Le massacre de l’Université Thamassat, le 6 octobre 1976, auquel j’ai assisté, est, avec le coup d’Etat au Chili le 11 septembre 1973, un des évènements qui ont profondément marqué mon parcours de jeune journaliste et conduite à ne jamais me plier aux normes de la presse officielles qui, comme j’ai pu le vérifier dans ces deux cas, relatait les faits de façon mensongère en masquant le rôle des Etats-Unis, ne laissant aucune place à une présentation respectueuse de la réalité. J’ai consacré à cet évènement l’ouvrage « Asie du Sud-Est, l’enjeu thaïlandais ». [Silvia Cattori]

 

Bangkok, 2 étudiants sont embarqués par la police le 6 ootobre 2006 à Université Thamassat


Le 6 octobre 1976 en Thaïlande, l’armée, la police et des milices d’extrême droite massacraient des dizaines d’étudiants de l’université Thammasat de Bangkok. Ce furent les premiers pas de ce qui devait aboutir à un coup d’Etat militaire particulièrement brutal. On peut lire ci-dessous un article du journal britannique « The Guardian » daté du 7 octobre 1976 – soit un jour après ces tragiques évènements – qui décrit en détails ce coup d’Etat.

Le brutal coup d’Etat thaïlandais

Par The Guardian

Paru le 7 octobre 1976 sous le titre Brutal Thai coup

Traduit par La Gazette du Citoyen

Les forces militaires thaïlandaises ont pris le contrôle du pays ce soir après que la police et des manifestants de droite aient écrasé une manifestation étudiante de gauche par des coups de feu, des lynchages et des passages à tabac, faisant 30 morts et des centaines de blessés (NDT: aujourd’hui des chercheurs font état de plusieurs centaines de morts parmi les étudiants).

L’amiral Sa-Ngad Chaloryu, qui a pris sa retraite récemment en tant que commandant militaire suprême, a annoncé lors d’une émission à 19 heures. qu’il était nommé responsable d’un « Conseil national de la réforme administrative » chargé de superviser la loi martiale dans le pays.

Des émissions ultérieures ont ajouté: Le Premier ministre Seni Pramoj a été arrêté et est actuellement placé en « garde à vue ». La constitution nationale, la première charte démocratique de Thaïlande, adoptée en 1974, a été abolie.

Tous les partis politiques ont été interdits et aucun rassemblement politique de plus de cinq personnes ne serait autorisé.

Tous les quotidiens doivent cesser de publier immédiatement. Toutes les autres publications seront soumises à la censure. La radio et la télévision ont été reprises par le régime. La littérature communiste a été interdite.

Il est interdit aux marchands de stocker des produits ou d’augmenter leurs prix.

Une loi anticommuniste vieille de 24 ans a été réimposée et toute personne coupable de l’avoir enfreinte sera passible de la peine de mort après avoir été jugé par une cour martiale.

Un couvre-feu de minuit à 5 heures du matin a été imposé à Bangkok et tous les véhicules entrant dans la ville et venant des provinces seront fouillés pour chercher des armes. Ces annonces ont été diffusées à la télévision par une voix anonyme sur un écran vierge. Les divers ordres étaient entrecoupés de chants martiaux thaïlandais.

L’amiral Sa-ngad est apparu brièvement à la télévision et a assuré aux téléspectateurs que les chefs militaires ne voulaient pas le pouvoir et dirigeraient à l’avenir le pays vers une forme de démocratie sous le contrôle du roi. L’amiral, un anticommuniste de renom, a déclaré que la nécessité d’une prise de contrôle militaire avait été mise au point car un groupe d’étudiants d’université qui avaient insulté la famille royale thaïlandaise, puis résisté à une arrestation avec des armes de guerre, avec la coopération des « terroristes communistes vietnamiens. » Cela faisait référence aux affirmations des policiers selon lesquelles ils auraient trouvé plusieurs jeunes « d’aspect vietnamien » parmi les 4000 à 5000 étudiants arrêtés ce matin lors d’une fusillade à l’université Thammasat de Bangkok.

Le commentaire de l’amiral Sa-ngad suggère que les relations de la Thaïlande avec les États communistes voisins, le Vietnam, le Cambodge et le Laos, risquent de se détériorer sous le régime militaire. Un certain nombre d’officiers supérieurs thaïlandais et de politiciens sympathisants ont exprimé leurs craintes que le gouvernement de coalition de Seni s’éloigne trop à gauche pour apaiser les communistes indochinois.

L’amiral a précisé ses craintes et celles de ses collègues lorsque, annonçant la prise de contrôle, il a déclaré: « C’est pour la survie du pays et pour empêcher la Thaïlande de tomber dans l’impérialisme communiste ».

Il y a presque exactement trois ans, une révolution dirigée par des étudiants universitaires avait renversé la dictature du maréchal Thanom Kittikachorn et l’a contraint à l’exil avec deux autres de ses complices.

Ironiquement, c’est le retour du maréchal à Bangkok le 19 septembre qui a été directement responsable de la bataille d’aujourd’hui à Thammasat et du coup d’Etat qui a suivi. Les étudiants avaient exigé que le maréchal, qui s’était réfugié comme moine dans un temple bouddhiste, soit contraint de s’exiler à nouveau. En l’absence de réponse, les étudiants se sont mis en grève et ont pris le contrôle de l’université.

Lundi soir, les étudiants ont mis en scène une pièce de théâtre décrivant le lynchage par pendaison, le mois dernier, de deux activistes politiques de gauche par la police. Lorsque des photographies de la pièce ont été publiées hier dans les journaux de Bangkok, des lecteurs ont remarqué que l’une des « victimes » ressemblait beaucoup au prince héritier Vajiralongkorn. Les stations de radio ont alors lancé des appels aux groupes d’extrême droite pour venger cette « insulte ».

Ce matin, à l’aube, des centaines de jeunes ont répondu à ces appels. Avec des fusils, des armes de poing et des couteaux, ils ont marché vers l’université. Ils y ont trouvé des policiers qui tentaient de mettre fin à la grève des étudiants. À 6 heures du matin, la police est entrée sur le campus et des étudiants ont ouvert le feu sur elle.

Un certain nombre de personnes de l’extrême droite ont capturé trois autobus et ont percuté les portes de l’université pour se joindre au combat.

Des unités de la police aéroportée, des patrouilles frontalières, de la marine, des unités anti-émeutes et d’autres forces de police spécialisées ont investi les bâtiments. Des tireurs d’élite entraînés ont choisi des cibles individuelles. Une équipe de la police aéroportée a tiré avec un canon sans recul de 8 pieds, une arme antichar. D’autres ont utilisé des lance-grenades M-79.

La police n’a à aucun moment tenté de forcer les étudiants à sortir de leur sanctuaire avec des gaz lacrymogènes ou d’autres dispositifs antiémeute standard. « Ils étaient à la recherche de sang », a déclaré un photographe occidental.

Les tirs ont duré environ quatre heures. Parfois, cela atteignait un crescendo assourdissant lorsque des policiers tiraient des milliers de coups de feu. Au moment du dernier tir, la police avait rassemblé plusieurs milliers d’étudiants sur un terrain de football situé au centre du campus.

La police a forcé les étudiants à se mettre à genou et à se défaire de leurs chaussures, montres, lunettes et médaillons religieux. « Ce sont des communistes », a expliqué un policier qui fourrait des ornements bouddhistes en or dans un sac. « Ils ne sont pas dignes de porter l’image du Bouddha. »

Les étudiants ont ensuite été forcés de ramper sur le ventre jusqu’au centre du champ où ils ont reçu l’ordre de s’allonger face contre terre, les mains attachées derrière la tête. Trois médecins sont restés debout pendant plus de deux heures et ont observé les blessés, dont beaucoup saignaient abondamment. « Nous attendons des instructions », a déclaré l’un d’eux. Enfin, vers 13 heures, à la tombée de la mousson, les derniers étudiants ont été emmenés dans des bus et conduits dans un centre de formation de la police pour y être interrogés. C’étaient les plus chanceux. Les moins fortunés qui avaient tenté de s’échapper sont tombés entre les mains d’une foule de plusieurs milliers de personnes rassemblées à l’extérieur des portes de l’université.

Deux étudiants ont été battus avant d’être pendus à un arbre. Ensuite, ces deux-là et deux autres ont été aspergés d’essence et ont été brûlés – sous les applaudissements de la foule.

Cette brutalité est restée inaperçue de l’amiral Sa-Ngad. Sa seule référence à la violence a été: « De nombreux civils et policiers ont été tués et blessés. La situation s’est détériorée, ce qui a semé la confusion. »

Avec la bataille d’aujourd’hui et l’anticommunisme strident établi comme ligne directrice fondamentale du royaume, la Thaïlande se prête maintenant à des conjectures.

Certains observateurs ont dit craindre qu’un grand nombre d’étudiants arrêtés aujourd’hui, une fois libérés, se dirigent vers les collines et rejoignent l’insurrection dans le nord-est de la Thaïlande.

« Je suppose que nous savions tous que cela devait arriver », a déclaré un ambassadeur occidental, « mais maintenant que cela s’est produit, j’ai bien peur que ce soit le début de la fin. »

Article original : https://www.theguardian.com/theguardian/1976/oct/07/fromthearchive

Traduit par La agazette du citoyen


Lire aussi:

Thaïlande: 40eme anniversaire du massacre de l’Université Thammasat [1976-2016]

Thaïlande: Quarantième anniversaire du massacre de l’université Thammasat du 6 octobre 1976

Ci-dessous la description de ces tragiques évènements par le professeur thaïlandais Giles Ji Ungpakorn dans son livre « Un coup d’Etat pour les riches »:

Dans les premières heures du 6 octobre 1976, des policiers thaïlandais en uniforme se positionnèrent dans le parc du Musée National, voisin de l’université Thammasat et anéantirent d’une implacable grêle de balles d’armes automatiques, un rassemblement pacifique d’étudiants et de travailleurs sur le campus de cette dernière. Au même moment, une importante bande « de forces officieuses » d’extrême-droite, connues sous les noms de Scouts de Village, Krating Daeng et Nawapon, s’adonnèrent à une orgie de violence et de brutalité envers tous les gens à côté de l’entrée principale de l’université. Des étudiants et leurs partisans furent trainés en dehors de celle-ci et pendus aux arbres autour de Sanam Luang, d’autres furent brulés vivant devant le Ministère de la Justice tandis que la foule dansait autour des flammes. Des hommes et des femmes, morts ou vivants, furent soumis aux plus extrêmes comportements violents et dégradants.

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Un policier décharge son arme en direction du campus

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Un étudiant pendu sur la place Sanam Luang par les Scouts de Village

Dès avant l’aube ce matin-là, les étudiants furent empêchés de quitter le campus par la police qui était positionnée à chaque porte. A l’intérieur du campus bouclé de l’université, la violence fut exécutée par des policiers lourdement armés de la Division de Suppression du Crime, de la Police de Patrouille des Frontières et des Unités de Forces Spéciales de la Police Métropolitaine. Des étudiants, hommes et femmes, désarmés qui avaient fuis les lieux initiaux de lourde fusillade pour se réfugier à l’intérieur du bâtiment de la faculté de commerce furent poursuivis et obligés de s’allonger face à terre sur le terrain de football, sans chemises. Des policiers en uniforme tiraient sans discontinuer à la mitrailleuse par-dessus de leurs têtes. La chaleur des tirs qui passaient au-dessus d’eux brula la peau de leurs dos nus. D’autres étudiants qui essayèrent de s’enfuir des bâtiments du campus par l’entrée arrière de l’université, furent traqués et abattus sans pitié.

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Les étudiants forcés de s’allonger sur le sol

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Le cadavre d’un étudiant traîné par un militant d’extrême droite

Les actions de la police et de la foule d’extrême droite lors du 6 octobre furent l’aboutissement des tentatives par la classe dirigeante d’en terminer avec le développement d’un mouvement socialiste en Thaïlande. Les événements de l’université Thammasat furent suivis d’un coup d’état militaire qui amena au pouvoir un des gouvernements les plus à droite de l’histoire de la Thaïlande. Dans les jours qui ont suivis, les bureaux et les maisons des organisations subirent des raids. Les syndicalistes furent arrêtés et les droits syndicaux réduits. Les journaux de Gauche et de Centre Gauche furent supprimés et leurs bureaux mis à sac. Les partis politiques, les unions étudiantes et les organisations paysannes furent interdits. Le nouveau régime militaire communiqua une liste de 204 livres illicites. Les bibliothèques des universités furent fouillées et des livres furent confisqués et brulés publiquement. Quand l’entrepôt et la librairie de Sulak Sivaraksa furent mis à sac, on brula plus de 100,000 livres. En plus des ouvrages communistes évidents comme Marx, Engels, Lénine, Mao ou Jit Phumisak, des auteur comme Pridi Bhanomyong, Maxime Gorky, Julius Nyerere, Saneh Chamarik, Chai-anan Samudwanij, Charnvit Kasetsiri et Rangsan Tanapornpan apparurent sur la liste des livres interdits. Le désir de la classe dirigeante thaïlandaise de détruire le développement du mouvement socialiste, spécialement dans les zones urbaines, peut être compris en observant le climat politique de l’époque. Trois ans auparavant, le mouvement de masse du 14 octobre avait renversé les militaires, qui étaient au pouvoir depuis 1957. Cependant, l’établissement d’une monarchie parlementaire ne régla pas les problèmes sociaux profondément enracinés. Donc, les protestations, les grèves et les occupations d’usines s’intensifièrent. Au même moment, les Etats-Unis étaient en train de perdre la Guerre du Vietnam. En 1975, des gouvernements communistes avaient pris le pouvoir dans les pays voisins du Laos, du Cambodge et au Vietnam tandis qu’en Thaïlande, l’insurrection rurale conduite par le Parti Communiste Thaïlandais (PCT) s’amplifiait. Les événements du 6 octobre et le coup d’Etat qui a suivi n’ont pas été un simple retour des militaires au gouvernement. Ils furent une tentative d’écraser un mouvement populaire pour la justice sociale, pour éradiquer la Gauche et renforcer la position des élites. Ce n’était ni la première, ni la dernière fois que l’élite thaïlandaise avait recours à la violence et au coup d’état pour protéger ses intérêts.

Il serait faux de penser qu’il y eut un plan détaillé et bien coordonné, de l’entière classe dirigeante, qui conduisit aux événements du 6 octobre. Inversement, il serait aussi erroné de suggérer que seul un ou deux individus ou groupes furent derrière l’écrasement de la Gauche. Ce qui est arrivé le 6 octobre fut le résultat d’un consensus parmi la totalité de la classe dirigeante sur le fait qu’un système démocratique ouvert donnait « trop de liberté » à la Gauche. Cependant, il est probable qu’il y eut aussi bien des accords que des désaccords sur comment agir exactement et qui devrait agir. Le point de vue général était que des « méthodes extra-parlementaire » devraient être utilisées, dirigées par l’établissement de divers groupes fascistes. Le rôle du Palais lors des événements a été débattu par beaucoup d’écrivains. La plupart expriment l’idée que celui-ci aida, dans un sens large, à paver la voie pour un coup d’Etat en accordant son soutien ouvert à la Droite. Ce que nous savons, c’est que le Palais supporta ouvertement et encouragea les Scouts de Village. De plus, il était proche de la Police de Patrouille des Frontières qui fonda le mouvement des Scouts de Village et joua aussi un rôle central dans le massacre de Thammasat. Pour finir, juste avant les sanglants événements, des membres du Palais ont rendus une visite à l’ex dictateur Thanom peu après son retour en Thaïlande.

L’image générale de la classe dirigeante qui émerge durant 1976 est son degré d’unité dans son besoin de détruire la Gauche mais aussi de ses désaccords sur comment le faire et, beaucoup plus important, sur qui allait diriger le pays. Cela eut des conséquences importantes sur l’évolution de la dictature post-1976. La conséquence immédiate du bain de sang de Thammasat fut que des milliers d’étudiants partirent à la campagne rejoindre la lutte menée par le PCT contre l’état thaïlandais. Toutefois, au bout d’un an, le gouvernement d’extrême droite de Tanin Kraivichien fut chassé du pouvoir. Ceux qui prenaient le dessus dans la classe dirigeante étaient convaincus que, non seulement la nature des mesures prises le 6 octobre, mais aussi la façon dont le gouvernement Tanin se conduisait, créaient de grandes divisions et une instabilité à l’intérieur de la société qui aidait le Parti Communiste Thaïlandais à se développer. Il n’est pas étonnant que ces officiers de l’armée qui défendaient une ligne plus libérale fussent ceux qui étaient sur le front à combattre contre le PCT. Ils comprenaient, comme beaucoup de militaires dans ce cas, que la lutte contre la Gauche devait impliquer une sorte d’accord politique en plus de l’utilisation de la force […]

Trois ans après 1976, le gouvernement décréta une « amnistie » pour ceux qui étaient partis se battre au côté des communistes. Cela coïncida avec des disputes et des scissions entre les activistes étudiants et les dirigeants conservateurs du PCT. En 1988, les premiers étaient tous retournés en ville lorsque le PCT s’effondra. La Thaïlande était revenue à un système de démocratie parlementaire presque complet mais avec une condition spéciale: c’était une démocratie parlementaire sans partis de Gauche ou représentant les intérêts des ouvriers et des petits paysans. Auparavant, les partis de Gauche, comme le Parti Socialiste, le Front Socialiste et Palang Mai (Nouvelle Force) avaient obtenus 2,5 millions de voix (14,4%) lors de l’élection législative de 1975. Ces partis avaient gagnés beaucoup de sièges dans le nord et le nord-est du pays et, en dehors de l’arène politique légale, le Parti Communiste Thaïlandais avait aussi eu une grande influence. Dorénavant, la Gauche organisée était détruite.

Lien pour télécharger la version PDF du livre de Giles Ji Ungpakorn « Un coup d’Etat pour les riches » Les évènements du 6 octobre 1976 y sont rapportés dans le chapitre 3: https://www.scribd.com/doc/243049902/Un-Coup-d-Etat-Pour-Les-Riches

Source: Liberez-somyot.over-blog.com


Dans l’œil du cyclone

Une interview de Neal Ulevich par Kong Rithdee du Bangkok Post

Exactement quatre décennies après sa photographie emblématique du massacre de l’Université Thammasat le 6 octobre 1976, Neal Ulevich réfléchit sur les circonstances de l’histoire capturées à travers l’objectif.

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Un milicien d’extrême droite frappe un étudiant pendu avec une chaise devant l’Université Thammasat le 6 octobre 1976. Photop: Neal Ulevich

La photographie est brutale parce que la réalité est brutale.

Tandis que les souvenirs se fanent et que la vérité demeure dans l’ombre, une photo en particulier a aidé à élargir la réflexion et à témoigner de l’horreur pure. Beaucoup de photographies ont été prises lors de la matinée du 6 octobre 1976, lorsque la police et les milices d’extrême droite assiégèrent et attaquèrent les étudiants à l’Université Thammasat, tuant et brutalisant de nombreux d’entre eux dans ce qui fut l’une des pires effusions de sang de l’histoire moderne de la Thaïlande. Mais il est une photo prise par le photographe de l’AP Neal Ulevich qui encapsule la brutalité insensée, et la folie, de ce matin il y a 40 ans: un cadavre mutilé pendu à un arbre à Sanam Luang tandis qu’un homme est sur le point de frapper le corps sans vie avec une chaise pliante. Sur la photographie, ce qui est encore plus effrayant pour certains, on voit également un garçon parmi les spectateurs en train de rire.

L’importance de la photo d’Ulevich comme témoignage historique est immense et l’est devenu encore plus au cours des décennies tandis que la société traversait d’autres affrontements idéologiques, laissant plus de cadavres dans les rues. Aujourd’hui, la photographie de la « chaise » est invariablement utilisé pour illustrer le pire résultat d’un conflit qui devient hors de contrôle après des mois d’intense propagande nationaliste destinée à pousser à la peur et à la haine des ennemis politiques (en 1976, c’étaient les communistes.) La puissance surnaturelle de l’image a également évolué au cours des 40 dernières années: elle a été utilisé comme couverture d’album par un groupe de rock américain (Ulevich n’était pas au courant jusqu’à ce qu’il l’ait vu); elle a inspiré plusieurs productions et des films du cinéma thaïlandais; et a été utilisée dans d’innombrables memes internet satiriques. Le mot kao-ee, ou « chaise » – se référant à la chaise dans la photo – a également acquis une connotation familière dans certains milieux en Thaïlande afin de signifier une menace contre ceux qui ont des pensées anti-establishment.

Ulevich, maintenant âgé de 70 ans, a remporté un prix Pulitzer pour les photographies qu’il a fait. Après avoir travaillé à Bangkok, Pékin et Tokyo, il est retourné aux États-Unis en 1990. Pour l’un de nos articles commémorant le 40eme anniversaire des atrocités du 6 octobre, nous l’avons contacté par e-mail – qu’il préférait à Skype – et lui avons posé des questions sur les événements de ce jour-là. Voici une version révisée de la conversation:

Bangkok Post: À quelle heure êtes-vous arrivé à Thammasat le 6 octobre? Les choses avaient été tendues, en particulier le 5 octobre. Dans les jours qui ont précédé le 6 octobre, avez-vous ressenti à tout moment que les choses pourraient devenir violentes?

Neal Ulevich: Si je me souviens bien – gardez à l’esprit que cela s’est passé il y a quatre décennies – je suis arrivé à environ 7 heures 30 ou 8 heures. Je ne savais pas que cela chauffait depuis déjà de nombreuses heures. Un journaliste thaïlandais de l’AP était sur les lieux et est retourné au bureau assez tôt pour écrire une histoire. Il a appelé le chef du bureau, Denis Gray, pour l’informer de l’évolution.

Denis lui a demandé s’il avait des photographes sur place. La réponse était non. À ce moment le journaliste thaïlandais m’a appelé pour me dire qu’il y avait des problèmes sur le campus – mais n’a pas pris la peine de me dire que cela durait déjà depuis de nombreuses heures. Le photographe thaïlandais de l’AP, Mangkorn Khamreongwong, était également sur les lieux, ayant été prévenu par des amis thaïlandais qu’il y avait des problèmes sur le campus.

À 7 heures 30 tous les deux étaient retournés au bureau, l’un pour écrire et l’autre pour développer son film.

Une fois au courant des troubles, j’ai rassemblé mon équipement et pris un taxi pour le campus. Le manque de communication entre nous a fait que je suis arrivé juste avant que la situation atteigne son paroxysme. J’étais le seul membre du personnel de l’AP sur place. J’étais également conscient des délais, mais la situation était si grave, et potentiellement si meurtrière, que je sentais que ma présence était indispensable et que les délais aillent se faire voir.

Mon collègue respecté de l’UPI, un Thaïlandais, a été blessé par balle au cou dans les minutes qui ont suivis son arrivée. Il a survécu.

Bangkok Post: Vous souvenez-vous quand cela vous a-t-il frappé que les choses allaient être vraiment horribles?

Neal Ulevich: Immédiatement.

Bangkok Post: En tant que photographe, comment avez-vous pu vous positionner physiquement par rapport à l’événement qui se déroulait? Avez-vous eu le temps de choisir consciemment l’endroit où vous pourriez obtenir de bonnes photos?

Neal Ulevich: J’étais du côté du terrain de football ou se trouvaient la police et les paramilitaires. Puisque tous les tirs partaient de là en direction du bâtiment dans lequel les étudiants s’étaient abrités, tout autre lieu semblait ridiculement dangereux. À un moment donné, quand les choses se sont calmées, je me suis déplacé sur le terrain. Mais la fusillade a recommencée et je me suis allongé par terre. À ce moment-là, j’étais sûr que j’allais être abattu. Mais les tirs se sont à nouveau calmés.

Bangkok Post: La police a-t-elle essayé de vous empêcher de prendre des photos?

Neal Ulevich: Non pas du tout. La situation était tout à fait chaotique.

Bangkok Post: Pourriez-vous décrire le moment juste avant que vous ayez pris la photo de la « chaise pliante »? Etiez-vous arrivé sur place après que la foule ait pendu le cadavre de l’arbre ou l’avez-vous vu en train de le faire?

Neal Ulevich: Les étudiants s’étaient rendus – quelques-uns ont pu fuir. Les paramilitaires les firent se coucher sur le sol. À ce moment-là, j’ai décidé que c’était presque terminée et donc de partir avant que quelqu’un me demande mon film. Je me suis déplacé à la porte du campus. Je pouvais voir l’agitation là. Je traçais mon chemin à travers elle et j’ai pris quelques photos au passage – dont l’une de deux policiers escortant un étudiant hors du campus alors qu’il recevait un coup de poing au visage donné par un militant d’extrême droite. Puis je vis la foule grouiller autour de deux arbres à Sanam Luang. Parmi ceux qui se trouvaient dans le chaos à la porte se trouvait un touriste allemand âgé avec une caméra 8mm, qui venait apparemment de l’Hôtel Royal à Sanam Luang. Je lui criais de s’en aller avant qu’il ne soit tué. Il semblait passer un bon moment et m’a ignoré.

Au premier des arbres, j’ai vu l’étudiant pendu que l’on frappait avec la chaise. Je suis resté un moment pour voir si quelqu’un me regardait. Puis j’ai pris quelques photos et me suis dirigea vers l’autre arbre, où un autre étudiant avait été pendu. Je pris la-aussi quelques photos. Après cela, j’ai décidé de rentrer à l’hôtel et j’ai hélé un taxi. Les deux étudiants pendus étaient morts au moment où je les ai vus.

Bangkok Post: La foule vous a vu avec l’appareil photo; les gens n’ont-ils pas réagis à votre présence?

Neal Ulevich: La foule m’a ignoré.

Bangkok Post: Donc, vous n’avez pas pris beaucoup de clichés de cette scène particulière? Y en a-t-il d’autres qui n’ont pas été rendus publics?

Neal Ulevich: [J’en ai pris] quelques-unes. Je n’appuie pas sur le déclencheur par chance. Je savais que la photo allait être légèrement sous-exposée. Je pourrais gérer cela dans la chambre noire. La photo que j’ai choisie était la meilleure des images similaires sans qu’il n’y ait rien de sensiblement différent.

Bangkok Post: Les points majeurs étaient le battement du cadavre, mais aussi le garçon souriant dans la foule. Avez-vous vu cela lorsque vous avez pris la photo, ou plus tard? Vous souvenez-vous de la réaction d’autres personnes se pressant autour de l’arbre?

Neal Ulevich: Comme vous le notez, quelques-uns souriaient. Je voyais cela et l’attribuais soit à la frénésie du lynchage, ou une réponse au fait d’être témoin de quelque chose de vraiment mauvais et désordonné, ou peut-être les deux.

Les aspects rituels ou festifs du massacre ne peuvent pas être ignorés. Je pense que les partisans de l’extrême droite, qui était en train de gagner, devaient se sentir invulnérable.

Bangkok Post: Les journaux thaïlandais n’ont pas publiés votre photo, même lorsque vous avez gagné le Pulitzer. Ce n’est que beaucoup plus tard que les rapports sur le massacre – et vos photos – ont été distribués plus librement. Comment la censure fonctionnait-elle ce jour-là?

Neal Ulevich: Je suis retourné au bureau de l’AP, espérant désespérément d’avoir accès à la technologie de la chambre noire pour développer le film et obtenir la première impression des tirages aux PTT [Postes, télégraphes et téléphones, ou le bureau de poste central] pour la transmission radio photo. J’étais sûr que toutes les communications internationales seraient fermées ou censurés dans quelques heures. A cette époque, nous ne pouvions pas envoyer des images à partir du bureau. Les photos devaient être imprimées, sous-titrées d’une légende et déposées comme un télégramme de PTT.

Au bureau, je donnai à Denis Gray un court exposé de ce que je l’avais vu. Il a été étonné et a commencé à me poser des questions. Je lui ai dit de se tenir à distance jusqu’à ce que ma pellicule soit développée et imprimée. Il a pu voir toutes les photos à ce moment; elles exprimaient plus fort que les mots ce qui s’était passé, comme le font souvent les photos.

Apres avoir terminé de développer la pellicule, j’ai choisi la photo de la chaise et une autre, les ait sous-titrés d’une légende et les ait envoyés par messager aux PTT, dans l’espoir d’être plus rapide que toute fermeture des communications. Ensuite, je suis retourné développer mes autres photos et quelques-unes prises par Mangkorn plus tôt dans la journée.

Quand le messager est revenu, je lui ai demandé si les employés des PTT avaient dit quoi que ce soit suggérant une censure. Il a dit que non, ils avaient juste commentés ces photos étonnantes.

Ce jour-là, nous avons envoyé – je me souviens bien – environ 17 photos, 12 des miennes et le reste des photographes thaïlandais de l’AP. Les autres comprenaient des clichés de corps brûlés. Toutes les photos sont passées avant que le commutateur des communications ne soit mis hors tension. Pour mettre les choses en perspective, envoyer 17 photos dans la même journée était très rare à cette époque, pour des raisons d’effort et de coût. Mais il s’agissait clairement d’un évènement qui méritait d’avoir toutes les ressources à disposition pour être raconté.

Nous avons envoyé ces clichés au bureau de l’AP à Tokyo, où ils ont été automatiquement transmis aux bureaux de New York et de Londres.

Dans la soirée, nous avons appris que la police avait perquisitionné les journaux thaïlandais saisissant les films des événements. Mais les agences étrangères n’ont pas été visitées.

Bangkok Post: Vous aviez couvert Saigon avant Bangkok. La comparaison n’a peut-être pas de sens, puisque le contexte est différent. Mais aviez-vous déjà quelque chose de semblable à ce que vous avez vu le 6 octobre?

J’avais vu de violentes émeutes ailleurs, et bien sûr la considérable bataille en Indochine. Mais cet événement a été marqué par une surabondance de tir sauvage, c’était plus fou que tout ce que j’avais vu auparavant.

Bangkok Post: La photo a inspiré des jeux, des scènes dans les films et récemment des memes internet. Elle a également été utilisée comme couverture d’un album du groupe punk Dead Kennedys. Êtes-vous surpris que la photo continue à vivre et soit interprétée de différentes manières?

Neal Ulevich: Je suis loin de la Thaïlande, mais je suis au courant de de l’impact continu des images, mais pas de tout ce que vous mentionnez. Quelques années plus tard, j’étais à Sydney pour former des journalistes dans l’utilisation des images d’archives de l’AP. Alors que je m’arrêtais au McDonald j’ai vu un adolescent avec le T-shirt des Dead Kennedys [avec l’image de la chaise]. J’étais émerveillé. Je ne l’avais pas vu ça avant. Je lui ai demandé où il l’avait obtenu. Au début, je pense qu’il m’a simplement vu comme un autre adulte posant devant un adolescent. Il m’a montré un magasin de musique dans la rue.

KONG RITHDEE | 30 Septembre 2016

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