Une cathédrale démente de la fin des temps


Par Vijay Prashad
Paru le 15 juillet sur Consortium News et Tricontinental : Institute For Social Research sous le titre A Senseless Cathedral of Doom


Vijay Prashad décrit le contexte géopolitique dans lequel s’est déroulé le mois dernier l’ « African Lion 21 », un exercice militaire mené par les États-Unis sur le continent africain, auquel ont participé les forces armées de 9 pays.

Au début du mois de juin, l’armée américaine a mené un exercice militaire majeur sur le continent africain : l’ « African Lion 21 ».  Le major général Andrew Rohling, commandant de la Force opérationnelle de l’Europe du Sud des forces armées américaines en Afrique, a déclaré qu’il s’agissait du « plus grand exercice militaire américain jamais réalisé sur ce continent. »

L’exercice militaire African Lion, qui s’était tenu pour la première fois avec le royaume du Maroc en 2002, est, selon les termes de l’U.S. Africa Command, un exercice annuel « interarmées, tous domaines et multi-national … conçu pour contrer les activités malveillantes en Afrique du Nord et en Europe du Sud, et accroître l’interopérabilité entre les partenaires américains, africains et internationaux pour défendre le théâtre contre l’agression militaire d’adversaires ».

African Lion 21, auquel ont participé les forces armées de 9 pays dont le Brésil, le Canada, l’Égypte, l’Italie, la Libye, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, s’est déroulé au Maroc et dans le territoire occupé du Sahara occidental, ainsi qu’au Sénégal et en Tunisie. L’exercice militaire global – avec plus de 7 000 soldats – a été mené sous l’égide de l’U.S.  Africa Command, avec l’aide de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

L’exercice a été mené sous le commandement du général de division Rohling et du général Belkhir El Farouk, commandant de la zone sud des Forces armées royales marocaines. Il est important de noter que la juridiction du général El Farouk comprend le Sahara occidental occupé par le Maroc.

Le 10 décembre 2020, le président américain Donald Trump a offert au Maroc la reconnaissance de son occupation illégale du Sahara occidental en échange de la normalisation par le Maroc de ses relations avec Israël.

La déclaration de Trump sur le Sahara occidental va à l’encontre d’une série de résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies, notamment la 1514 (XV) de 1960, selon laquelle tous les peuples des anciennes colonies ont droit à l’autodétermination, et la 34/37 de 1979, qui appelle explicitement à la fin de l’occupation du territoire par le Maroc. Lorsque le général de division Rohling a été interrogé sur la présence d’African Lion 21 au Sahara occidental, il a hésité, affirmant finalement que les choix de l’emplacement avaient été faits avant la déclaration de Trump.

Ouagadougou, Burkina Faso

Ce mois-ci, notre think tank, le Tricontinental : Institute for Social Research, ainsi que le groupe de recherche du Socialist Movement of Ghana, ont publié leur dossier n° 42 (juillet 2021), « En défense de notre souveraineté : Les bases militaires américaines en Afrique et l’avenir de l’unité africaine ». Le dossier répertorie la croissance de la présence militaire occidentale sur le continent africain, avec un accent particulier sur les États-Unis et la France.

L’empreinte militaire des États-Unis

Les États-Unis, à eux seuls, possèdent 29 installations militaires connues dans 15 pays d’Afrique, tandis que la France a des bases dans 10 pays. Il ne fait aucun doute que les États-Unis et la France ont de loin la plus grande empreinte militaire sur le continent africain, et qu’aucun pays au monde n’a une plus grande empreinte militaire globale que les États-Unis. Selon le Plan d’opérations commerciales de la défense nationale des États-Unis (2018-2022), l’armée américaine détient un « portefeuille mondial composé de plus de 568 000 actifs (bâtiments et structures) situés sur près de 4 800 sites dans le monde entier. »

Dans le cas de l’armée américaine, l’ampleur même de sa présence et de ses activités a un caractère notable : la capacité des États-Unis à défendre leurs intérêts sur le continent, en agissant comme le gendarme non pas de la communauté mondiale, mais des bénéficiaires du capitalisme. En outre, ils tentent d’empêcher toute concurrence sérieuse à leur contrôle des ressources et des marchés par le biais d’une « nouvelle guerre froide », à travers laquelle les États-Unis exercent des pressions pour contenir la Chine sur le continent, dans le cadre de leur stratégie d’agression géopolitique.

Agadez, Niger

Les États-Unis et la France sont tous deux membres de l’OTAN, dont le mandat est passé de la défense de l’Europe à l’agression à l’étranger. Deux objectifs principaux sont au cœur de l’activité de l’OTAN en Afrique : empêcher les migrations vers l’Europe et entraver les activités russes en Afrique du Nord. Dans son récent document stratégique intitulé « OTAN 2030 », l’alliance note que pour l’OTAN, « le « Sud » désigne une vaste zone géographique qui comprend l’Afrique du Nord et de grandes parties du Moyen-Orient, et étendue jusqu’à l’Afrique subsaharienne et à l’Afghanistan ». Cette vision n’est pas nouvelle, puisque l’OTAN a déjà opéré au Soudan (2005-2007), dans le golfe d’Aden et au large de la Corne de l’Afrique (2008-2016), ainsi qu’en Libye (2011). L’OTAN a pris la tête de la destruction de la Libye, qui continue d’être en proie à une crise politico-militaire et un effondrement social. Les nouvelles missions de l’OTAN comprennent des opérations en Méditerranée, telles que l’opération « Active Endeavour » (2001-2016) et « Sea Guardian » (en cours), des opérations de soutien à l’Union africaine telles que la formation de l’African Standby Force, et des efforts de lutte contre le terrorisme en Afrique du Nord. À la lecture des documents de l’ U.S. Africa Command, des militaires français et de l’OTAN, on pourrait croire à tort que les militaires occidentaux opèrent en Afrique pour empêcher le développement du terrorisme (en grande partie les diverses variantes d’Al-Qaïda). L’opération de l’OTAN en Libye en 2011 a détruit l’État, encourageant les courants islamistes extrêmes de la région à agir en toute impunité. Certains de ces groupes – comme Al-Qaïda au Maghreb – finissent par être des trafiquants de tabac, de cocaïne, d’êtres humains et d’armes. C’est l’État libyen détruit qui a ouvert la porte à la fois à la montée des insurrections et des activités criminelles à travers le désert du Sahara, et à l’augmentation de la migration vers l’Europe.

Le G5 Sahel

C’est dans ce contexte qu’en 2014, la France a convaincu cinq pays africains (le Burkina Faso, le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger) de former l’initiative G5 Sahel. Le Sahel est la ceinture qui traverse l’Afrique, sous le désert du Sahara. Dans le même temps, les États-Unis ont construit un réseau de bases, dont une énorme base de drones à Agadez (Niger), et utilisent leurs drones pour fournir un soutien aérien aux forces américaines, à l’armée française et aux armées des États du G5. L’Europe a ainsi déplacé sa frontière méridionale : de la côte nord de la Méditerranée, elle est passée à la bordure sud du désert du Sahara.

Depuis les interventions en Somalie en 1992 jusqu’aux activités actuelles, le bilan des interventions militaires américaines et françaises dans les pays africains est clair : les troupes américaines et françaises exacerbent les conflits et utilisent la faiblesse interne des États africains en faveur des objectifs américains et européens. Une étude récente du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) montre qu’il existe 23 conflits armés en cours sur le continent africain (Angola, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, République centrafricaine, Tchad, Côte d’Ivoire, République démocratique du Congo, Égypte, Éthiopie, Guinée, Kenya, Libye, Madagascar, Mali, Mozambique, Niger, Nigeria, Somalie, Soudan du Sud, Soudan, Ouganda et Sahara occidental). Avec une augmentation nette de 41 % des décès entre 2019 et 2020, écrit le SIPRI, l’Afrique subsaharienne « a été la région qui a enregistré le plus de décès liés à des conflits en 2020. » Il est bon de rappeler que les fabricants d’armes américains et français, dont les exportations d’armes combinées ont représenté plus de 43 % du total mondial entre 2015 et 2019, fournissent la part du lion des armes pour ces conflits.

Camp Simba, Kenya

Les principales causes des conflits sur le continent, résume le SIPRI, sont : « la faiblesse de l’État, la corruption, l’inefficacité de la prestation des services de base, la concurrence pour les ressources naturelles, les inégalités et le sentiment de marginalisation. » Les principales raisons invoquées par le commandement américain pour l’Afrique et l’OTAN pour justifier leur intervention en Afrique – le terrorisme et les conflits géopolitiques – ne figurent pas sur la liste.

Pour résoudre ces problèmes, il est important que les États africains affirment leur souveraineté et élaborent un projet crédible pour le bien-être des populations de ces régions. C’est pourquoi le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine a adopté en 2016 une résolution exprimant sa préoccupation face à l’expansion des bases militaires étrangères sur le continent.

C’est la faiblesse des États membres et leur désorganisation qui ont empêché la mise en œuvre de cette résolution, et c’est ce qui permet à l’Occident d’étendre ses pressions néocoloniales pour intensifier les causes des conflits. Les programmes d’austérité du Fonds monétaire international induisent l’ « inefficacité de la prestation des services de base » et les entreprises multinationales occidentales produisent la « corruption » et la « concurrence pour les ressources naturelles. » Les principaux auteurs des problèmes du continent ne sont ni la Chine ni la Russie, dont la présence sert à justifier l’expansion de la présence militaire occidentale.

Le dossier de Tricontinental : Institute for Social Research est enrichi de photos satellite recueillies par l’artiste Josh Begley. Pour le dossier, l’équipe artistique de notre think tank a projeté physiquement les images et les coordonnées de ces sites sur une carte de l’Afrique, reconstituant visuellement l’appareil de militarisation actuel.

Parallèlement, les épingles et les fils reliant ces lieux nous rappellent les « salles de guerre » de la domination coloniale. Ensemble, cet ensemble d’images est un témoignage visuel de la poursuite de « la fragmentation et de la subordination des peuples et des gouvernements du continent », selon les mots du dossier.

En 2013, lorsque des extrémistes d’al-Shabaab ont attaqué le centre commercial Westgate à Nairobi, au Kenya, ils ont abattu Kofi Awoonor, un poète ghanéen, ambassadeur à Cuba, au Brésil et à l’ONU, et président d’un comité de l’ONU contre l’apartheid.

Kofi Awoonor, 1935-2013

Awoonor parlait souvent de la « détresse » de son pays – ce même pays que le président Kwame Nkrumah avait conduit hors du colonialisme et vers un nouvel avenir possible. Les coups d’État militaires et l’austérité du FMI ont anéanti les espoirs de générations de Ghanéens dans leur lutte pour la libération, mais Awoonor a tenu bon.

L’un de mes poèmes préférés d’Awoonor est « La Cathédrale », qui transmet ce sentiment de « détresse » qui s’abat sur notre monde et contre lequel nous continuons à lutter aujourd’hui :

« Sur ce lopin de terre
un arbre se tenait autrefois
répandant de l’encens sur les jeunes pousses de maïs :
ses branches s’étiraient dans le ciel
éclairé par les derniers feux d’une tribu.
Ils ont envoyé des géomètres et des maçons
qui a abattu l’arbre ?
et planté à sa place
une immense cathédrale démente de la fin des temps ».

Vijay Prashad


Images: Tricontinental : Institute For Social Research

Traduction Corinne Autey-Roussel
Source: elekheiaeia.fr

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