: they posted the entire investigation online. Full text. Supporting documents. Audio interviews. Source materials.

And they designed a website logo showing a man smoking crack with the CIA seal behind him.

The story went viral before « viral » was a term anyone used. Over a million people a day visited the site. The Mercury News, a mid-sized California paper, suddenly had more web traffic than The New York Times.
Black communities across America erupted. Town halls filled with angry citizens demanding answers. How could the government allow drugs to flood their neighborhoods? How could the CIA protect drug dealers?

Congresswoman Maxine Waters held hearings. The Justice Department launched an investigation. The CIA promised to look into it.

And then the backlash began.

The Los Angeles Times put seventeen reporters on the story. Not to follow up on Webb’s leads. To discredit him.

The Washington Post published multiple articles questioning Webb’s sources. The New York Times ran pieces suggesting Webb had overstated his case, implied things he couldn’t prove, connected dots that shouldn’t be connected.

The criticism focused on precision. Webb had written that a drug ring « sold tons of cocaine » to L.A. gangs and « funneled millions » to the Contras. Critics said he’d exaggerated the scale. Webb had written the Contras were « run by » the CIA. Critics said that implied direct management when the relationship was more complicated.

But the larger critique was worse: Webb, they suggested, was a conspiracy theorist. He was implying the CIA deliberately orchestrated crack cocaine’s spread into Black neighborhoods. That’s not what Webb had written, but it’s what critics claimed he’d implied. The attacks worked.

In May 1997, the Mercury News caved. Executive Editor Jerry Ceppos published a column essentially apologizing for Dark Alliance. The series, he wrote, « fell short of our standards » in several areas.

Webb was furious. His editors were backing away from a story they’d vetted, fact-checked, and proudly published nine months earlier.
He was reassigned to a bureau in Cupertino, more than 150 miles from his family home. The message was clear: shut up and accept your punishment, or leave.

Webb chose to leave. He resigned in November 1997.

He expanded his reporting into a book—Dark Alliance: The CIA, the Contras, and the Crack Cocaine Explosion—published in May 1998. It was more thorough than the original series, with additional sources and documentation.
Two months later, in September 1998, the CIA’s Inspector General released a report on CIA knowledge of Contra drug trafficking.
The report confirmed that dozens of Contras and Contra-related entities had been involved in drug trafficking. It confirmed that CIA officials had received reports of this trafficking and failed to investigate or act. It confirmed that the Justice Department had agreed not to share certain drug enforcement information with the CIA—essentially creating a protection for CIA assets involved in drugs.

In other words: Gary Webb had been right.
But the report was released during the Monica Lewinsky scandal. Clinton’s impeachment dominated every news cycle. The major newspapers that had spent months attacking Webb barely mentioned the Inspector General’s findings.

Webb’s vindication was buried.

No major newspaper would hire him. His marriage collapsed under the strain—Susan Bell divorced him in 2000. He sold freelance pieces where he could. Eventually he took a job at a small free weekly paper in Sacramento, covering local government meetings.

From Pulitzer Prize-winning investigative reporter to community news writer in four years.

Webb sold his house to pay debts. He arranged to move back in with his mother. On December 9, 2004, he was packing.

The next morning, December 10, moving company workers arrived at his rental house in Carmichael. There was a note taped to the door: « Please do not enter. Call 911 for assistance. Thank you. »

They called 911. Police found Webb’s body in the bedroom.

Two gunshot wounds to the head.

The Sacramento County Coroner initially reported a gunshot wound—singular—to the head. When the Sacramento Bee reported Webb had died from multiple gunshots, the coroner’s office was flooded with calls.
Coroner Robert Lyons issued a clarification: Gary Webb died from two self-inflicted gunshot wounds to the head. A suicide note was found at the scene. The manner of death was suicide.

The internet immediately questioned how someone shoots themselves in the head twice.

Lyons explained: It’s uncommon but possible. If the first shot isn’t immediately fatal, a person may pull the trigger again. It happens in about 4% of firearm suicides.
Susan Bell, Webb’s ex-wife, said she believed it was suicide. « Looking back, » she told reporters, « I think Gary had been obsessed with suicide for some time. »

Webb’s brother said Gary had been depressed, financially ruined, professionally destroyed.
The conspiracy theories persist anyway. A journalist who exposed CIA drug connections found dead under suspicious circumstances—it writes itself.

But maybe the simpler explanation is worse: Gary Webb told the truth. Major newspapers destroyed him for it. His career ended. His marriage ended. His money ran out. And on a December morning in 2004, alone in a rental house he was being evicted from, Gary Webb decided he’d had enough.

Ten years later, in 2014, Hollywood made a movie about him. « Kill the Messenger, » starring Jeremy Renner. It portrayed Webb as a hero destroyed by institutional journalism protecting institutional power.

The film sparked renewed debate: Were the major newspapers right to criticize Webb’s reporting? Or were they protecting the CIA?
Here’s what’s not debatable: Gary Webb reported that CIA-backed Contras were involved in cocaine trafficking that fueled the crack epidemic. The CIA’s Inspector General later confirmed this was true. But Webb lost everything while the institutions he exposed faced no consequences.

He died at forty-nine with two bullets in his head.

The coroner called it suicide. Maybe it was.
Or maybe that’s just the most believable version of how journalists who challenge power end up dead.

Source: HT History world