Un rassemblement défendant les droits des Palestiniens sous occupation en Afrique du Sud. (Photo : Twitter, via MEMO)


Pourquoi Israël tient-il tellement à pénétrer en Afrique ? Qu’est-ce qui a fait finalement succomber les pays africains sous les pressions et le lobbying d’Israël ?


Par Ramzy Baroud

Paru le 24 août 2021 sur The Palestine Chronicle


La décision de la Commission de l’Union africaine (UA), le 22 juillet, d’accueillir Israël en tant que membre observateur de l’UA, constitue le point culminant de plusieurs années d’efforts israéliens incessants en vue de coopter la plus importante institution politique de l’Afrique. Pourquoi Israël tient-il tellement à pénétrer en Afrique ? Qu’est-ce qui a fait finalement succomber les pays africains sous les pressions et le lobbying d’Israël ?

Pour répondre à ces deux questions, il convient d’évaluer le nouveau Grand Jeu en cours actuellement dans diverses parties du monde, et plus spécialement en Afrique, qui a toujours revêtu une grande importance dans les desseins géopolitiques d’Israël. Après avoir été initié au début des années 1950 et s’être développé jusqu’au milieu des années 1970, le réseau africain d’Israël a connu une expansion constante. Toutefois, la guerre de 1973 a mis brusquement un terme à cette affinité.

Ce qui a changé l’Afrique

En Afrique occidentale, le Ghana a reconnu officiellement Israël en 1956, exactement huit ans après la création d’Israël sur les vestiges de la Palestine historique. Ce qui, à l’époque, semblait être une décision bizarre – compte tenu du passé africain de colonialisme occidental et de luttes anticoloniales – a débouché sur une nouvelle ère de relations afro-israéliennes. Au début des années 1970, Israël s’était assuré une position de force sur le continent. À la veille de la guerre israélo-arabe de 1973. Israël entretenait des liens diplomatiques à part entière avec 33 pays africains.

La « guerre du Kippour », toutefois, présenta un choix embarrassant à nombre de pays africains : prendre le parti d’Israël – un pays né des intrigues coloniales de l’Occident – ou des Arabes, qui sont liés à l’Afrique via des liens historiques, politiques, économiques, culturels et religieux. La plupart des pays africains optèrent pour les Arabes. L’un après l’autre, les pays africains se mirent à durcir leurs liens avec Israël. Bientôt, aucun État africain, à l’exception du Malawi, du Lesotho et du Swaziland, n’eut encore de relations diplomatiques avec Israël.

Dès lors, la solidarité du continent avec la Palestine s’accrut quelque peu. Lors de sa 12e session ordinaire tenue à Kampala en 1975, l’Organisation de l’Unité africaine – le précurseur de l’Union africaine – devint la première institution internationale à reconnaître à grande échelle le racisme inhérent à l’idéologie sioniste d’Israël en adoptant la résolution 77 (XII). Cette résolution même fut citée dans la Résolution 3379 de l’Assemblée générale des Nations unies, adoptée en novembre de la même année, qui stipulait que « le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale ». La Résolution 3379 resta en vigueur jusqu’à ce qu’elle soit révoquée par l’Assemblée sous les intenses pressions des États-Unis en 1991.

Du fait qu’Israël est resté engagé vers la même idéologie raciste que lors de ces années, la seule conclusion rationnelle est que c’était l’Afrique, et non Israël, qui avait changé. Mais pourquoi ?

Primo, l’effondrement de l’Union soviétique. Cet événement sismique se traduisit par un isolement de plus en plus grand des pays africains prosoviétiques qui, depuis des années, se trouvaient à l’avant-garde contre l’expansionnisme américain, occidental et, par extension, israélien, et ses intérêts sur le continent.

Secundo, l’effondrement du front arabe uni autour de la Palestine. Ce front a historiquement servi d’encadrement de référence moral et politique pour les sentiments propalestiniens et anti-israéliens en Afrique. Cela a commencé avec la signature par le gouvernement égyptien des accords de Camp David, en 1978-1979 et, plus tard, des accords d’Oslo entre la direction palestinienne et Israël, en 1993.

La normalisation, tant sous le manteau qu’ouverte, entre les pays arabes et Israël s’est poursuivie sans faiblir ces trois dernières décennies et s’est traduite par l’extension de liens diplomatiques entre Israël et plusieurs pays arabes, dont les pays afro-arabes comme le Soudan et le Maroc. D’autres pays à majorité musulmane se sont eux aussi joints à ces efforts de normalisation. Parmi eux, on trouve le Tchad, le Mali et quelques autres.

Tertio, la « ruée vers l’Afrique » connut un regain via l’exercice d’une vengeance. Le retour néocolonial vers l’Afrique ramena bon nombre des mêmes suspects habituels – les pays occidentaux qui se rendent compte, une fois de plus, du potentiel intact de l’Afrique en termes de marchés, de main-d’œuvre bon marché et de ressources. Une force motrice du réengagement en Afrique réside dans la montée de la Chine en tant que superpuissance mondiale avec des intérêts très marqués pour les investissements dans les infrastructures dilapidées de l’Afrique. Chaque fois que l’on trouve une concurrence économique, on est certain que toute la quincaillerie militaire va suivre. Actuellement, plusieurs armées occidentales opèrent ouvertement en Afrique sous divers prétextes – la France au Mali et dans la région du Sahel, les nombreuses opérations des États-Unis par le biais du Commandement américain en Afrique (AFRICOM) et d’autres encore.

Il est révélateur que Washington non seulement sert de bienfaiteur d’Israël en Palestine et au Moyen-Orient, mais dans le monde entier aussi, et qu’Israël a l’intention d’aller jusqu’à n’importe quelle extrémité pour exploiter le levier de poids dont il dispose vis-à-vis du gouvernement américain. Ce paradigme étouffant, qui est à l’œuvre depuis des décennies dans la région du Moyen-Orient, l’est également dans toute l’Afrique. Par exemple, l’an dernier, l’administration américaine a accepté de rayer le Soudan de la liste du terrorisme sponsorisé par l’État en échange de la normalisation entre Khartoum et Israël. En réalité, le Soudan n’est pas le seul pays qui comprend – et qui désire s’engager dans – ce genre de troc politique « pragmatique » – c’est-à-dire sournois, forcé en sous-main. D’autres ont également appris à jouer très bien le jeu. En effet, en votant pour admettre Israël au sein de l’UA, certains gouvernements africains attendent un retour sur leur investissement politique, un retour qui sera obtenu de Washington, et non pas de Tel-Aviv.

Malheureusement, quoique de façon attendue, en même temps que croissait la normalisation avec Israël, la Palestine devenait de plus en plus une question marginale dans les agendas de bien des gouvernements africains, qui sont bien plus engagés en realpolitik – ou qui, tout simplement, restent du bon côté de Washington – qu’ils n’honorent les héritages anticoloniaux de leurs nations.

Netanyahou le Conquérant

Toutefois, il y avait une autre force motrice derrière la décision d’Israël de « retourner » en Afrique que le simple opportunisme politique et l’exploitation économique. Divers événements successifs ont fait apparaître clairement que Washington se retirait du Moyen-Orient et que la région n’était plus une priorité absolue pour l’Empire américain en déclin. Pour les États-Unis, les démarches décisives de la Chine en vue d’affirmer sa puissance et son influence en Asie sont largement responsables du réexamen américain. Le retrait américain de l’Irak en 2012, sa « direction à partir de l’arrière » en Libye, sa politique de non-engagement en Syrie, entre autres, étaient tous des indicateurs révélant bien le fait inéluctable qu’Israël ne pouvait plus compter sur le seul soutien aveugle et inconditionnel des Américains. Par conséquent, une recherche constante de nouveaux alliés s’est enclenchée.

Pour la première fois en plusieurs décennies, Israël est confronté à un isolement prolongé au sein de l’Assemblée générale des Nations unies.  Les vetos de l’Amérique au Conseil de sécurité de l’ONU peuvent avoir protégé Israël d’une responsabilisation dans son occupation militaire et ses crimes de guerre ; mais les vetos américains ont à peine suffi pour conférer à Israël la légitimité qu’il convoite depuis longtemps. Dans une conversation récente avec l’ancien envoyé de l’ONU pour les droits de l’homme, le professeur émérite de Princeton, Richard Falk, ce dernier m’expliquait qu’en dépit de l’habileté d’Israël pour échapper à des sanctions, le pays perdait rapidement ce à quoi il fait allusion comme sa « guerre de la légitimité ».

Selon Falk, la Palestine continue de gagner cette guerre, une chose qui ne peut être réalisée que par le biais d’une véritable solidarité mondiale à base populaire. C’est précisément ce facteur qui explique le vif intérêt d’Israël à vouloir transférer le champ de bataille en Afrique et dans d’autres parties du Sud mondial.

Le 5 juillet 2016, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou inaugurait en trombe la « ruée vers l’Afrique » d’Israël par une visite au Kenya, que les médias israéliens qualifiaient aussitôt d’événement historique. En effet, c’était la première visite d’un Premier ministre israélien depuis cinquante ans. Après avoir passé quelque temps à Nairobi, où il assista au Forum économique entre Israël et le Kenya en même temps que des centaines de dirigeants d’entreprises israéliens et kényans, il se rendit en Ouganda, où il rencontra des dirigeants d’autres pays africains, dont le Sud-Soudan, le Rwanda, l’Éthiopie et la Tanzanie. Au cours du même mois, Israël annonça la reprise des liens diplomatiques entre Israël et la Guinée.

C’est de là que découla la nouvelle stratégie israélienne. Il s’ensuivit d’autres visites de haut niveau encore en Afrique ainsi que des annonces triomphalistes de nouveaux investissements et joint-ventures économiques. En juin 2017, Netanyahou participa à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisée dans la capitale du Liberia, Monrovia. Et là, il alla jusqu’à réécrire l’histoire.

« L’Afrique et Israël partagent une affinité naturelle »prétendit Netanyahou dans son discours.

« Nous avons, à de nombreux égards, des histoires similaires. Vos nations ont peiné sous la domination étrangère. Vous avez connu des guerres et des massacres horribles. Cela ressemble très fort à notre histoire. »

Par ces mots, Netanyahou tentait, non seulement de dissimuler les intentions coloniales d’Israël, mais aussi de voler aux Palestiniens leur propre histoire.

De plus, le dirigeant israélien avait espéré de couronner ses réalisations politiques et économiques par le Sommet israélo-africain, un événement censé accueillir officiellement Israël, non pas à une alliance régionale africaine spécifique, mais avec l’ensemble de l’Afrique. Toutefois, en septembre 2017, les organisateurs de l’événement décidèrent de le reporter sine die, après qu’il avait été confirmé qu’il aurait lieu à Lome, la capitale du Togo, du 23 au 27 octobre de cette même année. Ce qui fut perçu par les dirigeants israéliens comme un revers temporaire était le résultat d’un lobbying intense, en coulisse, de plusieurs pays africains et arabes, dont l’Afrique du Sud et l’Algérie.

Une « victoire » prématurée

Finalement, ce fut un simple revers temporaire. L’admission en juillet d’Israël au sein du bloc africain de 55 membres est considérée par les responsables israéliens et les experts des médias comme une victoire politique majeure, d’autant plus que Tel-Aviv tentait d’acquérir ce statut depuis 2002. À l’époque, bien des obstacles encombraient la voie, comme la forte objection soulevée en Libye sous la direction de Mouammar Kadhafi et suite aussi à l’insistance de l’Algérie disant que l’Afrique devait rester engagée dans ses idéaux antisionistes, etc. Cependant, l’un après l’autre, ces obstacles furent écartés ou marginalisés.

Dans une déclaration récente, le nouveau ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, a salué l’affiliation d’Israël à l’UA comme une « composante importante de la consolidation du tissu des relations étrangères d’Israël ». Selon Lapid, l’exclusion d’Israël de l’UA était une « anomalie qui a existé pendant près de deux décennies ». Mais, bien sûr, tous les pays africains ne sont pas d’accord avec la logique très arrangeante de Lapid.

Selon TRT News, qui cite les médias algériens, 17 pays africains, dont le Zimbabwe, l’Algérie et le Liberia, ont émis des objections quant à l’admission d’Israël au sein de l’Union. Dans une déclaration séparée, l’Afrique du Sud a fait état de son indignation à propos de la décision, qualifiant de « déplorable » cette « décision injuste et injustifiée de la Commission de l’UA d’accorder à Israël le statut d’observateur au sein de l’UA ». Pour sa part, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ramtane Lamamra, a déclaré que son pays

« ne resterait pas les bras ballants face à cette démarche entreprise par Israël et l’Union africaine sans avoir consulté le moins du monde les États membres ».

En dépit du sens israélien du triomphalisme, il semble que le combat pour l’Afrique fasse toujours rage ; c’est une bataille de politique, d’idéologie et d’intérêts économiques susceptible de se poursuivre sans discontinuer pendant bon nombre d’années à venir. Toutefois, pour que les Palestiniens et leurs partisans aient une chance de gagner cette bataille, ils doivent comprendre la nature de la stratégie israélienne via laquelle Israël se fait passer, à l’adresse de divers pays africains, pour le sauveur qui accorde des faveurs et introduit de nouvelles technologies afin de combattre des problèmes réels et bien tangibles. Comme il est plus avancé sur le plan technologique, comparé à de nombreux pays africains, Israël est à même de proposer aux États africains ses technologies supérieures sur le plan de la « sécurité », des IT et de l’irrigation, et ce, en échange de liens diplomatiques, de soutien à l’Assemblée générale des Nations unies et d’investissements lucratifs.

Par conséquent, la dichotomie de l’Afrique à propos de la Palestine repose partiellement sur le fait que la solidarité africaine avec la Palestine a été placée historiquement dans le cadre politique élargi d’une solidarité afro-arabe mutuelle. Pourtant, avec l’affaiblissement de solidarité arabe officielle vis-à-vis de la Palestine, les Palestiniens sont forcés de penser en dehors de ce schéma traditionnel de façon à pouvoir mettre sur pied, en tant que Palestiniens, une solidarité directe avec les nations africaines, sans nécessairement fusionner leurs aspirations nationales et le corps politique arabe plus large, aujourd’hui fragmenté.

Alors qu’une telle tâche a tout pour intimider, elle est également prometteuse, puisque les Palestiniens ont désormais l’occasion de bâtir des ponts de soutien et de solidarité mutuelle en Afrique, via des contacts directs, où ils seront leurs propres ambassadeurs. De toute évidence, la Palestine a beaucoup à gagner, mais aussi beaucoup à proposer à l’Afrique. Ses médecins, ses ingénieurs, ses travailleurs de la défense civile et de première ligne, ses éducateurs, ses intellectuels et ses artistes sont parmi les plus hautement qualifiés et accomplis du Moyen-Orient. S’il est vrai qu’ils ont beaucoup de choses à apprendre de leurs pairs africains, ils ont également bien des choses à leur donner.

Contrairement aux stéréotypes persistants, bien des universités, organisations et centres culturels de l’Afrique font office de hubs intellectuels très dynamiques. Les penseurs, philosophes, écrivains, journalistes, artistes et athlètes de l’Afrique font partie des plus affirmés, autonomes et accomplis qui soient dans le monde. Toute stratégie palestinienne en Afrique devrait garder à l’esprit ces trésors africains comme une façon de s’engager, non seulement avec des individus, mais aussi avec des sociétés tout entières.

Les médias israéliens ont parlé abondamment et fièrement de l’admission  d’Israël au sein de l’UA. Les célébrations, toutefois, pourraient aussi être prématurées, car l’Afrique n’est pas un groupe de dirigeants qui se cherchent en distribuant des faveurs politiques en échange de maigres retours.

L’Afrique est aussi le cœur des tendances anticoloniales les plus puissantes que le monde n’ait jamais connues. Un continent de cette taille, de cette complexité et à l’histoire aussi fière ne peut être considéré comme une vulgaire « récompense » que pourraient gagner ou perdre Israël et ses amis néocoloniaux.

Ramzy Baroud

* Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie.

Lisez également : L’Union africaine s’autodétruit en accordant à Israël un statut d’observateur

Traduction : Charleroi pour la Palestine

Source : The Palestine Chronicle

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