Dans le premier épisode de cette série « Israël-Palestine, le 7 octobre et après », nous avons étudié le cadrage médiatique qui s’est imposé dans les jours et les semaines qui ont suivi les attaques meurtrières menées par le Hamas le 7 octobre 2023 : présentisme, déshistoricisation, dépolitisation.

Dans ce deuxième article, lui-même décomposé en deux parties, nous tentons d’analyser, exemples et études quantitatives et qualitatives à l’appui, comment, au sein de ces cadres, divers phénomènes omniprésents dans les médias dominants (doubles standards, compassions sélectives, invisibilisation et déshumanisation) ont conduit, au total, à un véritable naufrage informationnel et moral.

Cette seconde partie de l’article est consacrée aux processus d’invisibilisation de Gaza et de déshumanisation des Palestiniens. Pour mémoire, la première partie de l’article revient quant à elle sur les phénomènes de doubles standards et de compassions sélectives.


Une invisibilisation de la tragédie de Gaza


Cela peut sembler au premier abord paradoxal, mais les silences font partie du bruit médiatique et s’intéresser à ce qui est tu, n’a pas moins d’intérêt que s’intéresser à ce qui est dit. Le silence assourdissant des hebdomadaires à propos de Gaza participe des doubles standards que nous étudions ici et se révèle être, en définitive, l’un des symptômes d’un processus d’invisibilisation de la petite bande côtière assiégée et bombardée et, plus globalement, des Palestiniens.

Ce processus a en réalité débuté dès les premiers jours qui ont suivi le 7 octobre 2023, comme nous l’avions déjà relaté dans notre premier article concernant cette séquence en constatant par exemple que sur BFM-TV, « au soir du 8 octobre, les présentateurs en plateau, les bandeaux et les reportages ne cessaient de dénombrer “au moins 700 morts et 2100 blessés”, soit un bilan de victimes israéliennes. Quant aux Palestiniens, ils étaient littéralement absents, alors que les bombardements avaient déjà causé des centaines de morts à Gaza. » Le début de la « deuxième phase » de la campagne militaire d’Israël contre Gaza le 27 octobre 2023 avait été l’occasion d’une confirmation de ce phénomène, avec la multiplication des interventions affirmant ou laissant entendre que, jusqu’alors, Israël n’avait pas réellement attaqué Gaza [1] :

– Ronald Guintrange (journaliste à BFM-TV), le 27 octobre 2023 : « La contre-offensive israélienne a-t-elle véritablement débuté ? […] Cette réplique israélienne, est-ce qu’on s’en rapproche désormais ? »

– François Gapihan (journaliste à BFM-TV), le 27 octobre 2023 : « Pour vous, il semble illusoire […] de pouvoir protéger d’une quelconque manière les civils dans la bande de Gaza et dans la perspective d’une réponse majeure d’Israël qui commence actuellement peut-être ? »

– Article sur le site de France Info, le 29 octobre 2023, à propos d’une famille gazaouie : « Ils étaient coupés du monde depuis vendredi 27 octobre, 17h30, lorsque l’armée israélienne a commencé à pilonner la bande de Gaza. »

– Camille Diao (animatrice de « C ce soir »), le 30 octobre 2023 : « […] Est-ce que ce qui se passe à Gaza depuis trois jours vous semble être dans le cadre d’une riposte légitime, justifiée, proportionnée ou est-ce qu’on est-ce qu’on est en train d’assister à ce que j’appelais le début d’une fuite en avant ? »

– Benjamin Duhamel (BFM-TV) ne réagit pas face à un Xavier Bertrand qui déclare en interview le 28 octobre « [qu’]Israël, ce n’est pas trois jours après qu’ils sont intervenus, c’est trois semaines après ».

Rappelons qu’à la date du 27 octobre 2023, 7 000 Palestiniens avaient été tués en trois semaines de bombardements sur Gaza, que Médecins sans frontières avait expliqué que « malgré les annonces d’Israël laissant penser qu’il existe des lieux sécurisés pour la population prise au piège dans la bande de Gaza, elle est en réalité exposée aux bombardements dans l’ensemble du territoire » (14 octobre), que le secrétaire général des Nations unies avait appelé à un « cessez-le-feu humanitaire immédiat » (18 octobre), qu’Amnesty International dénonçait « la catastrophe humanitaire sans précédent qui touche la bande de Gaza et s’aggrave de jour en jour » (26 octobre), ou encore que l’Assemblée générale des Nations unies venait d’adopter une résolution exigeant « une trêve humanitaire immédiate, durable et soutenue » (27 octobre).

Si tous les grands médias ne sont évidemment pas à loger à la même enseigne, nos observations nous amènent toutefois à constater que le phénomène d’invisibilisation de Gaza et des Palestiniens a été rapide et massif, et que la longue tragédie de Gaza – toujours en cours – a très rarement fait la Une, le sujet Israël-Palestine étant quant à lui peu à peu relégué au second plan sans que cela corresponde à une quelconque « accalmie » sur le terrain. Ce que confirme par exemple notre étude des Unes de quatre grands quotidiens (Le MondeLibérationLe FigaroLe Parisien) sur la période allant du 9 octobre au 18 février, soit un total de 452 éditions [2]. Sur la durée, le constat concernant les Unes traitant du sujet Israël-Palestine [3] est le même que pour les hebdomadaires, à savoir celui d’un désintérêt manifeste après une notable attention éditoriale lors des tous premiers jours : 57 Unes cumulées en octobre (dont 21 la semaine du 9 au 15), 27 en novembre, 13 en décembre, quatre en janvier et cinq en février (du 1er au 18). Si Le Monde, cela mérite d’être signalé, se distingue par une baisse moindre en novembre et décembre, le tableau d’ensemble est sans appel.

Au-delà de ce constat global d’une disparition progressive du conflit opposant Israël aux Palestiniens et, partant, d’une invisibilisation de la situation catastrophique à Gaza, une étude plus précise nous permet en outre de constater que les rares moments de regain d’intérêt sont largement décorrélés du drame en cours sur le terrain.

Ainsi, le premier des deux « événements » à avoir enrayé la chute d’attention est la visite d’Emmanuel Macron en Israël et à Ramallah le 24 octobre, avec sept Unes sur les 18 de la semaine du 23 au 29 octobre. Confirmation d’une tendance lourde que nous avions pointée dans un article de 2012, celle du « journalisme de diplomates », que nous décrivions ainsi : « Il s’agit de l’alignement quasi-systématique des lignes éditoriales sur l’agenda diplomatique. Il ne s’agit pas seulement de privilégier, ou de valoriser, les analyses et les propositions de la diplomatie française et, plus généralement, occidentale. Il s’agit bien souvent de trier les informations, consciemment ou non, en fonction des aléas du mal-nommé “processus de paix”. » L’enjeu n’est pas tant d’informer sur les évolutions de la situation concrète sur le terrain que de suivre les faits et gestes de tel ou tel ministre ou, en l’espèce, du président de la République, de rapporter et (faire) commenter ses rencontres, ses propositions, y compris lorsqu’elles ne débouchent sur absolument rien, comme ce fut le cas avec la visite d’Emmanuel Macron.

Le second « événement » qui a ramené l’attention sur la région est l’accord de trêve et d’échange de prisonniers entre Israël et le Hamas, qui a – entre autres – débouché sur la première vague de libération d’otages israéliens (à partir du 25 novembre). Soulignons que durant le mois écoulé depuis la visite d’Emmanuel Macron, l’offensive israélienne s’était accentuée, que la situation humanitaire dans la bande de Gaza s’était considérablement dégradée et que le cap symbolique des 10 000 morts avait été franchi, sans que cela suscite une quelconque agitation éditoriale – comme on peut le voir sur le graphe. Dans le détail, concernant la période de regain d’intérêt du 19 au 29 novembre (avec 16 Unes), le mot « otages » apparaît 10 fois en Une, le mot « trêve » quatre fois et les prisonniers palestiniens… ne sont jamais évoqués. Une sélection qui en dit là encore long quant aux choix éditoriaux, quant à ce que l’on donne ou pas à voir et, plus généralement, quant à ce(ux) dont on parle et ce(ux) dont on ne parle pas. Mention spéciale au Parisien qui a produit en 10 jours quatre Unes sur les otages [4] avant de se désintéresser à nouveau de la région, pour n’y revenir que près de trois semaines plus tard avec une Une consacrée à… la mort d’un otage [5], puis une semaine après avec une Une sur… les ex-otages [6].

Un constat qui s’est vérifié par la suite : après le frémissement de la période du 25 novembre, le conflit opposant Israël aux Palestiniens a été relégué à l’arrière-plan et, hormis quatre Unes du Monde (4, 11, 26 et 27 décembre, une exception qui mérite d’être soulignée), deux Unes de Libération (6 et 27 décembre) et une Une du Figaro et du Parisien, la bande de Gaza a quasi-disparu durant le mois de décembre, pour ensuite n’être mentionnée à aucune reprise en Une lors du mois de janvier, malgré – entre autres – l’approfondissement de la catastrophe humanitaire, le franchissement du cap symbolique des 25 000 morts et la saisine de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice [7]. Notons au passage que c’est durant cette même période que le site du Monde a choisi de mettre un terme à son « direct permanent », en cours depuis le 7 octobre [8]. Une décision mise en œuvre le 22 décembre, soit le jour où le ministère de la Santé de Gaza annonçait que le cap des 20 000 morts avait été franchi.

Cela va sans dire, mais cela va mieux en le disant : les données que nous exposons ne préjugent pas de l’orientation et de la qualité des articles en pages intérieures, et l’on doit souligner que Le Monde (surtout), Libération (aussi) et Le Figaro (moins) ont assez régulièrement produit des analyses et reportages de très bonne facture. Mais cela n’invalide malheureusement pas notre constat relatif au bruit médiatique et aux silences qui ont participé, à l’échelle du champ journalistique, de l’invisibilisation de la tragédie de Gaza. Comme nous le soulignions dans le premier article de cette série « Le 7 octobre, et après », le bruit médiatique n’empêche certes pas, à la marge, d’autres sons de cloche de se faire entendre, mais il est suffisamment puissant pour les atténuer considérablement, voire les rendre inaudibles.

Et ce n’est pas la matinale de France Inter qui a inversé cette tendance globale à l’invisibilisation, comme le montre notamment ce récapitulatif des deux « grandes » interviews (7h50 et 8h20) du programme radio le plus écouté de France, pour lequel nous avons comptabilisé l’ensemble des invités qui l’ont été pour s’exprimer sur le conflit opposant Israël aux Palestiniens durant la période du 8 octobre au 18 février [9].

Un autre cas d’école que nous ne développerons pas autant que les précédents tant les constats se rejoignent. On note ainsi par exemple qu’aucun entretien spécialement dédié à la situation en Israël-Palestine n’a eu lieu à 8h20 en semaine, soit le créneau le plus exposé et le plus relayé, entre le 21 novembre 2023 [10] et le 23 janvier 2024 [11], cette dernière interview étant lancée par Nicolas Demorand avec la question suivante : « Il y a une semaine Israël annonçait que la phase intensive des combats se terminerait bientôt. Ce matin, on apprend que 21 soldats israéliens ont été tués hier, bilan quotidien le plus lourd depuis le début de la guerre. Qu’est-ce que cela dit, Frédéric Encel, quelle lecture faites-vous de la situation ? » Un choix pour le moins significatif, a fortiori lorsque l’on sait qu’à aucun moment de l’interview le bilan humain à Gaza (qui s’élevait alors à plus de 25 000 morts) ne sera mentionné.

La déshumanisation des Palestiniens


Les observations d’Arrêt sur images concernant les JT confirment elles aussi la dynamique d’invisibilisation du conflit en général et de Gaza en particulier. Du 4 au 15 février 2024 à la mi-journée, Arrêt sur images a visionné les JT de 13h et 20h de TF1 et France 2, pour un total de 46 JT et près de 30 heures d’antenne. Là encore, le constat est sans appel :

Dans les deux journaux de TF1, comme dans les 13 heures de France 2, le sort des Gazaoui·es ne fait l’objet d’aucune séquence dédiée, que ce soit avec un reportage ou en plateau. Et aucun journal, d’aucune chaîne, n’a indiqué sur cette période de bilan chiffré du nombre total de morts à Gaza, plus de 28 000 à ce jour. Deux séquences font exception, toutes deux diffusées dans le 20 heures de France 2 pour un total de 5 minutes d’antenne.

Une absence de Gaza et des Palestiniens d’autant plus notable que, dans le même temps, « les otages israélien·nes, ainsi que les annonces de l’État hébreu, bénéficient d’une couverture médiatique […] [pour un total d’]un peu plus de 26 minutes consacrées aux otages du 7-Octobre ou à des informations venant d’Israël. »

Des constats qui s’inscrivent dans la lignée, concernant les JT, de ceux réalisés plus tôt par Célia Chirol, doctorante en sociologie des médias et créatrice du blog « À la télévision sur ma télévision », qui a observé les JT de 20h de TF1, France 2 et M6 dans la période du 8 au 14 janvier 2024, semaine dont l’autrice rappelle à juste titre l’importance puisqu’elle « couvrait l’examen de la plainte inédite de l’Afrique du Sud contre Israël pour violation de la Convention pour la prévention et la répression du génocide par la Cour pénale internationale, et marquait les 100 jours post-attaques du 7 octobre et des bombardements israéliens sur Gaza. »

Bilan de cette observation :

Sur les 20 JT analysés, seulement 29 secondes de temps d’antenne ont été consacrés à Gaza et au sort des Palestiniens. Plus en détails, cela donne 5 secondes pour TF1, 10 secondes pour M6 et 14 secondes pour France 2. […] Le nombre de morts palestiniens n’est indiqué qu’une seule fois par France 2 et il est approximatif de « plus de 23 000 morts ». Passée cette demi-minute, le terme « Gaza » n’est mentionné qu’à trois autres reprises dans notre analyse, uniquement lors des sujets sur les bombardements américains et britanniques sur le Yémen, le 12 janvier. À noter que ces mentions ne sont que le fait de reprises des déclarations des Houthis.

Et plus loin :

Gaza et les Palestiniens n’ont pas de sujet consacré. Ces 29 secondes sont toutes extraites de sujets plus larges sur les 100 jours dits de « guerre entre Israël et le Hamas » dans chacun des journaux et dont la plus « grosse » partie se concentre sur l’hommage fait aux otages à Tel-Aviv.

Au total, sur la période observée, ce sont 5 minutes d’antenne, soit dix fois plus de temps, qui ont été consacrés à Israël et aux Israéliens, notamment les otages à Gaza mais aussi à des « civils » ayant décidé de s’armer, suivis et interrogés lors d’un reportage dédié, lequel fut annoncé par Anne-Sophie Lapix dès les titres du JT du 8 janvier 2024 : « Traumatisés par les attentats du 7 octobre, les Israéliens se ruent sur les armes. Ils sont 260 000 à avoir demandé un port d’arme pour se défendre en cas de nouvelle attaque. » Saisissant contraste.

Cette invisibilisation massive de Gaza est en réalité l’expression la plus aboutie d’une invisibilisation globale des Palestiniens comme individus et comme peuple, qui participe, en définitive, d’un processus de déshumanisation, entendu comme un phénomène par lequel le traitement réservé à un individu ou un groupe d’individus les place, intentionnellement ou non, aux marges, voire à l’extérieur de l’humanité, et les donne à voir comme tels. Soulignons ici que l’on ne peut comprendre de tels phénomènes, qui ne sont pas propres aux médias, si on ne les appréhende pas comme participant d’un impensé colonial qui, s’il n’explique pas tout, ne saurait être mis de côté, au contraire, ne serait-ce que parce qu’il est particulièrement frappant de constater à quel point les processus exposés ici font écho aux écrits sur les mécanismes de déshumanisation à l’œuvre dans les projets coloniaux [12]. Un impensé colonial qui imprègne les chefferies médiatiques à un point tel qu’il est de plus en plus dénoncé, y compris au sein de certaines rédactions et par des collectifs comme l’AJAR (Association des journalistes antiracistes et racisé-e-s).

Dans le cas qui nous préoccupe, la combinaison entre l’entretien de la suspicion vis-à-vis des Palestiniens, l’absence visible de compassion à leur égard et l’invisibilisation d’une tragédie pourtant déjà fort documentée [13] et diffusée quasiment en direct sur les réseaux sociaux, produit un résultat implacable, a fortiori tant l’asymétrie avec l’intérêt, l’empathie, voire la solidarité qui s’expriment vis-à-vis d’Israël et des Israéliens, est marquée [14]. Ce qui est donné à voir, à l’échelle du champ des médias dominants, n’est pas une « classique » (et néanmoins blâmable) absence de considération pour un conflit éloigné, méconnu et « sous les radars », mais bien une cécité manifeste, des silences assourdissants et, au total, des choix éditoriaux dont les critères de sélection ne font guère bon ménage non seulement avec la production d’une information digne de ce nom mais aussi avec la morale la plus élémentaire. À l’instar de ce titre glané le 23 janvier 2024 sur le site de Courrier International, au-dessus d’un article dans lequel on apprend que « depuis le début du conflit, plus de 1300 Israéliens ont été tués – civils et militaires –, tandis que plus de 25 000 Palestiniens sont morts à Gaza, selon les autorités locales. »

 

Il est à cet égard particulièrement frappant d’observer le (non-)traitement d’un épisode pourtant essentiel et, à certains égards, historique, à savoir la saisine de la Cour internationale de justice par l’Afrique du Sud au titre de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Cet épisode réunissait pourtant, à première vue, toutes les conditions pour être un événement médiatique, avec une saisine pour un motif peu habituel (« génocide »), venue d’un État à l’histoire singulière (l’Afrique du Sud), devant la plus haute juridiction de l’ONU, avec des plaidoiries conséquentes, diffusées en direct sur internet et propices à commentaires et analyses, le tout à propos d’une question qui faisait la Une de l’actualité encore quelques semaines plus tôt. En théorie, tous les ingrédients semblaient réunis pour que cette démarche ait un écho médiatique conséquent. Mais en pratique, il n’en fut rien.

Ainsi, les audiences des 11 et 12 janvier à la Cour internationale de justice, durant lesquelles l’Afrique du Sud puis Israël ont exposé leurs arguments, n’ont donné lieu, d’après les observations de Célia Chirol déjà citées, à aucune couverture dans les JT de 20h de TF1, France 2 et M6 : ni sujet ni reportage ni même mention en plateau, avec donc un temps total de… 0 seconde. Pas davantage d’initiatives du côté des chaînes d’information (BFM-TV, LCI et France Info) qui ont fait le choix de soigneusement ignorer la retransmission en direct, le 11 janvier, de la plaidoirie de l’Afrique du Sud, France Info se singularisant le lendemain par une couverture en direct de la plaidoirie d’Israël… Vous avez dit deux poids, deux mesures ?

Rebelote le 26 janvier, jour du rendu du verdict de la CIJ, qui a jugé recevable la plainte de l’Afrique du Sud et formulé diverses préconisations face à un « risque génocidaire » [15], verdict qui n’aura par exemple fait l’objet que d’une brève de moins de 10 secondes au 20h de France 2. Quant aux chaînes d’information « en continu », elles n’ont là encore pas jugé bon de diffuser en direct le rendu de la CIJ, contrairement à nombre de leurs homologues « occidentales », de CNN à la BBC en passant Sky News et Fox News, toutes en « édition spéciale » [16]. Ce qui donnait, durant l’énoncé du verdict entre 13h15 et 13h45, le tableau suivant [17] :

Et c’est ainsi qu’alors que la plus haute juridiction internationale reconnaissait le risque de génocide à Gaza et que toutes les informations étaient là, disponibles, à portée, à peu près personne, du côté des hiérarchies éditoriales et rédactionnelles des télévisions, n’a considéré qu’il s’agissait d’un sujet méritant que l’on s’y arrête, préférant multiplier les bavardages en plateau sur les politicailleries franco-françaises. Peut-il exister preuve plus éclatante du fait que certains sont tellement peu dignes d’intérêt que la question de leur survie ne mérite pas que l’on s’y attarde, faisant par là d’eux des sous-humains, voire un groupe exclu de l’humanité ?

Et si l’argument justifiant la difficulté à « humaniser » la tragédie de Gaza du fait de l’impossibilité d’accéder au territoire et à sa population, et donc à donner à voir, au-delà des chiffres, des noms, des visages, des vies [18], est partiellement recevable [19], il ne saurait justifier l’entreprise de déshumanisation de masse à laquelle nous assistons à l’échelle du champ des médias mainstream. Est-il nécessaire d’être présent à Gaza pour couvrir les audiences de la Cour internationale de justice ? Évidemment, non. Pas plus que cela n’est nécessaire pour :

– (faire) connaître et diffuser réellement, quitte à s’en distancier, les informations venues des témoins, des ONG, des médecins, des humanitaires ;

– (faire) prendre la mesure de l’ampleur du tragique bilan humain à Gaza et non se contenter de répéter mécaniquement des chiffres qui semblent, le temps passant, ne plus vouloir rien dire, avec le recours systématique, depuis plusieurs semaines maintenant, à des « récapitulatifs » qui banalisent et normalisent ce qui ne devrait pas l’être :

– donner à entendre la parole des Palestiniens et de leurs organisations en admettant qu’elle ne vaut pas moins que celle des Israéliens, et leur offrir la possibilité de s’exprimer au même titre que ces derniers [20] ;

– ne pas hiérarchiser les souffrances par la banalisation de l’idée que les intentions – réelles ou supposées – de ceux qui les infligent prendraient le pas sur les actes et leurs conséquences ; Etc.

La preuve que cela est possible ? Certains le font, et le font même très bien, y compris dans les médias dominants. Mais ils sont étouffés par le bruit médiatique, les effets de cadrage et les choix éditoriaux et, si leur travail est salutaire [21], il ne suffit malheureusement pas à inverser la tendance générale et à empêcher que la déshumanisation se poursuive et s’amplifie. Par les divers cadrages, biais et procédés que nous avons décrits dans cette étude, le journalisme dominant a ainsi non seulement participé à anéantir le pluralisme, à saborder toute information digne de ce nom et à susciter toujours plus de méfiance et de défiance à l’égard des médias mainstream, mais il a en outre contribué, sciemment ou non, à accompagner les discours justifiant la tragédie que subissent – toujours – les Palestiniens de Gaza.

Même ceux qui revendiquent, aujourd’hui encore, de proposer une approche « équilibrée » [22], ne semblent pas se rendre compte du fait que ce prétendu « équilibre » n’est rien d’autre qu’un accompagnement de la loi du plus fort. Parce que, structurellement, prétendre avoir une approche équilibrée d’une situation fondamentalement déséquilibrée comme l’est le conflit opposant Israël aux Palestiniens, revient à mettre en scène de faux équilibres, quitte à faire disparaître des parties entières de la réalité [23]. Et parce que, conjoncturellement, la construction de ces vrais-faux équilibres dans la période actuelle conduit à relativiser, à invisibiliser voire à légitimer ce qui apparaît désormais comme l’une des plus grandes catastrophes humanitaires de l’histoire récente.

Les doubles standards, les compassions sélectives et l’invisibilisation de Gaza ont ainsi abouti à un véritable naufrage informationnel et moral dont nous ne prétendons pas avoir cerné ici l’ensemble des dimensions, mais dont nous sommes certains qu’il fera – malheureusement – date et qu’il ne sera, selon la formule consacrée, « ni oublié ni pardonné ».

Julien Deroni,

Annexe 1 : liste des Unes des hebdomadaires et quotidiens

Annexe 2 : liste des interviews de la matinale de France Inter

Source: https://www.acrimed.org/Israel-Palestine-le-7-octobre-et-apres-3